Culture

RIP l'homme blanc occidental

Titiou Lecoq, mis à jour le 31.03.2011 à 9 h 46

Le no-héros de Jonathan Coe et Michel Houellebecq a 45-55 ans, est paumé et a un problème avec l'espace...

A Bruxelles en 2008. REUTERS/Yves Herman

A Bruxelles en 2008. REUTERS/Yves Herman

Toi, homme et blanc et occidental, tu m’as l’air d’être passablement paumé. Je dirais même que tu vas très mal, mec. Tu sais plus où t’habites, tu te réfugies dans des supermarchés, tu n’as pas de famille, pas de copine, pas d’ami, et à 45 ans, tu n’as toujours pas réglé tes problèmes avec ton père. Mais qu’est-ce qu’il t’arrive?

Deux romans parus ces derniers mois, La Carte et le territoire de Michel Houellebecq et La vie très privée de Mr Sim de Jonathan Coe, racontent avec beaucoup de similitudes cette génération d’hommes, le fameux homme blanc occidental entre, en gros, 45 et 55 ans.

Certes, depuis quelques années, on entend répéter que cet individu est perdu, soit traumatisé par l’émancipation de sa partenaire (et une société qui prônerait désormais des valeurs féminines, exigeant qu’il exprime ses sentiments et sa sensibilité alors qu’on ne lui a jamais appris –coucou Eric Zemmour), soit traumatisé par la mondialisation qui lui a fait perdre sa place de roi du monde en déplaçant le centre dudit monde, ou du moins en l’éclatant (coucou Eric Zemmour bis).  

Il n'y a pas d'explication unilatérale et univoque dans le roman, genre qui privilégie les questions plutôt que les réponses. Alors, que nous décrivent Houellebecq et Coe?

L’homme blanc ne sait plus où il habite

Il a clairement un gros problème avec l’espace. Le thème apparaît dès le titre de La Carte et le territoire où Jed Martin, le héros, transforme les cartes Michelin en œuvres d’art. Le chapitrage de La vie très privée de Mr Sim suit quant à lui des trajets de voiture.

Si chaque auteur se concentre sur son pays d’origine, derrière, c’est la même impression d’un monde fini, achevé et d’une banalité presque déshumanisée. Dans les deux romans, le monde existe d’abord par la carte, c’est-à-dire par sa représentation (que ce soit la carte Michelin ou le GPS).

Au temps de Cervantès, le monde était à conquérir, dans les romans de chevalerie, l’homme blanc partait à la conquête d’un espace mystérieux et riche de promesses. Et puis, une évolution s’est amorcée. Comme le dit Kundera dans l’Art du roman (p39):

«Que la vie soit un piège, ça, on l’a toujours su: on est né sans l’avoir demandé, enfermé dans un corps qu’on n’a pas choisi et destiné à mourir. En revanche, l’espace du monde procurait une permanente possibilité d’évasion. Un soldat pouvait déserter l’armée et commencer une autre vie dans un pays voisin. Dans notre siècle, subitement, le monde se referme sur nous.»

Mais au XXIe siècle, on n’est plus dans un espace aux connotations concentrationnaires, on vit dans un espace qui s’est déréalisé, ou virtualisé. On vit dans la carte plutôt que dans le territoire.

Ainsi, quand Michel Houellebecq imagine la France de demain, c’est une France entièrement néo-rurale, exacte reproduction de la carte postale que les touristes veulent visiter. Le territoire a donc fini par imiter sa représentation.

Dans La vie très privée de Mr Sim, si une vieille dame déplore ce qu’est devenu l’Angleterre avec la fin de l’ère industrielle, le héros lui s’en fout un peu. Au milieu des panneaux routiers et des aires de repos, l’homme blanc passe. Sans avis sur la question du devenir de son pays, si ce n’est le constat qu’il n’habite plus vraiment ici. Ni ailleurs. Il n’a simplement pas sa place sur cette carte-là.

Il n’a pas de meuf

Sentimentalement, autant dire que c’est la grosse «lose». Mais l’échec total de sa vie amoureuse ne prend pas la forme de longues tirades misogynes.

Au contraire, les femmes s’en tirent relativement bien dans les deux romans. D’ailleurs, que ce soit Jed Martin ou Maxwell Sim, ils ont eu une vie amoureuse, des femmes plutôt chouettes les ont aimés, ils ont vécu en couple et puis, à un moment, ils ont foiré. Soit ils n’ont pas su comprendre ce qu’on attendait d’eux, soit ils ont sciemment décidé de ne rien faire.

Dans tous les cas, ils ont foiré avec une passivité remarquable. Jed est incapable de répondre à Olga quand elle lui propose de la suivre en Russie. Comme Sim est incapable de réagir quand Alison lui propose de la rejoindre dans sa chambre. Devant cette absence totale de réaction, elles sont parties. Mais dans le fond, on se demande si ça fait vraiment une différence pour eux.

Ils prêtent à ces femmes plutôt un rôle de conseillère —chez Coe, elles tentent de l’aider dans sa vie affective, chez Houellebecq c’est plutôt professionnel. Elles savent des choses que l’homme ignore, mais il est incapable de leur demander quoi. Et leurs mères alors? Et bien dans les deux livres, les mères sont mortes (je ne sais pas comment il faut l’interpréter) mais une chose est claire: leurs fils en garde un souvenir aussi attendri que flou.

Avec son père, ça va pas fort

Si la mère est absente, le père lui est bel et bien là. On pourrait penser qu’arrivé à un certain âge, l’adulte sait prendre du recul par rapport à son géniteur. Et bien non.

La figure paternelle a beau se réduire à un vieillard en mauvais état, son fils reste gêné devant lui comme s’il avait éternellement 14 ans. Ils ont d’énormes difficultés à communiquer l’un avec l’autre, tout en continuant de s’imposer de pénibles tête-à-tête. (Ah oui, parce que précisons que les deux héros sont fils unique.)

Pourtant, ces pères essayent de temps à autre de parler à leur fils –chez Coe par l’intermédiaire d’un classeur bleu, chez Houellebecq en se confiant tout d’un coup de manière décousue. Une communication qui est attendue par les fils, ils ont à peu près la même phrase «pourquoi tu ne m’en as pas parlé avant?» et qui se fait avec une maladresse touchante et brusque.

Ces deux pères se ressemblent d’ailleurs, ils sont seuls, comme leurs fils, et vivent dans le regret et l’échec. Ils ont eu une vie amoureuse avortée et n’ont pas réalisé leurs rêves de jeunesse alors que chacun se plaçait sous la figure tutélaire d’un artiste, le préraphaélite William Morris pour l’un, le poète T.S. Eliot pour l’autre, deux figures masculines du passé, de l’homme occidental d’avant.

C’est donc en filigrane pas une mais trois générations d’hommes qui apparaissent. Et au bout de cette chaîne, les derniers rejetons qui semblent partis pour réitérer, malgré tout, les mêmes erreurs.

Il rencontre son dieu

Attention spoiler, si vous n’avez pas lu les deux romans et que vous vous les gardez sous le coude pour plus tard, ne lisez pas ce paragraphe. Sinon, cliquez sur le +

Il est seul

Finalement, l’homme blanc a assez peu d’interaction avec ses semblables. La majeure partie de ces livres raconte des moments de solitude, pas seulement de solitude chez soi, mais de solitude générale, dans des espaces urbains.

Et là, si on connaissait déjà l’obsession amoureuse de Houellebecq pour les lieux de consommation modernes et anonymes, on découvre la même chez Coe. Dans La Carte et le territoire:

«Il savait que l’écrivain partageait son goût pour la grande distribution, la vraie distribution aimait-il à dire, que comme lui il appelait de ses vœux, dans un futur plus ou moins utopique et lointain la fusion des différentes chaînes de magasins dans un hypermarché total, qui recouvrirait l’ensemble des besoins humains. Comme il aurait été bon de visiter ensemble cet hypermarché Casino refait à neuf, de se pousser du coude en se signalant l’un à l’autre l’apparition de segments de produits inédits, ou un nouvel étiquetage nutritionnel particulièrement exhaustif et clair!» (p196)

Dans La Vie très privée de Mr Sim:

«J’apprécie beaucoup de pouvoir arriver dans n’importe quelle ville, de nos jours, avec l’assurance d’y trouver les mêmes boutiques, les mêmes bars, les mêmes restaurants. Parce que les gens ont besoin de cohérence, dans leur vie. (…) N’est-il pas plus agréable de savoir que partout dans le pays on trouvera un Pizza Express, où commander une américaine épicée, avec des olives noires en supplément? N’est-il pas plus agréable d’en finir avec les mauvaises surprises? Moi, je trouve que si.» (p272)

Ni Jed Martin ni Maxwell Sim ne sont des aventuriers, et c’est tant mieux, vu qu’ils n’ont plus d’espace à conquérir.

Ces héros sont des étrangers au monde. Une expression qui rappelle deux romans sortis à quatre ans d’écart (1938, 1942) et que les critiques de l’époque avaient rapproché: La Nausée et L’Etranger.

Ces livres inauguraient la figure de l’anti-héros. Roquentin et Meursault pourraient ressembler à Maxwell et Jed. Ils sont perdus, en décalage avec la société dans laquelle ils vivent, étrangers à eux-mêmes comme aux autres. Mais une évolution s’est faite. L’homme blanc moderne que racontent nos contemporains Coe et Houellebecq participe malgré tout au jeu social.

Il ne le refuse pas, il ne le rejette pas. Jed et Maxwell n’apparaissent pas comme des exceptions aux yeux de cette société, ils ne seront pas jugés et condamnés, ils sont intégrés.

Jed est un artiste certes, mais un artiste qui réussit, pas l’artiste maudit et tourmenté, il fait des expositions, il est encensé et devient riche. Mr Sim est VRP et fait tout pour essayer de retrouver une vie normale, il n’aspire à rien d’autre.

Ce n’est donc pas un malaise métaphysique ou philosophique que décrivent Coe et Houellebecq. Là où la nausée était un phénomène extra-ordinairement fort, où Meursault, lui, allait jusqu’au meurtre, Jed Martin et Maxwell Sim vivent une solitude absolument banale et moyenne, ils sont eux-mêmes totalement moyens, sans aucune volonté d’agir sur le monde qui les entoure.

Ce ne sont donc même pas des anti-héros, comme leurs ancêtres. Leur caractérisation n’est pas assez forte pour ça. Ce sont des no héros, des absents, et en ceci ils symbolisent peut-être bien le sentiment d’une certaine génération et d’un certain milieu face aux bouleversement du monde moderne.  

Titiou Lecoq

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