Monde

Les trois reniements d’Angela Merkel

Daniel Vernet, mis à jour le 29.03.2011 à 15 h 22

Ils expliquent la défaite de la chancelière allemande dans un fief de son parti.

Sommet européen à Bruxelles, en décembre 2010. REUTERS/Thierry Roge

Sommet européen à Bruxelles, en décembre 2010. REUTERS/Thierry Roge

Angela Merkel en avait fait un scrutin décisif. Les élections régionales dans le Bade-Wurtemberg, dimanche 27 mars, devaient montrer la résistance de la démocratie-chrétienne (CDU) et de ses alliés libéraux à tous les contretemps que subit la coalition au pouvoir à Berlin depuis son  arrivée aux affaires en septembre 2009. La région autour de Stuttgart était un bon test. La démocratie-chrétienne régnait depuis cinquante-huit ans dans ce Land, un des plus riches et des plus modernes d’Allemagne, berceau de l’industrie automobile et havre de ces PME qui sont l’emblème du pays.

Les derniers mois avaient été certes agités. Le projet de modernisation de la gare de Stuttgart, connu sous le nom de Stuttgart 21, avait mobilisé contre lui des milliers de citoyens ordinaires qui manifestaient pour la première fois de leur vie. La réponse musclée des autorités avait encore amplifié la protestation à tel point qu’un médiateur avait dû être nommé. Comme le centre ville devait être éventré, des centaines d’arbres arrachés pour laisser la place à des tours, les écologistes étaient à la pointe du combat et le parti des Verts n’avait pas attendu la catastrophe nucléaire de Fukushima pour atteindre dans les sondages des scores inespérés. A tel point qu’ils pouvaient envisager, pour la première fois de leur histoire, de porter l’un des leurs à la direction d’un gouvernement régional.

C’est ce qui s’est passé, dimanche 27 mars. Les Verts ont gagné, d’un petit siège, les démocrates-chrétiens ont perdu même s’ils restent le premier parti du Bade-Wurtemberg. Winfried Kretschmann, un écologiste de longue date, catholique, conservateur, va devenir ministre-président à Stuttgart, à la tête d’une coalition avec les sociaux-démocrates.

Un allié très affaibli

Présidente de la CDU depuis 2000, chancelière depuis 2005, Angela Merkel essuie les critiques dans son propre parti. Son pouvoir n’est pas immédiatement en danger mais elle doit repenser très vite sa stratégie si elle veut aller au bout de la législature. Sa situation est d’autant plus fragile que son allié libéral, le ministre des affaires étrangères Guido Westerwelle, se retrouve avec un parti qui a perdu les deux tiers de ses voix depuis les élections générales de 2009 et qui doit lutter pour passer la barre éliminatoire de 5% des suffrages.

Au cours des derniers mois, Angela Merkel s’est reniée trois fois. Une fois par sens de l’Etat, deux fois par opportunisme. La première concerne la politique européenne. D’abord opposée à un sauvetage des pays européens en difficulté, la chancelière a dû accepter de voler au secours de la Grèce et de l’Irlande, en attendant d’autres prétendants au Fonds européen de stabilisation. Elle était contre par principe et par intérêt. Elle n’admettait pas que les Etats aux pratiques financières douteuses soient en quelque sorte «récompensés» pour leur laxisme.

Elle ne voulait pas non plus que l’Allemagne, avec son économie prospère et ses solides finances paie pour les autres. Sur ce point, elle était soutenue par son parti et une grande majorité de l’opinion. Elle a dû batailler pour imposer la solidarité européenne, au nom de la sauvegarde de l’euro.

Angela Merkel a aussi opéré un virage à 180° dans sa politique nucléaire, mais cette fois pour plaire à l’opinion. Dans leur grande majorité encore, les Allemands se méfient du nucléaire, sous toutes ses formes, civile comme militaire. Le gouvernement précédent, déjà présidée par Angela Merkel, mais en association avec les sociaux-démocrates, avait poursuivi la politique de la coalition rouge verte dirigée par Gerhard Schröder, c’est-à-dire la sortie du nucléaire en 2022.

Boomerang

Forte de sa nouvelle majorité parlementaire, la chancelière avait décidé, il y a quelques mois, de prolonger de douze ans la durée de vie des centrales nucléaires allemandes, à la grande satisfaction du lobby énergétique. Elle n’a pas attendu une semaine après la catastrophe de Fukushima pour faire machine arrière. Elle a décidé un moratoire de trois mois sur la prolongation des centrales et la fermeture immédiate des sept installations les plus anciennes.

Quelques jours avant les élections du Bade-Wurtemberg (où le chef du gouvernement sortant, le chrétien démocrate Stefan Mappus, était un fervent partisan de l’énergie nucléaire), la décision avait le goût d’une manœuvre électorale, destinée à briser l’élan des écologistes. Angela Merkel s’en défendait. Son ministre de l’Economie a vendu la mèche au cours d’une réunion du patronat allemand: les décisions prises sous la pression de la politique ne sont pas toujours rationnelles, a-t-il dit.

Ses paroles n’étaient pas destinées à être rendues publiques mais le mal était fait. Pour sortir de ses contradictions, Angela Merkel a eu recours à une vieille méthode, elle a créé une commission.

Le troisième reniement se voulait aussi populaire. En s’abstenant au Conseil de sécurité dans le vote sur la résolution 1973 qui autorise l’utilisation de la force en Libye, l’Allemagne s’est coupée de ses partenaires occidentaux et a voté comme la Russie et la Chine. C’est une première qui vaut à la chancelière et à son ministre des affaires étrangères les critiques des barons de la démocratie-chrétienne et la mauvaise humeur des diplomates, sans lui attirer les sympathies du public.

Certes, 80% des Allemands sont opposés à une nouvelle aventure militaire, après l’Afghanistan. Mais l’abstention au Conseil de sécurité apparait comme une rupture avec soixante ans d’histoire de  la République fédérale. La solidarité avec les Etats-Unis et/ou avec ses partenaires européens, au premier rang desquels la France, était un des fondements de la politique étrangère allemande.

En 2003, alors qu’elle était chef de l’opposition, Angela Merkel avait critiqué la position prise par Gerhard Schröder contre l’intervention américaine en Irak. Elle n’était pas pour mais elle estimait que l’Allemagne n’aurait pas dû se désolidariser aussi bruyamment des Etats-Unis pour se ranger aux côtés de la France… et de la Russie.

Les explications embarrassées pour justifier le vote au Conseil de sécurité sur la Libye n’ont rien arrangé. L’Allemagne s’est abstenue mais elle était pour. Elle ne voulait envoyer des soldats mais elle a soutenu les déclarations européennes en faveur de la résolution. Elle était favorable à un rôle accru de l’Otan mais elle a retiré ses navires de la Méditerranée quand l’organisation atlantique a été chargée de faire respecter l’embargo sur les armes… 

Cette confusion a été néfaste à Angela Merkel et à son parti. Les élections dans le Bade-Wurtemberg sont un avertissement après une série de scrutins régionaux où la démocratie-chrétienne a perdu des électeurs voire le pouvoir. La chancelière est connue pour son peu de goût pour les débats théoriques et son penchant au pragmatisme. La navigation a vue a cependant ses limites. Elles viennent d’être atteintes.

Daniel Vernet

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Journaliste
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