Monde

De Little Boy à Fukushima

Lucie Barbarin, mis à jour le 29.03.2011 à 15 h 01

Seiko est née à Hiroshima. Sa famille a toujours vécu avec le souvenir de la bombe, mais ce n'est qu'aujourd'hui qu'elle prend conscience du risque nucléaire.

Hiroshima via Wikimedia Commons

Hiroshima via Wikimedia Commons

J’ai rencontré Seiko Takano à Tokyo en février. J’étais en reportage, elle était mon interprète et me racontait les histoires de sa famille originaire d’Hiroshima lorsque nous ne travaillions pas.

Seiko est née à Hiroshima en 1961. Le 6 août 1945, son grand-père maternel vaque à ses occupations, chez lui, quand l’explosion le souffle violemment à travers la maison. Il en sort indemne.

Depuis le 14 mars, Seiko et son mari ont quitté Tokyo. «Nous vivons une vie de nomades, se lamente-t-elle. Cela fait deux jours que nous sommes installés à Nagoya chez une amie qui nous a prêtés une maison. Ici, la vie est plus que jamais normale, sans presque de trace de la catastrophe sauf les collectes d’argent pour les sinistrés et les concerts de charité», poursuit-elle.

Elle raconte à qui veut l’entendre l’histoire d’une de ses tantes, brûlée vive par la bombe américaine et qui avait réussi à marcher deux kilomètres pour rentrer chez elle avant de mourir d’une lente agonie.

«Elle a mis six jours à partir. Elle avait la chair à vif, les insectes venaient se poser sur elle, c’était horrible. A l’époque, ma mère était encore une enfant, elle s’en souviendra toute sa vie.»

Les récits de sa famille, Seiko les connaît par cœur et les déroule presque avec distance. Mais face à la catastrophe de Fukushima, elle avoue avoir découvert, terrifiée, la réalité du risque.

«Pour la première fois, je suis au cœur de cette menace, une menace à l’image des radiations, insidieuses, sans odeur, sans bruit. Les gens à Hiroshima ont vécu la bombe comme une attaque de la guerre, horrible certes mais visible, palpable. Ce qui n’est pas notre cas aujourd’hui.»

La mère de Seiko n’a jamais quitté Hiroshima. Aujourd’hui, elle a 75 ans et une forme olympique. Quand la bombe est lâchée, elle vient de fêter ses 10 ans et habite en campagne proche.

«Nous sommes rentrés à la ville, six mois après l’impact, raconte la veille dame. J’étais une enfant, je jouais avec mes amies dans les gravats, je nageais dans les ruisseaux, nous avons bu l’eau du robinet. Rien n’était interdit.» 

Takako n’a connu aucune séquelle durant sa vie. Ses enfants sont nés sans malformations, ni problèmes de santé. Quand elle regarde à la télé ce qui se passe plus au nord, la grand-mère soupire, résignée.

«La centrale nucléaire est dangereuse, mais l'électricité fait défaut au Japon, nous sommes bien obligés d'en avoir. Il faut trouver un endroit plus sûr. Actuellement, toutes les centrales se trouvent sur les côtes qui risquent de nouveau d’être victimes de tsunami, on annonce un autre immense tremblement de terre à Tokai [entre Tokyo et Nagoya]. Il faut que le gouvernement cherche un endroit plus stable à l'intérieur du Japon pour ses prochaines constructions. Il n’y a plus que ça à faire.» 

«Plus que ça à faire.» Faire confiance à l’Etat. Hisako, la sœur cadette de Takako, en a fait son mot d’ordre. Selon elle, l’Etat japonais est capable de réguler les risques et elle s’inquiète peu quand le gouvernement interdit de consommer une dizaine de légumes et de produits laitiers. Son passé de victime de la bombe n’y change rien.

«Nous, nous avons toujours vécu à Hiroshima. Les agriculteurs d’ici ont produit des légumes et nous les avons mangés. Mais nous n'avons eu aucun effet négatif. Certes, certains ont souffert de radioactivité, mais dans des conditions bien déterminées. Un ami a été brûlé dans un collège près de l'impact, il a survécu mais il était malade. Un prêtre qui était dans une église du centre-ville au moment de l'impact a ensuite eu une leucémie. Mais ces malades sont une poignée de gens. La plupart des habitants vivent normalement. Et de toutes façons, je pense que la centrale nucléaire est nécessaire.» 

Un discours que ne partage pas Kimi, l’aînée des trois soeurs. Elle avait 16 ans quand Little boy s’est abattu sur Hiroshima. «J’étais à l’intérieur de la maison à 2,3 km du lieu d'impact de la bombe», se souvient-elle. «2,3 km», la distance est ancrée à jamais dans sa mémoire. Irradiée, elle a aujourd’hui toujours sur elle le carnet spécifique aux victimes et bénéficie de la gratuité des frais médicaux.

L’incident de Fukushima, elle y pense tous les jours. Et l’octogénaire est radicale.

«On n'a pas besoin d'une telle centrale. C’est simple, il ne faut plus construire de centrales nucléaires au Japon. Il suffit d'économiser l'électricité. La plupart de l’électricité produite par la centrale de Fukushima est utilisée à Tokyo. Il suffit de baisser ou de supprimer les néons le soir et d’utiliser moins d'énergie.»

Depuis plusieurs années, un projet de centrale nucléaire près d’Hiroshima est évoqué. Une aberration pour Kimi, qui ne comprend pas qu’on y songe. La veille dame soutient le maire de la ville, Tadatoshi Akiba, un militant anti-nucléaire virulent. En 2003, lors de sa réélection, l’homme avait souligné «l’obligation morale de prévenir le monde des dangers du nucléaire».

«Je pense qu'on n'a pas besoin de nucléaire, on peut le remplacer par d'autres types de ressources telles que le photovoltaïque, l’hydraulique ou l’éolien. Nous avons peur non pas parce qu'on a connu la bombe ou pas parce qu'on est habitants de Hiroshima, nuance Kimi. Pour être sincère, j’ai l’impression de connaître seulement aujourd’hui le risque réel de radioactivité avec la catastrophe de Fukushima! A l'époque de Hiroshima, c'est la bombe elle-même, la ville brûlée et les ruines de la guerre qui nous ont choqués, mais pas la radioactivité que personne ne connaissait vraiment. Mais aujourd’hui, nous savons!»

Lucie Barbarin

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