Monde

Pourquoi Obama doit continuer à jouer au golf

John Dickerson, mis à jour le 30.03.2011 à 18 h 45

La saison de golf a repris. Ainsi que les attaques en forme de plaisanterie sur Obama et son obsession pour ce sport. Ces critiques sont injustifiées.

Golf de Kailua, à Hawai, le 28 décembre 2010. REUTERS/Kevin Lamarque

Golf de Kailua, à Hawai, le 28 décembre 2010. REUTERS/Kevin Lamarque

La saison de golf a repris. Ainsi que les attaques en forme de plaisanterie sur Obama et son obsession pour ce sport. Ces critiques sont injustifiées. Nombreux sont celles et ceux qui attaquent Obama sur ce terrain-là. Entre autres, Newt Gingrich accuse le président américain de se cacher derrière son club de golf en temps de crise: «Je suis frappé par une chose: plus [le monde] connaît des difficultés, plus le Président joue au golf et plus [il] se cache».

Les railleries sur le golf ont toujours accompagné les présidents des Etats-Unis qui l’ont pratiqué. Les démocrates s’étaient tellement moqués des parties fréquentes d’Eisenhower que Kennedy s’était résolu à aller frapper la petite balle blanche en secret, de peur de subir les mêmes gouailleries. (JFK faisait beaucoup de choses en cachette.)

En matière d’humour politique, les plaisanteries sur les présidents et leurs parties de golf ne volent pas bien haut (un peu comme les piques sur les vacances présidentielles). Quant aux petites attaques sur les apparitions publiques des présidents, elles sont également peu recherchées – parce qu’elles sont faciles à faire. Mettre en avant le golf relève non seulement de la paresse intellectuelle, mais à l’image des plaisanteries de téléprompteur, cela incite le public à être flemmard, lui aussi. Personne ne cherche à connaître l’action réelle du président et à mener une réflexion dessus.

Dans ce cas, à quoi bon s’attarder sur ces blagues stupides?, me direz-vous. Eh bien, elles peuvent malheureusement avoir une certaine force politique. D’ailleurs, on devrait les voir déclinées sous différentes formes durant la campagne présidentielle de 2012. Mais la principale raison qui me pousse à en parler, c’est que ces critiques révèlent un problème plus large concernant la façon dont nous percevons les présidents et dont nous évaluons les candidats. Un président, qui ne peut jamais échapper à sa fonction, devrait être encouragé à jouer au golf. Pas critiqué pour ça.

Ceux qui attaquent le président sur sa pratique du golf savent que cela résonne chez le public – profondément. C’est au niveau des tripes que ça se passe; or c’est là qu’il faut aller chercher quand on veut récupérer des voix. Dire qu’un Président a une mauvaise politique dans tel ou tel domaine ne lui fait pas assez de tort. En revanche, suggérer qu’il est tellement incompétent qu’il part jouer au golf alors que la planète s’embrase, ça scandalise les électeurs! Quant à ceux issus de la classe ouvrière, il se peut même qu’ils s’indignent qu’un type rémunéré par leurs impôts s’adonne à un sport perçu comme réservé aux riches.

Gingrich, qui se garde bien d’attirer l’attention sur ses propres activités extra-professionnelles, ajoute un effet particulier: Obama fait preuve de lâcheté. Pour lancer son attaque, il a besoin de deux choses: quelqu’un (nul besoin que ce soit lui, même s’il est ravi d’endosser le rôle) accuse le président de ne pas faire tout son possible sur un dossier donné; et on dispose de quelques photos d’Obama sur un terrain de golf ou sur un lieu de villégiature. Hélas, ces deux éléments (accusation et photos), à l’instar du Hail to the Chief et du blason officiel de la présidence, ne sont pas en option. Ils font partie du métier.

Gingrich espère faire du golf le symbole de l’ensemble des défauts d’Obama. A chaque fois que vous verrez le président américain sur une pelouse verte, club en main, Gingrich souhaite que cela vous mette hors de vous. Si tout se passe bien pour les républicains, le golf sera abordé dans les «focus groups» (groupes de discussion) du conseiller de Barack Obama David Axelrod. Et peut-être les autres conseillers du président finiront-ils par lui recommander d’arrêter le golf.

Obama a droit à un bol d’air frais

Obama ne doit pas se laisser faire. Nous devrions tous l’encourager à résister à ces attaques, indépendamment de nos convictions politiques. Car d’une certaine manière, la présidence s’apparente à une prison. Le Secret Service [chargé d’assurer la protection du Président], les opposants politiques et les médias scrutent les moindres faits et gestes du chef de l’Etat. Même quand il «s’amuse», il le fait entre guillemets.

Dans les réceptions ou au cours des grandes rencontres sportives, on l’observe pour savoir s’il passe du bon temps. Si le Président pratique un sport, comme le basket, son comportement sur le terrain est longuement analysé, car il est censé en dire long sur la façon dont il dirige le pays. Le président ne conduit pas. Il ne peut pas tenir de journal intime (lequel risquerait d’être exploité par la justice). Il ne peut pas fumer (mauvais exemple pour les enfants qui le regardent). Il ne peut pas se balader tranquillement dans son ancien quartier…

Le terrain de golf est l’un des rares endroits où un président peut échapper aux pressions et aux limites physiques de son bureau. George W. Bush l’avait bien compris: son ranch lui permettait de se dérober à l’œil médiatique. Etant donné qu’il restait dans une enceinte fermée, l’US Secret Service pouvait rester quelque peu en retrait et le laisser respirer.

Inutile d’être fan de golf pour reconnaître que la liberté et le plaisir de se déplacer et de flâner avec ses amis sans être épié/jugé sont précieux. Plus une personne est confinée dans un endroit, plus il est essentiel qu’elle puisse s’évader. Du reste, tout président est confronté à un problème de taille: la difficulté à prendre du recul. Aussi, les loisirs sont importants pour permettre au chef du gouvernement de sortir la tête du guidon et de prendre un peu de distance par rapport à ses tâches ultra-prenantes. 

Pour en revenir à la blague de Gingrich, elle n’a d’effet que si on a une vision aberrante de la présidence. Une vision qui consiste, d’une part, à envisager la mission première du président comme celle d’une garde royale – toujours au bon endroit et en permanence aux aguets (on a tendance à attendre ceci d’un Président: si l’économie est en berne, le chef de l’exécutif doit être dans son bureau en pleine action, même s’il se contente de réactualiser la page Web qu’il est en train de consulter) et, d’autre part, à croire que ce que fait un Président en public constitue le cœur de son action – ce qu’il fait en privé ne compte pas.

Président 24 heures sur 24

Or les chefs d’Etat ne comptent pas leurs heures. Et leurs actes non médiatisés jouent un rôle primordial. Et ils ne sont jamais bien loin des dispositifs de communication les plus évolués de la planète. Si les parties de golf présidentielles étaient si dévorantes qu’on ne pouvait pas les interrompre pour une urgence politique, les candidats au poste de «patron de la plus grande puissance» seraient bien plus nombreux.

Le rôle d’un président est d’avoir une vision, de la porter, et de prendre les décisions difficiles quand il le faut. Le tout est de prendre la meilleure décision, qu’importe le nombre d’heures passées à l’avoir prise.

La Libye en est le parfait exemple. Obama s’est engagé dans la prise de décision sur la question libyenne, a aidé à rechercher des alliés et s’est assuré que toute action menée par les Etats-Unis serait cautionné par l’ONU. Nombreux de ses détracteurs, à gauche comme à droite, auraient souhaité qu’il n’opte pas pour cette intervention militaire.

S’il avait choisi cette voie, il aurait eu tout son temps pour jouer au golf et aurait épargné aux Etats-Unis une mission confuse et, apparemment, à durée indéterminée. Par ailleurs, s’il avait pris sa décision d’intervention dès le départ, il aurait également bénéficié de plus temps personnel.

C’est sa politique étrangère qui agace ses détracteurs, pas le golf

Sa position à propos de la Libye ne sera pas plus populaire (ou mieux comprise) s’il joue moins au golf. Gingrich a lui-même fait volte-face sur cette affaire sans que le golf ne vienne y faire quoi que ce soit.

C’est la vision du monde d’Obama qui dérange Gingrich et consorts. L’impact de cette vision sur la politique américaine ne dépend pas uniquement des déclarations publiques du président Obama, mais aussi des dizaines ou des centaines de réunions et entretiens privés qu’il mène quotidiennement.

Alors, se préoccuper de la façon dont il occupe ou n’occupe pas (s’il est déjà occupé) un dimanche après-midi sert à détourner l’attention du public. Les adversaires d’Obama nous demandent par ailleurs d’ignorer les beaux discours du Président et ses autres actions publiques, et de nous attacher uniquement à ses convictions. C’est un conseil avisé. Mais nous devrions probablement nous y tenir même quand la tentation de la plaisanterie sur le golf est forte!

John Dickerson

Traduit par Micha Cziffra 

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