Monde

Les dernières croisades

Ariane Bonzon, mis à jour le 30.03.2011 à 9 h 27

Ben Laden, Bush, Saddam Hussein, Kadhafi, Poutine, Guéant… le mot «croisade» a été très utilisé ces dix dernières années sur la scène proche-orientale. Mais pas toujours pour les raisons qu’on croit…

La prise de Beyrouth / Alexandre Jean-Baptiste Hesse (1842) via Wikimedia Commons

La prise de Beyrouth / Alexandre Jean-Baptiste Hesse (1842) via Wikimedia Commons

C’est Oussama Ben Laden qui a commencé. En 1998, dans sa déclaration de djihad contre les Etats-Unis. Et l’organisation que le chef d’al-Qaida fonde la même année porte le nom de «Front islamique mondial de lutte contre les juifs et les croisés». D’autres lui ont emboîté le pas.


REUTERS/Kevin Lamarque

«Cette croisade, cette guerre contre le terrorisme va prendre du temps.» 

George W. Bush (16 septembre 2001)

Trois ans plus tard, l’Amérique enterre les victimes du 11-Septembre. Lors d’une conférence de presse sur la pelouse de la Maison Blanche, George Bush lance à son tour le mot.

Aux Etats-Unis, le terme est plutôt synonyme de «campagne vigoureuse pour une bonne cause». D’ailleurs, les Croisés du Moyen-âge étaient francs, pas américains. Mais invoquer une «croisade» c’est toucher «un nerf à vif au Moyen-Orient, où les croisades sont considérées et présentées comme des précurseurs médiévaux de l’impérialisme européen – agressif, expansionniste et prédateur», écrit l’islamologue Bernard Lewis.

Difficile d’imaginer que Georges W. Bush n’ait alors pas été averti de la très religieuse charge du mot. C’est donc en parfaite connaissance de cause, c'est-à-dire avec des arrière-pensées évangéliques, qu’il continuera à l’employer. Une manière de nourrir la théorie du «choc des civilisations» prédit par l’Américain Samuel P. Huttington quatre ans avant les attaques contre le World Trade Center et le Pentagone.

Le discours que Barak Obama prononce au Caire en juin 2009 est, en revanche, l’exact contraire d’un appel à la Croisade: une vision politique selon laquelle le «choc des civilisations» qui opposerait chrétiens, juifs et musulmans n’est pas inéluctable.

Bush n'est pas le seul à avoir parlé des croisades, il y a aussi eu:  

Mouammar Kadhafi

Vladimir Poutine

Claude Guéant

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REUTERS/Mike Segar

«Nous achèverons tout traître ou collaborateur de la coalition des croisés.»

Mouammar Kadhafi (20 mars 2011)

Kadhafi n’en est pas à un paradoxe prêt. Après avoir accusé les révolutionnaires libyens d’être aux ordres de Ben Laden, le Tripolitain use à son tour de la phraséologie du chef d’al-Qaida. Kadhafi sait que le terme ne laisse pas indifférents les arabes et qu’il reste très mobilisateur.

Tout comme Saddam Hussein l’avait compris en son temps. «Tout baassiste et laïc qu’il était, Saddam Hussein n’avait pas hésité à invoquer aussi la lutte contre les Croisés face à la coalition menée par les Etats-Unis», explique Jean-François Legrain, chercheur CNRS à la Maison de l’Orient de Lyon.

Dans un registre différent, un médecin palestinien expliquait il y a quelques années que ce serait avec Israël comme avec les Croisés: «On a mis cent ans à se débarrasser d’eux, on mettra le temps qu’il faut, si ce n’est pas mon fils, ce sera mon petit-fils, mais on se débarrassera des Juifs comme on l’a fait avec les Croisés», racontait-il le plus placidement du monde.

«Cet arrière-fond historique est effectivement présent, chez les islamistes mais également chez les nationalistes palestiniens, confirme Jean-François Legrain. Mais ce que beaucoup veulent dire c’est que le temps, c'est-à-dire la démographie, jouera pour eux. Pour les salafistes, en revanche, la lutte est bien religieuse et l’activisme des groupes chrétiens sionistes américains à la rescousse de la politique de Netanyahou en constitue l’illustration.»

Ce terme de croisade résonne-t-il encore autant parmi cette jeune «génération Twitter», arabe et urbanisée qui descend dans la rue depuis janvier?

«D’abord, on fait un contresens en pensant que cette génération parce qu’elle utilise Facebook et Twitter n’aurait plus rien à voir avec l’islamisme. Les religieux et le Hamas utilisent aussi les réseaux sociaux! Et puis la conscience historique de la croisade est commune à tous.»

Et ça Kadhafi le sait.

Lire aussi:

Vladimir Poutine

Claude Guéant

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REUTERS/Carlos Barria

«Cette résolution me fait penser à l’esprit des croisades du Moyen-Age.» 

Vladimir Poutine (21 mars 2011)

A peine prononcé par le Premier ministre russe Poutine qu’il était qualifié d’«inacceptable» par le Président de la fédération de Russie, Dmitri Medvedev. Signe de rivalité grandissante entre les deux hommes qui occupent l’essentiel de l’espace politique russe? Une autre explication paraît peut-être plus pertinente.

Avec le mot croisade –rappelons qu’en 1204 l’Eglise orthodoxe de Constantinople a subi le sac des Croisés et que la Russie compte 20 millions de musulmans— Poutine envoie un signal fort en faveur des pays arabes. En le contestant, Medvedev maintient une proximité avec les Occidentaux. 

«C’est un pouvoir bicéphale, Janus à deux visages. Depuis 2008, on note une certaine complémentarité entre Poutine et Medvedev. Comme une répartition des rôles entre le premier, martial et dur, et le second, plus conciliant. Ce qui leur permet dans ce cas précis un positionnement diplomatique très large», analyse Thomas Gomart, directeur du Centre Russie et nouveaux Etats indépendants à l’Ifri.

La Russie a des relations ambivalentes avec l’Arabie saoudite qui dénonce la répression sur les Tchétchènes. Mais ses liens avec l’Egypte, l’Algérie, la Lybie et la Syrie sont forts. Vente d’armes, voire coopération militaire, discussions énergétiques, retour de la flotte russe en Méditerranée:  

«La Russie veut reprendre pied dans le monde arabe. Elle réactive les canaux que Primakov, l’ancien Premier ministre et chef des services secrets d’Eltsine, avaient mis en place dans cette région, explique Thomas Gomart. Il est encore utile de parler russe dans le monde arabe!»

Moscou a bien compris la versatilité de l’opinion publique occidentale. Et sent l’effritement de la coalition internationale. «Invoquer une croisade puis contester le terme, c’est porter le fer pour singulariser la Russie entre monde arabe et Occident. Et c’est très bien joué!», conclut Thomas Gomart.

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Claude Guéant

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REUTERS/Eric Gaillard

«Heureusement, le Président a pris la tête de la croisade pour mobiliser le conseil de sécurité des Nations unies et puis la Ligue arabe et l’Union africaine» 

Claude Guéant, ministre français de l’Intérieur (21 mars 2011)

Notre ministre de l’Intérieur aurait-il commis une gaffe, ou lapsus? «Il est difficile de parler de lapsus, quelque chose que Claude Guéant aurait involontairement laissé échapper pour révéler quelque chose de sa personne, suggère le psychanalyste Nicolas Gougoulis. En revanche, compte tenu du contexte, on peut penser à un glissement sémantique qui n'aurait pas pris en conséquence les réverbérations du mot “croisade”» poursuit-il en précisant malicieusement qu’un psychanalyste «en dehors de son cabinet n’est expert en rien».  

Le commentaire immédiat, l’interview «en direct» réduisent les possibilités de réflexion de nos hommes politiques, d’où ce genre de «fonctionnements automatiques de la pensée, de glissements sémantiques qui viennent d'un télescopage des besoins de communication de la politique interne et des réalités de la politique globale».

C’est au lendemain du premier tour des cantonales et du bon score du Front national que Claude Guéant, à la fin d’une longue interview presque entièrement consacrée à la politique intérieure et à l’immigration, évoque l’intervention en Libye.

«L'idéologie du camp conservateur recourt au discours religieux (sauver la civilisation occidentale face à une menace islamique) et le mot croisade révèle par sa force évocatrice, le besoin du pouvoir actuel de s'accrocher coûte que coûte», suggère Nicolas Gougoulis.

Lorsque Claude Guéant prononce le mot «croisade», le langage de son corps est plus affirmé, plus volontaire. «Ici, le mot croisade vise de toute évidence le rassemblement autour d'un chef de guerre, qui sait où est le danger vital, l'essentiel, et peut guider son peuple», décrit Nicolas Gougoulis.

Dans la bouche du ministre français de l’Intérieur, le terme croisade aurait donc probablement plus à voir avec ce qui se joue sur la scène intérieure française que sur la scène internationale, malgré ce qu’en dit Claude Guéant pour sa défense.

Frisson rétrospectif… L’évêque chaldéen d’Alep en Syrie me raconte que lorsqu’il évoque cette période de l’histoire avec les musulmans arabes, ils parlent de la «Guerre des Francs»: un terme «plus ethnique, moins religieux que celui de croisade dont la racine est le mot croix», précise Mgr Antoine Audo. Si notre ministre de l’Intérieur –et des cultes– avait suivi les usages des chrétiens orientaux, cela aurait donné ceci:

«Heureusement que le Président a pris la tête de la Guerre des Francs pour mobiliser le Conseil de sécurité des Nations unies, puis la Ligue arabe et l’Union africaine.»

On imagine le tohu-bohu…

Ariane Bonzon

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