Monde

Auschwitz et Benghazi, quel rapport?

Moisés Naím, mis à jour le 30.03.2011 à 9 h 26

Par le passé, en Afrique ou en Europe, des populations entières ont été massacrées sans qu’aucun pays ne s’interpose comme aujourd’hui en Libye. Cette intervention est-elle pour autant injustifiée?

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Des chasseurs-bombardiers Rafale sur le pont du porte-avions Charles de Gaulle / Benoit Tessier / Reuters

Que serait-il arrivé si, pendant la Seconde Guerre mondiale, les alliés avaient bombardé les chambres à gaz ou les voies de chemin de fer ayant permis d’expédier des millions d’innocents vers la mort à Auschwitz et dans d’autres camps d’extermination nazis? Ce n’était pas possible. On n’était pas au courant. On aurait mobilisé des ressources nécessaires ailleurs. Ce n’était pas une priorité stratégique. Voilà quelques-unes des réponses qui ont été faites à cette épineuse question. A Auschwitz, plus d’un million d’hommes, de femmes et d’enfants ont été assassinés.

Massacre évité à Benghazi

Finalement, à Benghazi, on aurait pu voir des scènes équivalentes. Naturellement, l’ampleur des massacres et les circonstances sont très différentes. Quelque 700.000 personnes habitent cette ville libyenne et si les troupes fidèles à Mouammar Kadhafi y étaient entrées pour accomplir la mission qu’il leur avait confiée («éliminer les gros rats»), elles n’auraient sans doute pas assassiné la totalité des habitants.

Le dilemme est pourtant le même: des forces étrangères doivent-elles intervenir dans un pays pour sauver la vie de milliers d’innocents? On ne l’a pas fait au Rwanda, où 800.000 civils ont été massacrés en 1994. Ni à Srebrenica, où l’armée serbe a assassiné, en 1995, près de 8.000 hommes et adolescents bosniaques.

Obama sous le feu des critiques

Ces épisodes tristement célèbres sont pertinents dans le cadre du débat sur l’intervention étrangère en Libye. Barack Obama essuie un déluge de critiques: à la fois pour avoir choisi d’intervenir en Libye et pour avoir tardé à se décider; pour avoir intégré une coalition internationale au lieu d’avoir agi unilatéralement; pour avoir autorisé, au cours de la première phase des opérations de bombardement, que les avions et missiles américains tiennent le rôle principal; pour s’être embarqué dans cette mission sans savoir qui sont exactement les rebelles libyens, quelles sont leurs motivations et leurs alliances; pour ne pas avoir de plans pour la Libye post- Kadhafi; pour l’hypocrisie qui consiste à agir en Libye et pas à Bahreïn (allié des Etats-Unis, lesquels disposent d’une importante base navale dans cet Etat)… Mais la principale critique dirigée contre le président Obama est que la situation en Libye n’a aucun impact sur les intérêts vitaux de Washington et que, par conséquent, il est inacceptable d’y consacrer beaucoup d’argent et de risquer la vie de soldats américains.

Pas d’enjeu pétrolier

Ceux qui dénoncent cette décision affirment que même le pétrole ne constitue pas une justification valable. D’une part, la Libye ne produit que 2% du pétrole extrait dans le monde et, d’autre part, Kadhafi entretenait d’excellentes relations avec les compagnies pétrolières étrangères. Par ailleurs, quel sera le dénouement de cette intervention? Et puis, doit-on considérer que les Etats-Unis joueront le rôle de gendarme du monde à chaque fois qu’un dictateur massacrera son peuple? Iront-ils lancer des frappes aériennes en Chine en cas de révolte populaire réprimée par Pékin? En Russie? Au Venezuela?

Ces critiques se fondent sur trois suppositions de base. La première: un chef d’Etat ne doit agir que lorsqu’il dispose de renseignements complets et fiables. La deuxième: en matière de relations internationales, il faut adopter une ligne de conduite cohérente et appliquer des critères universels. Et la troisième: les valeurs morales ne peuvent peser lourd dans l’univers cruel des rapports de force entre pays. Foutaises.

Le deux poids deux mesures inévitable

Les décisions majeures éclairées par des informations complètes et absolument fiables sont exceptionnelles. Le prix d’une attente excessive risquant d’être élevé, il est tout à fait normal que des chefs de gouvernement agissent sans connaître tous les éléments. Par ailleurs, toutes les actions gouvernementales ne peuvent être cohérentes. Souvent, il est d’ailleurs peu souhaitable qu’elles le soient.

Les Etats-Unis, par exemple, font pression sur la junte birmane pour qu’elle cesse ses violations des droits de l’homme, mais ils reçoivent avec les honneurs les dignitaires chinois. Le deux poids deux mesures est manifeste dans ce cas précis. Préféreriez-vous que Washington ferme les yeux sur les actes de barbarie des militaires en Birmanie, histoire d’éviter cette contradiction…? Ou que le conflit avec la Chine s’accentue? Tous les pays ayant des rapports multiples et divers avec l’étranger sont confrontés à des dilemmes qui ne peuvent être résolus par la recherche d’une attitude totalement cohérente.

La dignité l’emporte cette fois

Enfin, il y a la place qu’on choisit de laisser à la dignité dans la définition de l’intérêt national. Il serait naïf d’espérer que la morale soit le seul élément directeur de la politique étrangère. Les intérêts économiques, militaires et géopolitiques occuperont toujours une place prépondérante. Mais s’en contenter et oublier ce qui fait de nous des êtres humains est inacceptable. Défendre des principes humanitaires fondamentaux doit aussi faire partie de l’intérêt national de tout pays digne.

Heureusement pour les Libyens, la dignité s’est imposée cette fois. Qu’importe si l’avenir de la Libye après la chute de Kadhafi demeure incertain. C’est un risque qui vaut la peine d’être pris.

Moisés Naím

Traduit par Micha Cziffra

Photo: Des chasseurs-bombardiers Rafale sur le pont du porte-avions Charles de Gaulle Benoit Tessier / Reuters

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Editorialiste
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