Pas de robot, pas de centrale nucléaire

Ne faites pas tourner de réacteur nucléaire si vous n'avez pas de robots qui puissent en empêcher la fusion.

Le 25 mars, une équipe travaille à rebrancher un groupe électrogène dans la cent

- Le 25 mars, une équipe travaille à rebrancher un groupe électrogène dans la centrale de Dai-chi. REUTERS/Nuclear and Industrial Safety Agency via Kyodo -

Le 21 mars, l'Autorité de sûreté nucléaire des États-Unis (la U.S Nuclear Regulatory Commission) a tenu une réunion sur les enseignements de la crise nucléaire au Japon. Voici la première leçon à retenir: il faut des robots capables d'intervenir en cas d'accident grave.

Les centrales nucléaires comportent de multiples dispositifs de sécurité –procédures d'arrêt automatique, enceintes de confinement, générateurs de secours– prévus pour éviter au maximum le risque de catastrophe. Après le séisme et le tsunami du 11 mars dernier, ces protections ont joué leur rôle dans toutes les centrales nucléaires japonaises, sauf une. Les réacteurs de Fukushima Dai-ichi se sont bel et bien arrêtés, mais leur système de refroidissement est tombé en panne. Sous la pression, les bâtiments entourant les réacteurs ont explosé. Et si les explosions ont épargné le cœur des réacteurs, elles ont provoqué des fuites radioactives qui ont empêché les ouvriers de la centrale d'intervenir.

C'est ce qui est le plus effrayant: le cœur des réacteurs a été proche de la fusion, et il était impossible d'en approcher. Les hélicoptères qui devaient déverser de l'eau sur les réacteurs n'ont pas pu effectuer leur mission à cause des radiations. Plus de 90% des ouvriers ont été évacués. Les humains ne pouvaient tout simplement rien faire.

Les robots le pourraient. Les robots peuvent survivre aux radiations. Et quand bien même ils n'y survivent pas, ils peuvent être sacrifiés.

Les centrales nucléaires utilisent des robots depuis des décennies pour inspecter les tubes, vérifier les taux de radioactivité, ôter les déchets, démanteler les réacteurs et décontaminer les sites. Les radiations crament les caméras et les circuits électroniques des robots ordinaires. Mais les machines prévues pour les centrales nucléaires sont fortement blindées, et les modèles hydrauliques n'ont pas la vulnérabilité de l'électronique.

Des robots japonais mal armés

La plupart de ces robots sont conçus pour effectuer des tâches de routine. Certains ont servi à inspecter et à nettoyer des lieux d'accident comme Tchernobyl ou Three Mile Island, mais il a fallu des mois pour les construire, et ils n'ont été envoyés sur site que des années plus tard. En 1999, le Japon a connu un accident nucléaire dans la centrale de Tokai-Mura. Une erreur humaine était à l'origine de l'accident, et deux des responsables, irradiés, l'ont payé de leur vie.

Suite à cela, le gouvernement a promis de mettre au point des robots capables d'intervenir lors de ces catastrophes. Hitachi, Mitsubishi et Toshiba ont été invités à concevoir les modèles. L'une des équipes a donné naissance à RABOT, robot à deux bras «résistant aux radiations» capable d'ouvrir et de fermer les vannes. Une autre a construit SWAN (Smart Working robot for Anti-Nuclear-disaster), «robot intelligent anti-catastrophe nucléaire» équipé d'une caméra, d'un bras manipulateur et d'outils lui permettant d'effectuer «sept types de missions pour prévenir les catastrophes nucléaires».

Ces prototypes n'ont cependant pas connu un franc succès. En 2006, une commission d'évaluation américaine a ainsi estimé que l'un des modèles financés par le Japon était «très cher et se vendait mal». Le plus grand chercheur japonais en robotique d'urgence a récemment déclaré que les compagnies d'électricité «n'avaient pas l'impression d'avoir besoin de tels robots, car leurs centrales étaient sûres et n'avaient jamais d'accident». De son côté, un expert coréen en énergie nucléaire relevait que les opérateurs achetaient volontiers des robots pour les tâches régulières, mais «n'aimaient pas penser aux situations de crise où l'homme perdrait le contrôle».

Du point de vue financier, cela se défend. Les compagnies d'électricité veulent des robots bon marché qui puissent remplacer les ouvriers et soient utiles souvent. Elles ne veulent pas d'automates au prix prohibitif susceptibles de servir en cas très improbable de scénario catastrophe.

Les robots existent, mais Fukushima n'en a pas

Or c'est précisément en cas de scénario catastrophe que nous avons le plus besoin de robots. Car en de telles circonstances, les robots bon marché ne font pas l'affaire. Fukushima a subi un séisme et un tsunami; les bâtiments de ses réacteurs ont explosé; il y a beaucoup de déchets, beaucoup de fuites radioactives. Face à cela, il faut des robots qui tolèrent un niveau élevé de radiations, se repèrent en des lieux inconnus, se déplacent sur des terrains irréguliers, traînent des lances à incendie et envoient des tonnes d'eau.

Ces robots existent. Certains sont bien protégés contre les radiations. D'autres peuvent envoyer de l'eau sous haute pression. D'autres encore sont pourvus de bras manipulateurs sophistiqués comparables à des bras humains. Mais Tokyo Electric Power Company, qui exploite la centrale de Fukushima, ne possède pas ces modèles.

Depuis le séisme, le Japon fait tout pour s'en procurer à l'étranger. Des responsables de l'armée ont arpenté un salon professionnel de Singapour. L'Agence internationale de l'énergie atomique a contacté différents pays pour savoir quels types de véhicules sans pilote ils pouvaient fournir.

Le premier robot n'est pas arrivé à Fukushima avant le 18 mars, sept jours après le tremblement de terre, et il n'a pu que montrer l'étendue des dégâts, sans rien réparer. La France et les États-Unis ont envoyé des robots mais, d'après une chaîne télévisée qui a interrogé le fabricant américain, «il est impossible de savoir quels effets auront les radiations sur les robots».

Il est insensé de faire arriver des robots inadaptés ou mal préparés trois jours après, dans une centrale nucléaire dont le cœur des réacteurs a failli entrer en fusion à cause des radiations. Les robots doivent être disponibles en quelques heures, protégés contre les radiations et équipés pour la situation.

La France est parée. Deux ans après l'accident de Tchernobyl, les principaux acteurs du nucléaire du pays ont créé le groupe Intra, chargé de maintenir une flotte d'engins robotisés capables d'intervenir en cas d'accident nucléaire majeur. Le groupe reste à tout instant mobilisable, et affirme pouvoir envoyer l'équipement et les opérateurs nécessaires n'importe où en France dans un délai de 24 heures. Ses robots possèdent des bras manipulateurs hydrauliques et une autonomie de 10 heures. Certains peuvent être télécommandés jusqu'à 10 kilomètres de distance.

La France est parée, pas les Etats-Unis, pas le Japon

Le Japon n'a pas de tel système. Les États-Unis non plus. L'Institut de l'énergie nucléaire américain, qui représente les acteurs du secteur, vend les mérites des robots pour les missions de routine tels que l'inspection, mais ne dit rien des robots d'urgence. L'Autorité de sûreté nucléaire, quant à elle, a rendu obligatoire «les équipements et installations d'urgence», mais n'évoque pas du tout les robots, systèmes sans pilote et autres dispositifs commandés à distance.

Ce silence n'est plus tolérable. Aucune centrale nucléaire ne devrait être autorisée à fonctionner si elle ne peut pas mobiliser des systèmes automatisés capables d'empêcher la fusion du réacteur.

L'an dernier, après que BP eut provoqué une éruption de pétrole incontrôlable dans le golfe du Mexique, l'administration Obama a exigé des compagnies pratiquant le forage en eaux profondes qu'elles «possèdent un système de commandes secondaire qui permette d'intervenir à distance sur le bloc obturateur du puits au moyen de véhicules télécommandés». De même, les compagnies pétrolières devront «tester les mécanismes d'intervention à distance avant d'immerger le bloc obturateur du puits». La logique de cette règle est simple: on ne creuse pas de trou qu'on ne saurait reboucher. L'homme ne supporte pas la pression en profondeur. En cas de problème à 1.500 mètres de fond, il ne peut pas y aller. Sans robots capables de le colmater, on ne creuse pas de puits. 

Les centrales nucléaires devraient être soumises à la même règle. L'homme ne supporte pas les radiations élevées. En cas de fuite radioactive sur un réacteur, il ne peut pas y aller. Sans robots capables d'empêcher la fusion du cœur, on ne fait pas tourner de réacteur.

William Saletan

Traduit par Chloé Leleu

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L'AUTEUR
William Saletan est journaliste à Slate.com et auteur du «Blog Human Nature» et de «Bearing Right: How Conservatives Won the Abortion War». Ses articles
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Publié le 28/03/2011
Mis à jour le 28/03/2011 à 15h12
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