Monde

L'épreuve de force syrienne

Michael Young, mis à jour le 27.03.2011 à 19 h 37

Bachar Al-Assad face à une nouvelle révolte arabe.

Extrait d'une vidéo amateur des obsèques de personnes tuées à Deera, dans le sud

Extrait d'une vidéo amateur des obsèques de personnes tuées à Deera, dans le sud du pays, le 25 mars. REUTERS/vidéo amateur via Reuters

[Mise à jour dimanche à 19h20] Selon l’agence Reuters, des renforts de l'armée ont été dépêchés à Deraa, épicentre depuis huit jours de la contestation, et des militaires patrouillaient dimanche dans les rues de la ville côtière de Lattaquié, dans le Nord, où des affrontements auraient fait douze morts et 200 blessés en deux jours. Pour tenter de calmer la rue, le pouvoir a également annoncé son intention de lever l'état d'urgence en vigueur depuis 1963. Nous republions cet article de Slate.com.

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En janvier, le président syrien Bachar Al-Assad a expliqué dans une interview au Wall Street Journal pourquoi il n’avait pas à craindre d’être confronté à un soulèvement populaire semblable à ceux de la Tunisie et de l’Egypte.

Bachar Al-Assad faisait remarquer que les changements en Syrie étaient inspirés par «la dignité et les sentiments du peuple, qui participe aux décisions de son pays». Alors que la Syrie connaissait une situation plus difficile que les autres Etats arabes, le pays demeurait stable. «Pourquoi? expliquait le président. Parce qu’il faut rester en phase avec les préoccupations du peuple.»

Beaucoup de Syriens contesteraient qu’Al-Assad soit en phase avec les préoccupations de son peuple. En effet, son régime est confronté à un mécontentement interne grandissant, et ce, malgré une loi d’urgence en vigueur depuis 48 ans. Des manifestations ont eu lieu la semaine dernière dans toute la Syrie, et ont persisté à Deera, dans le sud du pays. Mercredi, les forces de sécurité ont ouvert le feu sur les manifestants près de la mosquée Al-Omari et sur un cortège funéraire, faisant au moins 15 morts, selon les opposants. Jeudi, la répression sanglante ne faiblissant pas, l’opposition estimait que 100 personnes avaient été tuées et beaucoup d’autres arrêtées. Des centaines d’arrestations auraient également eu lieu à Damas, Alep, As-Suwayda et Banias.

Pour apprécier l’ampleur de la révolte, il faudra observer si la situation se durcit après la prière de vendredi. La famille Al-Assad ne veut prendre aucun risque. La brutalité employée à Deera prouve son sentiment de vulnérabilité. Le régime, issu de la minorité alaouite, contrôle tous les leviers de l’intimidation et du pouvoir en Syrie, y compris les unités militaires d’élite et les services de renseignements.

Des rapports indiquent que des troupes normalement affectées à la protection du régime ont été précipitamment envoyées dans le sud. D’après le dissident syrien Ammar Abdulhamid, ces détachements incluraient des unités de la Garde Républicaine, et selon la rumeur, ce serait Maher, le petit frère de Bachar, qui aurait pris la tête des opérations.

Haytham Manna, le porte-parole de la Commission Arabe des Droits Humains, est d’accord pour dire que ce sont les compagnies de sécurité, et non l’armée, qui mènent la répression. Au service en arabe de la BBC, il a déclaré: «Ce sont les forces de sécurité, militaires et civiles, qui ont lancé, en tenue civile, [les attaques contre la mosquée Al-Omari]».

La crainte, c’est que la situation se transforme en conflit religieux, et que les sunnites (74 % de la population) s’en prennent aux alaouites (8 à 12 % environ). En réalité, c’est une vision simpliste. La famille Al-Assad protègera bien sûr la domination alaouite dont son pouvoir dépend, mais les sunnites prospèrent dans de nombreux secteurs, en particulier économiques.

Bachar Al-Assad lui-même est marié à une sunnite. Une lecture uniquement religieuse des événements ne suffit pas à englober la complexité, et l’enchevêtrement, des liens politiques, régionaux, tribaux, ethniques et de classe qui caractérisent la Syrie. C’est pourquoi l’effondrement de l’autorité pourrait provoquer une situation encore plus explosive et violente qu’en Libye.

Cela ne veut pas dire que le maintien du régime Al-Assad soit la solution. Au contraire, c’est même devenu un problème majeur. Le monde arabe connaît des transformations radicales, or la dictature syrienne ne diffère en rien de celles qui ont été récemment balayées. La République arabe syrienne n’a en effet de république que le nom, Bachar Al-Assad ayant hérité de la présidence, et du pouvoir absolu, de son père Hafez.

Les membres de la famille Al-Assad ont d’ailleurs la réputation d’être à la tête de réseaux de corruption et de clientélisme. Sans le vouloir, l’écrivain britannique William Dalrymple a saisi la nature dysfonctionnelle du système quand il a écrit, avec bienveillance, que la Syrie était «un Etat policier qui laissait ses citoyens tranquilles tant qu’ils ne se mêlaient pas de politique».

Comme son père, Bachar Al-Assad a maintenu sa suprématie en sapant systématiquement tous les centres potentiels de pouvoir et de légitimité alternatifs. Le système syrien est construit de manière à n’offrir le choix qu’entre les Al-Assad et le chaos. Hafez Al-Assad a durci cet état de fait suite à l’insurrection des Frères Musulmans qui débuta au milieu des années 1970. La répression culmina avec le siège meurtrier de Hama, en février 1982, au cours duquel des dizaines de milliers de personnes furent tuées.

Bachar Al-Assad reçoit toujours le soutien des pays qui le préfèrent au chaos. Dans le Golfe et en Irak, les dirigeants aux prises avec des rébellions populaires n’ont aucune envie de voir un despote de plus se faire évincer… ni d’avoir à gérer une dangereuse vacance politique en Syrie.

L’Arabie Saoudite compte toujours sur Damas pour contenir l’influence chiite au Liban et en Irak. Ainsi, c’est ostensiblement que le gouvernement syrien a défendu le déploiement militaire des Etats du Golfe au Bahreïn en faveur de la monarchie sunnite Al-Khalifa, alors que l’Iran se rangeait auprès de la communauté chiite marginalisée. Non pas que Damas soit près de rompre avec Téhéran, mais Bachar Al-Assad a besoin du soutien des Saoudiens s’il veut avoir une chance d’apaiser la colère de ses concitoyens, et en particulier celle des sunnites.

Hors du monde arabe, Bachar Al-Assad peut également compter sur une approbation nourrie d’inquiétude. Barack Obama ne veut pas d’un nouveau casse-tête au Proche-Orient et évite soigneusement d’évoquer les événements syriens. Israël préfère encore la routine du gouvernement Al-Assad à l’inconnu, d’autant que depuis près de 40 ans, les Al-Assad font respecter leur frontière commune.

Pour l’Iran, la Syrie représente un allié stratégique au Levant, tandis que la Turquie s’est servie de ses relations avec Damas pour s’ouvrir une porte vers le monde arabe. Ce qui n’a pas empêché Recep Tayyip Erdogan, le Premier ministre turc, d’inciter la semaine dernière Bachar Al-Assad à mettre en œuvre des réformes démocratiques.

Erdogan a raison. La tolérance internationale ne sera d’aucune utilité à Bachar Al-Assad si une majorité de Syriens s’unit contre lui. Le président syrien se rappellera peut-être les récentes déclarations de son épouse Asma dans le Vogue américain.

Elle exhortait ses compatriotes à s’engager dans «une citoyenneté active», selon ses termes. «Chacun doit prendre sur soi de faire avancer la Syrie… L’avenir de notre pays nous concerne tous. Il sera ce que nous en ferons.» C’est tout à fait vrai, mais ce sera sûrement sans les Al-Assad.

Michael Young

Traduit par Florence Curet

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