Monde

En Grèce, les tombes sont à louer

Slate.com, mis à jour le 31.05.2011 à 15 h 21

La terre est une ressource précieuse et le pays exige désormais le recyclage des concessions dans les cimetières. Une funèbre affaire.

Cimetière anglais à Lisbonne/REUTERS/Nacho Doce

Cimetière anglais à Lisbonne/REUTERS/Nacho Doce

Mes grands-parents sont retournés en Grèce dans les années 1990 pour leur retraite, après avoir passé la plus grande partie de leur vie aux Etats-Unis –ils y ont élevé leur famille. Ils se sont installés à Athènes, où leurs enfants, y compris mon père, leur rendaient visite.

Quand ils sont morts, les funérailles ont eu lieu dans une église locale, nous avons honoré leur mémoire avec des prières et des bouquets de fleurs. Aucun de nous n’aurait pu prévoir qu’en 2011, dans un pays du monde développé, leur tombe serait profanée à cause d’une combinaison de règles émanant du gouvernement et de l’Eglise d’Etat.

Le reyclage des places de cimetières

L’Eglise orthodoxe de Grèce considère que le corps, «temple de l’esprit», doit être enterré entier pour permettre la résurrection. Mais la terre est une ressource précieuse en Grèce et l’Etat exige que les places de cimetières soient recyclées. Des concessions perpétuelles sont encore parfois proposées, mais elles peuvent coûter jusqu’à 150.000 euros.

Si vous ne pouvez vous offrir ce luxe, vous devez louer une tombe, et ce n’est possible que pour maximum trois ans. Ce laps de temps écoulé, dit la loi, un parent du défunt doit se rendre sur place et regarder un employé du cimetière creuser, exhumer le corps (qui n’est souvent pas totalement décomposé), le retirer du cercueil et jeter les os dans un container de la taille d’une boîte à chaussures qui sera stockée dans l’ossuaire de la commune. Le tout sans la présence d’un prêtre.

La crémation pourrait être une solution à ce problème de place. Elle a longtemps été illégale, pour satisfaire l’Eglise qui la considère comme une coutume païenne pouvant empêcher la vie après la mort. Le gouvernement a finalement levé cette interdiction en 2006. Le hic, c’est que la Grèce n’a pas encore construit de crématorium. Quand un Grec meurt, sa famille doit donc transporter son corps dans un pays mieux équipé, souvent l’Allemagne ou la Bulgarie. Avec toute la paperasse et les dépenses que ça implique...

Mais il y a plus déprimant encore que de savoir que vos grands-parents ont été balancés vite fait dans une boîte à chaussures. Notre plus proche parente à Athènes, la sœur de mon père, n’a pas voulu assister à la scène, très probablement pour éviter l’horrible spectacle que représente l’exhumation des corps partiellement décomposés de ses parents.

Résultat: les restes de mes grands-parents ont été placés dans une fosse commune et dissous avec des produits chimiques. Et bizarrement, il ne s’agit pas d’un cas isolé. Si personne ne se présente à la date convenue, ou si vous cessez de payer les frais pour l’ossuaire, le cimetière détruit les os.

Ma famille aux Etats-Unis a été profondément bouleversée par la nouvelle, pour plusieurs raisons. Pourquoi n’avons-nous pas été consultés? Est-ce que tout cela est légal? Fosse commune: cette expression fait tout de suite penser au nettoyage ethnique, à l’holocauste, à des corps empilés n’importe comment les uns sur les autres, dépersonnalisés. Des images qui témoignent d’un mépris total pour la vie. Et puis j’ai eu honte: seul un peuple barbare traiterait ses morts de cette façon.

Une tradition européenne

Mais en vérité, ce qui se passe en Grèce n’est pas sans précédent. En Europe, les tombes ont longtemps été temporaires. Au Moyen-Age, les pauvres étaient enterrés dans des fosses communes dans les cimetières accolés aux églises. Avec le temps, leurs os étaient déménagés dans des charniers pour faire de la place aux nouveaux morts.

Même les riches, inhumés à l’intérieur même de l’église, finissaient au charnier. Si les cimetières étaient surpeuplés, c’était aussi à cause des épidémies, qui ont poussé l’Eglise catholique à inventer des solutions créatives. Plusieurs chapelles ont été construites à partir de squelettes humains, dont l’ossuaire de Sedlec, en République tchèque, et la célèbre Crypte capucine à Rome. Avec une ingéniosité morbide, des os ont été utilisés comme matériaux de construction pour fabriquer des moulures de plafond de style baroque, des armoiries et même d’énormes chandeliers.

Dans les années 1800, par crainte des crises sanitaires, de grandes villes comme Paris, Londres et Glasgow, en Ecosse, ont renoncé à enterrer leurs morts dans les cimetières d’églises, leur préférant des cimetières conçus avec soin et souvent situés loin de la ville. Beaucoup de cimetières, notamment en France et en Italie, accordaient des concessions pour 10 à 50 ans. Le délai écoulé, les familles pouvaient choisir de payer pour les renouveler. Sinon, les restes étaient déposés au charnier et la place réutilisée.

Cette tradition de déplacer les corps et de réutiliser l’espace se perpétue aujourd’hui dans les parties de l’Europe où, après les deux guerres mondiales, la surpopulation s’est aggravée. L’Italie et la France autorisent les exhumations et les déplacements dans des ossuaires quand c’est nécessaire. Mais ces pays laissent généralement plus de temps pour la décomposition que ne le fait la Grèce, et ils ne pratiquent pas le «soyez là, sinon on détruit le corps».

En Suède, après 25 ans, la loi impose aux employés des cimetières de sortir le cercueil, de creuser la tombe plus profondément et d’enterrer un autre cercueil au-dessus du premier. Le Royaume-Uni, réfractaire à l’idée de déranger les tombes depuis la loi sur les inhumations de 1857, essaie désormais une méthode similaire, mais seulement avec les restes qui ont plus de 100 ans.

A l’Est, il existe des méthodes à mon goût plus crues pour gérer les corps des morts. Non loin de la Grèce moderne, dans la Turquie actuelle, la cité ancienne de Catal Höyül laissait ses morts à l’air libre, pour qu’ils soient dévorés par les vautours jusqu’à ce que leurs os soient prêts à être ramassés et inhumés. (Certains crânes ont été trouvés à part, plâtrés et peints de manière à ressembler au visage du défunt.)

Les «enterrements à ciel ouvert» ont toujours lieu: à Bombay, les Parsis déposent leurs morts au sommet de ces Tours de silence vieilles de trois siècles (des structures cylindriques avec de hautes plateformes internes), pour qu’ils soient «purifiés» par les oiseaux. Dans les traditions tantriques hindoues et bouddhistes, les Tibétains pratiquent aussi l’enterrement à ciel ouvert et utilisent parfois les crânes pour fabriquer des kapalas – ces bols à offrandes travaillés et décorés.

Des pratiques absentes de la culture américaine

De tels contacts intimes avec les restes des morts sont des pratiques absentes de la culture américaine contemporaine. Certes, au début du XIXe siècle, les familles lavaient et préparaient leurs morts pour l’inhumation et fabriquaient même les cercueils. Mais peu après l’introduction de l’embaumement pendant la Guerre de Sécession (pour permettre aux corps des soldats d’être acheminés sur de longues distances), il est devenu normal de préparer les corps à l’aide de substances chimiques, de les maquiller et de les «exposer» formellement dans les maisons funéraires.

La mort est devenue une industrie. Comme m’a écrit un de mes amis païens dans un mail, «c’est clair que si tu t’apprêtes à nettoyer le crâne d’un de tes proches pour faire une offrande aux dieux, tu as un point de vue complètement différent de ceux qui parlent de vie éternelle, remplissent les corps de produits chimiques et enferment les gens dans des cercueils comme s’ils les emballaient sous vide».

Aujourd’hui, nous traitons surtout nos morts de trois façons: l’enterrement, le tombeau de surface et la crémation – cette dernière sera choisie par quasi la moitié du pays (46%) d’ici 2015. Même si notre si grand pays est finalement lui aussi touché par la surpopulation des cimetières, les Etats-Unis, comme le Royaume-Uni, considèrent la tombe comme un «lieu de repos éternel»: selon une décision de la Cour suprême de 1978 (Dougherty contre Mercantile Safe Deposit and Trust Company), vous ne pouvez pas déranger un corps sans avoir une bonne raison.

Certains Américains tentent de retrouver un peu d’intimité avec la mort. Le courant d’enterrements verts répond à la fois à des préoccupations environnementales et au besoin d’espace. Il refuse l’embaumement et prône l’inhumation dans un linceul ou un cercueil biodégradable. Des bûchers funéraires ont fait leur apparition au Texas et dans le Colorado – une méthode primitive et écologique de pratiquer la crémation. Les alternatives se multiplient.

Depuis une loi de 1965, les Américains ont le droit de donner leur corps à la science. (Les médecins en ont besoin d’environ 8.000 par an pour s’entraîner.) Une entreprise suédoise, Promessa, pourrait même nous apporter une alternative plus radicale à l’enterrement: la «promession», qui permet de congeler, sécher et composter les restes humains et de les utiliser pour planter un arbre en mémoire du défunt. Basée sur une technique développée à l’origine à Eugène, dans l’Oregon, cette méthode devrait être au point cette année.

Après avoir regardé ce qui se passe ailleurs, j’ai l’impression que le véritable problème avec le système grec n’est pas leur politique d’exhumation, mais l’absence de choix. Le statut quo grec est un compromis entre les croyances spirituelles et les circonstances pratiques (et politiques) – un compromis émotionnellement difficile, et peu réaliste.

Il devrait vraiment y avoir d’autres possibilités pour gérer les morts. Heureusement, après des années d’attente, une alternative est peut-être pour bientôt: récemment, la municipalité de Zografou, à Athènes, a approuvé la construction du premier crématorium grec, et le Comité pour le droit à la crémation en Grèce s’attend à ce que le gouvernement local lance dans les mois à venir un concours international pour dessiner les plans.

Trop tard pour ma famille. Nous n’avons plus rien – ni os, ni poussière – pour donner un lieu physique à la mémoire de mes grands-parents. Nous pensons acheter une concession dans un cimetière de New York, là où est enterrée la partie catholique de la famille – les membres de la famille de ma mère qui ont rejoint la ville au début de la révolution cubaine. Nous ne savons pas ce que nous allons y déposer à la place des os. Peut-être des reliques personnelles, les objets avec lesquels ils vivaient quotidiennement. Les outils de mon grand-père tailleur? L’étole en fourrure de ma grand-mère (elle était une sorte de Bette Davis méditerranéenne)?

Qu’est-ce qu’une tombe si ce n’est un lieu pour revisiter les souvenirs de ceux que l’on a aimés? Des souvenirs qui, au moins, ne peuvent être ni exhumés, ni écrasés, ni dissous.

Alex Mar
Traduit par Aurélie Blondel

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