Monde

Il ne faut plus jouer avec Kim Jong-il

Fred Kaplan, mis à jour le 10.04.2009 à 12 h 01

La meilleure stratégie face à ce dictateur aux abois qui martyrise son peuple est de l'ignorer.

Capture d'écran de Kim Jong-il  Ho New / Reuters

Capture d'écran de Kim Jong-il Ho New / Reuters

Que faire de Kim Jong-il? Défiant les sourcils froncés et le doigt désapprobateur de la «communauté internationale», l'habile et versatile dictateur nord-coréen a procédé à un essai de tir balistique le week-end dernier, pour voir sa fusée s'abîmer en mer avant d'atteindre sa cible.

De deux choses l'une : soit on donne une bonne raclée à ce gnome tyrannique, en appliquant des  sanctions implacables, en déployant les navires de guerre et en infiltrant une propagande qui déstabilisera son régime; soit, mieux encore, on choisit de l'ignorer et de considérer ses menaces comme les gesticulations d'un petit voyou aux abois.

Après tout, c'est la troisième fois, sur trois essais, que la Corée du Nord rate un lancement de missile à longue portée en 11 ans. Ce qui n'empêche pas le monde entier de continuer à présenter une mine fort grave devant ces démonstrations de force.

Le problème, c'est que la dernière fois que son missile s'est planté (le 4 juillet 2006, en écho aux feux d'artifice de la fête nationale américaine, la fusée nord-coréenne s'est écrasée à peine trente-cinq secondes après le décollage), Kim Jong-il est remonté sur le devant de la scène internationale trois mois plus tard avec un essai nucléaire réussi. Si en termes atomiques, l'explosion enregistrée était ridicule - un demi-kilotonne, soit bien moins que les (déjà faibles) 3 ou 4 kilotonnes que les scientifiques nord-coréens avaient prévus - la Corée-du-Nord n'en devenait pas moins un État détenteur de l'arme nucléaire. Voilà ce qui, naturellement, modifie la donne.

Cependant, il s'écoulera des années, probablement de très nombreuses années, avant que Kim Jong-il ne fasse accéder son pays au rang de véritable puissance nucléaire : il devra d'abord réussir à faire tenir une bombe miniature dans une ogive, ce qui est autrement plus compliqué que parvenir à envoyer un missile sur une cible précise, opération qui, à ce jour, n'a pas encore été couronnée de succès.
Comparé au lancement expérimental du 4 juillet 2006, le tir du week-end dernier apparaît comme l'étrange répétition d'une même pantomime.

Comme celle d'aujourd'hui, la fusée de 2006 était restée sur son aire de lancement plusieurs semaines, pendant lesquelles les grandes puissances régionales, États-Unis, Russie, Japon, Corée-du-Sud et, surtout, Chine, avaient fait une cour assidue à Kim Jong-il pour qu'il renonce au lancement. Aujourd'hui comme hier, cela n'a eu aucun effet. Kim a allègrement tiré la langue à tout le monde.
Mais le plus intéressant dans cette histoire, c'est ce qu'il s'est passé ensuite : rien. Ni les affronts ni le bide technique de Kim Jong-il n'ont provoqué le moindre remous dans l'attitude ou la stratégie des grandes puissances.

Quelques mois plus tard, en réaction à l'essai nucléaire souterrain, la communauté internationale a fini par s'ébranler et par déposer une demande de résolution de condamnation au Conseil de sécurité de l'ONU, laquelle a été unanimement adoptée, mais, là encore, sans grand effet. Dénuée de clause exécutoire, la résolution n'imposait en outre aucune sanction.

Cette succession de mise en scène dramatique, de tension belliqueuse, puis de rétropédalage indécis, qui se répète depuis des décennies, résulte de deux aspects intangibles : la nature du régime nord-coréen et l'intérêt vital qu'a la Chine à ne pas le voir imploser.

Comme le note Scott Snyder dans son excellent ouvrage «Negotiating on the Edge» [«Négociations à la limite»], Kim Jong-il, comme son père Kim Il-sung avant lui, voit son pays comme un «État guérillero» et se positionne dans le concert des nations comme «un franc-tireur qui n'a rien à perdre et qui risque pourtant de tout perdre». Les Kim ont toujours considéré la Corée-du-Nord comme «une souris au milieu d'éléphants», dont les meilleures chances de survie tiennent à une représentation permanente à haute teneur en «drame et catastrophe», qui divertit les éléphants et les braque les uns contre les autres.

L'arme atomique et les missiles sont les seules cartes que détient Kim Jong-il. La brutalité du régime et l'isolement forcé ne laissent aucune autre ressource au pays. Pourtant, quand les grandes puissances poussent les hauts cris devant l'attitude nord-coréenne ou cherchent à imposer des sanctions à travers des résolutions onusiennes fermes, elles jouent le jeu du despote, puisqu'elles lui accordent l'attention dont il a besoin et pour grappiller quelques faveurs diplomatiques, et pour justifier son régime totalitaire auprès de son peuple.

C'est pourquoi il est si tentant d'ignorer le bonhomme, et pourquoi la tentation ne va pas sans danger. Privé de «drame et de catastrophe», il est probable que son régime s'écroulerait. De ce fait, si les grandes puissances décidaient de rester indifférentes, par exemple à ses essais de tir balistique, l'homme pourrait bien augmenter la mise et se livrer à une surenchère de provocations jusqu'à ce que l'on soit obligé de faire attention à lui.

À cet égard, négocier avec la Corée-du-Nord revient à jouer à ce défi qu'affectionnent les adolescents américains, où deux voitures sont lancées l'une face à l'autre et où le premier conducteur qui dévie pour éviter la collision a perdu : la Corée-du-Nord est le conducteur qui jette ostensiblement le volant par la fenêtre pour obliger l'autre, plus raisonnable, à abandonner la partie.

Seule la Chine pourrait mettre un terme à ces simagrées. Partenaire commercial quasi exclusif de la Corée du Nord, le pays est aussi grand pourvoyeur d'aide et d'investissement pour Pyongyang. La générosité et le laxisme de Pékin s'expliquent par le fait que les dirigeants chinois savent, et Kim Jong-il en est bien conscient, que si le régime s'effondre, des dizaines de millions de Nord-Coréens vont affluer à la frontière chinoise, provoquant une crise humanitaire, et peut-être politique, que l'empire du Milieu serait bien en peine de gérer.

De plus, les rodomontades nord-coréennes servent la stratégie chinoise dans une certaine mesure. Car pendant que les forces armées américaines présentes en Asie de l'Est se consacrent à la protection de la Corée du Sud et du Japon face à la Corée du Nord, elles laissent la Chine exercer tranquillement ses pressions sur Taiwan.

C'est pourquoi, même après l'essai nucléaire de Pyongyang, la Chine n'a pris aucune mesure à l'encontre de son allié, si ce n'est voter en faveur de la résolution de condamnation (non contraignante) du Conseil de sécurité. Or, l'incident avait suscité beaucoup plus d'inquiétude que le lancement de fusée du week-end dernier (laquelle fusée, même si elle portait un satellite, aura manqué à le mettre en orbite).

Quelques heures après l'événement, tandis que Barack Obama appelait à une réunion d'urgence du Conseil de sécurité, les porte-parole chinois minimisaient déjà la gravité des faits. Les blâmes et autres sanctions économiques resteront donc indolores si la Chine n'y prend pas part. Et rien ne permet de croire qu'elle le fera plus cette fois-ci que par le passé.

Les trois derniers présidents américains, Bush père et fils ainsi que Bill Clinton, ont tous envisagé sérieusement l'option militaire. En 1994, lors de la crise provoquée par les activités de retraitement du plutonium de la Corée-du-Nord, Clinton fut plus près de lancer une offensive qu'on ne peut le penser. Cependant, à chaque fois, le chef d'état-major américain a retenu la machine de guerre en faisant valoir que les sites nucléaires nord-coréens n'étaient pas localisés, et que si Pyongyang engageait des représailles contre la Corée du Sud ou le Japon, des millions de civils risquaient d'être tués.

L'option diplomatique n'est pas exclue (comme l'explique Snyder dans son ouvrage). L'administration Clinton, après quelques faux départs, avait compris comment procéder ; le résultat fut l'accord signé fin 1994 entre Pyongyang et Washington, qui, malgré ses indéniables limites, avait au moins le mérite de mettre le plutonium nord-coréen sous scellés pendant une décennie. Clinton était même sur le point de négocier une interdiction sur les missiles à la fin de son second mandat. Colin Powell pensait reprendre les négociations là où elles avaient été laissées, mais son patron, George W. Bush décréta alors qu'il fallait vaincre le Mal, et non transiger avec lui.

Conséquence, l'accord devint caduc et la Corée-du-Nord reprit le traitement du plutonium, fit un essai nucléaire concluant et se mit à fabriquer, et à exporter, des missiles. Quand, arrivé à la moitié de son second mandat, Bush laissa enfin Condoleezza Rice reprendre les pourparlers, un accord fut facilement trouvé. Mais il était plein de failles, et il n'a pas évité l'épineuse situation que l'on connaît aujourd'hui.

Quoi que fasse Obama, il ne devrait pas se ruer à la table des négociations. Même raté, ce tir expérimental constitue bel et bien une violation d'une résolution de l'ONU qui avertissait la Corée du Nord de ne plus lancer de missile ; la réaction américaine ne doit pas être interprétée comme une récompense.

Cependant, Obama doit éviter de s'engager dans une longue campagne de persuasion visant à renforcer les sanctions déjà prévues, à moins d'arracher par avance l'adhésion de la Chine. Les États-Unis ont trop souvent qualifié les provocations nord-coréennes «d'inacceptables», pour finir par les accepter, pour que leurs sommations à venir puissent être crédibles.

Pour l'heure, le plus sage est de passer aussi peu de temps que possible sur la question, puis de l'évacuer. Les bombes mollassonnes et les missiles souffreteux de la Corée-du-Nord, nous n'avons pas que ça à faire. Comme me le confiait au téléphone Daniel Sneider, codirecteur du Shorenstein Asia-Pacific Research Center (université de Stanford) : «Ce n'est pas là le geste d'un État fort, mais d'un État faible.» Obama doit réagir en conséquence.

Le Conseil de sécurité doit condamner la Corée-du-Nord pour montrer (notamment au Japon, qui n'apprécie pas spécialement de voir des missiles survoler son territoire) que l'affaire est prise au sérieux. Il faudra ensuite faire savoir au ministère des Affaires étrangères nord-coréen que les États-Unis sont prêts à reprendre les discussions dans le «groupe des six» et à apporter leur aide si Pyongyang est disposé à changer d'attitude. Il faudra dire enfin que la suite des événements dépend d'eux, car il est temps pour nous d'arrêter de jouer leur jeu.

Fred Kaplan
Article traduit par Chloé Leleu

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