Monde

Quel futur pour le Yémen?

Daniel Byman, mis à jour le 26.03.2011 à 9 h 14

Ali Adbullah Saleh, président du Yémen, est sans doute sur le départ. Il laisserait un pays instable et en conflit.

Des manifestants demandent le départ du président yéménite Ali Abdullah Saleh à

Des manifestants demandent le départ du président yéménite Ali Abdullah Saleh à l'université de Sanaa, Yémen. REUTERS/Ammar Awad

Tandis que les missiles américains s’abattent sur la Libye, que l’armée saoudienne mate les manifestations à Bahreïn et que l’Egypte tient son premier référendum libre, les changements dramatiques —et peut-être cataclysmiques— qui se profilent au Yémen passent à la trappe. Le président Ali Abdullah Saleh, qui règne comme il peut sur l’ingouvernable Yémen depuis 1978, pourrait bien subir le même sort que l’Égyptien Hosni Moubarak et que le Tunisien Zine El Abidine Ben Ali. Mais dans sa chute, le Yémen pourrait devenir plus instable encore, plonger dans le chaos et peut-être même la guerre civile, accroissant le risque d’émergence du terrorisme.

Trois conflits pour le Yémen

Avant que la dernière vague de révolutions ne secoue le monde arabe, trois conflits déchiraient le Yémen. Tout d’abord, dans le nord du Yémen, près de la frontière saoudienne, les rebelles Houthis défient depuis longtemps le régime, dénonçant les abus et les mesures discriminatoires du gouvernement. De nombreux Yéménites du sud, écœurés par les discriminations et l’exclusion du pouvoir, qui ont suivi la réunification du Nord et du Sud-Yémen en 1990, s’opposent également au régime d'Ali Abdullah Saleh.

Le troisième conflit —le plus important aux yeux de Washington, mais le moindre aux yeux de Sanaa­— est celui entraîné par les attaques effectuées dans la péninsule arabique, par un sous-groupe affilié à al-Qaida. L’Aqap (al-Qaida in the Arabian Peninsula) s’est attaqué à des cibles policières et gouvernementales au Yémen et en Arabie saoudite. Il a également orchestré deux attaques, qui ont échoué de peu, contre des cibles états-uniennes: la tentative d’attentat contre le vol 253 de la Northwest Airlines le jour de Noël 2009 alors qu’il arrivait à Detroit, et une autre tentative, en 2010, avec deux bombes placées dans des avions cargos à destination des Etats-Unis. Anouar al Aulaqi, un chef de l’Aqap, est basé au Yémen. Pourvu de la double nationalité américaine et yéménite, al-Aulaqi a inspiré par ses sermons Nidal Hasan, le tireur de Fort Hood.

L'Aqap assure au Yémen une assistance américaine

Washington pousse de plus en plus le gouvernement yéménite à se montrer agressif à l’égard de l’Aqap, mais Saleh considère, avec raison, que les Houthis et les Yéménites du sud constituent une menace plus grande pour son régime. L’Aqap a tué des dizaines de Yéménites, mais dans un pays agité par la violence, de tels chiffres n’ont guère d’impact. De manière plus cynique encore, la présence de l’Aqap entraîne une assistance massive, financière et militaire des Américains: le gouvernement yéménite n’a donc pas beaucoup d’intérêt à remporter des victoires trop écrasantes contre l’Aqap. En fait, à certains moments, Ali Abdullah Saleh a travaillé avec des groupes jihadistes liés à al-Qaida dans sa lutte contre les sudistes et d’autres ennemis intérieurs.

Ces trois révoltes minent le gouvernement régulièrement dépassé d'Ali Abdullah Saleh, déjà mis à rude épreuve par une stagnation économique, un accès de plus en plus difficile à l’eau potable et par l’accroissement constant de sa population. Comme tous les dictateurs, Saleh s’appuie sur ses forces armées pour s’accrocher au pouvoir. Mais ses forces étant en mauvais état et les tribus du Yémen étant bien armées, Ali Abdullah Saleh a pris pour habitude d’utiliser ses rivaux les uns contre les autres et de coopter toute figure potentielle de l’opposition. La nature tribale de la société yéménite l’a aidé dans cette optique, car les tribus ne coopèrent que rarement entre elles et que les différentes lignées au sein même des tribus sont souvent rivales.

L'opposition s'accorde pour demander le départ d'Ali Abdullah Saleh

Aujourd’hui, les fondements du régime du président yéménite s’effondrent. Une nouvelle force —les manifestants inspirés par la chute de Moubarak et de Ben Ali— est apparue pour demander le départ d'Ali Abdullah Saleh. Les soldats et la police yéménites ont tiré sur les manifestants, mais ne sont pas parvenus à les intimider, tandis que l’offre d'Alu Abdullah Saleh de quitter le pouvoir à l’issue de son actuel mandat et le renvoi de son gouvernement a été considérée comme un signe trop faible et trop tardif.

L’opposition, fractionnée, s’est accordée, pour l'instant du moins, pour exiger le départ d'Ali Abdullah Saleh. Des chefs tribaux de premier plan, anciens soutiens d'Ali Abdullah Saleh, se sont unis pour demander sa démission. L’ancien ami et fidèle du président, le général Ali Mohsen al Ahmar a apporté son soutien aux manifestants. Les unités de l’armée demeurées loyales envers Ahmar protègent à présent les manifestants contre celles qui soutiennent encore Ali Abdullah Saleh.

Peu de probabilité qu'un candidat de consensus émerge

Si Ali Abdullah Saleh devait tomber, les perspectives de stabilité au sein du Yémen s’amenuiseraient encore. Il est possible que le général Ahamar ou qu’un autre personnage remplace Saleh comme nouveau dictateur, en s’appuyant sur le pouvoir des tribus et de l’armée pour tirer les marrons du feu, augmentant peut-être ainsi la légitimité du gouvernement yéménite. Mais il est plus probable qu’un candidat de consensus n’émergera pas, et que s’il émerge, il sera dans une situation plus périlleuse encore que ne l’est Ali Abdullah Saleh aujourd’hui.

Les Houthis et les sudistes considéreront la chute d'Ali Abdullah Saleh comme une opportunité de grappiller davantage de pouvoir et d’influence, ce qui risque d’exaspérer les chefs de l’armée les plus nationalistes. Les manifestants, plutôt favorables à la démocratie, se tourneront vers tout chef qui ne sera pas un autre Ali Abdullah Saleh, mais quelqu’un de plus ouvert à un système politique fiable. Les chefs tribaux yéménites, toujours prompts à exploiter le vide, voudront accroître leur influence.

Une instabilité accrue par la gestion décentralisée du Yémen et la proximité avec l'Arabie saoudite

Aujourd’hui, la majorité du Yémen n’est que très peu —voire pas du tout— gouvernée par le gouvernement central et le déclin programmé de son influence au profit des chefs de guerre et de tribus ne constituera donc pas un changement majeur. Mais il rendra le Yémen plus facilement sujet à des changements de régimes et à une instabilité accrue, lorsque le système d’alliance et de protection de Saleh s’effondrera, ne demandant qu’à être ramassé.

L’Arabie saoudite pourrait encore accroître l’instabilité. Riyad considère le Yémen comme son pré carré et craint que son instabilité ne s’étende au nord. L’Arabie saoudite a souvent tenté de (et échoué à) placer ses candidats sur le trône yéménite. Si un nouveau dirigeant yéménite venait à s’éloigner de la ligne prônée par Riyad, comme Salah l’a fait, l’Arabie saoudite pourrait bien soutenir ses adversaires.

Les États-Unis, al-Qaida et l'Aqap

Pour les États-Unis, la plus grande inquiétude est clairement celle du terrorisme. Oussama Ben Laden pourrait tirer parti de l’accroissement de l’instabilité pour se déployer davantage au Yémen. Quelle que soit l’issue, l’Aqap tirera parti de tout relâchement de la pression exercé sur lui pour organiser de nouvelles attaques et étendre son organisation. Un nouveau gouvernement, comme celui de Saleh, considèrera probablement l’Aqap comme une menace de second ordre et concentrera probablement ses services de renseignement et son énergie politique à l’encontre de ses ennemis et rivaux intérieurs, avec le l’antiterrorisme au second plan. Dans ce domaine, les Etats-Unis seront de toute façon prêts à investir.

L’influence américaine au Yémen est plutôt limitée. Les Etats-Unis peuvent tenter, comme l’Arabie saoudite, de soutenir sa faction favorite contre ses rivales. Ceci pourrait dresser Washington contre Riyad si les favoris sont différents. Un autre problème, plus important encore, est que les Etats-Unis n’ont pas la connaissance nécessaire pour de telles manœuvres et risqueraient fort d’être manipulés par les factions locales.

Alors, comme d’habitude, le Yémen va aller son petit bonhomme de chemin tandis que le reste du monde détournera les yeux. Malheureusement, tant pour les Yéménites que pour les Etats-Unis, le futur du Yémen risque d’être pire que son présent.

Daniel Byman

Traduit par Antoine Bourguilleau

Daniel Byman
Daniel Byman (11 articles)
Directeur du Centre d'Études de la Paix et de la Sécurité à l'université américaine de Georgetown
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