Économie

Le test britannique

Temps de lecture : 3 min

David Cameron tente une nouvelle stratégie économique, à l'encontre de ce que promeut le couple franco-allemand.

Danny Alexander, Secrétaire du Trésor, le Premier ministre David Cameron, le Cha
Danny Alexander, Secrétaire du Trésor, le Premier ministre David Cameron, le Chancelier de l'Échiquier George Osborne et le vice Premier ministre Nick Clegg discutent avant une réunion sur le budget, au 10 Downing Street. REUTERS/ POOL New

Il faut toujours suivre de près les Britanniques. D'abord pour s'amuser: ce sont de drôles d'originaux. Surtout pour s'instruire: ils ont un culot monstre. Ces grands explorateurs restent aujourd'hui sur leur île mais ils demeurent, en matière politique et sociale, des éclaireurs. Hier, la gauche française aurait appris à mieux observer la «troisième voie» d'Antony Giddens et Tony Blair, au lieu de la disqualifier dès l'origine comme «sociale-traître». Elle se retrouverait, quinze ans plus tard, avec un corpus idéologique moins ringard. Aujourd'hui, c'est la droite anglaise qu'il faut regarder.

Changer de modèle économique: le pari anti-keynésien

Ce que mène le conservateur David Cameron dans une situation de coalition avec les libéraux est commun à tous les autres pays endettés de la planète: il essaie de changer de modèle économique. La Grande-Bretagne doit quitter une croissance tirée par la consommation souffrant de trois maux: un secteur bancaire hypertrophié, une bulle immobilière explosée et des dépenses publiques qui ont porté le déficit au-delà de 11% du PIB, niveau historique en temps de paix.

La consommation n'est plus capable pour ces raisons de promouvoir suffisamment vigoureusement l'économie. L'objectif est de la basculer sur deux autres moteurs: l'investissement et le commerce extérieur. Ce rééquilibrage, exactement inverse de celui de la Chine, doit être fait aussi par les États-Unis ou la France. Mais la Grande-Bretagne le fait à sa façon: sang et larmes.

Sitôt au 10, Downing Street, en juin, David Cameron annonce les coupes budgétaires les plus radicales de l'OCDE après l'Irlande et l'Islande. D'ici à 2016, il va supprimer 400.000 emplois publics. Les fonctionnaires épargnés verront leur salaire bloqué pendant quatre ans. Tous les ministères, sauf la Santé, recevront des crédits amputés d'un quart. Son pari est anti-keynésien: ce que dépense l'Etat est de l'argent gâché et toutes les dépenses qu'il s'épargne seront compensées par le secteur privé bien plus efficace. La nouvelle croissance repartira. Il table sur 2,3% en 2011 et 2,7% en 2012.

Trop d'austérité tue l'austérité

Hélas. Au dernier trimestre 2010, le PIB se contracte, enflammant le débat sur une austérité «excessive». Pour les détracteurs keynésiens, la Grande-Bretagne risque de retomber dans la récession. Il fallait moins couper. Cette semaine, le chancelier de l'Echiquier, George Osborne, a pris acte d'une croissance inférieure aux prévisions de l'été: 1,7% cette année et 2,5% l'an prochain. Mais, en présentant le budget 2011-2012, il a indiqué que le gouvernement maintenait sa ligne de rigueur, juste en l'infléchissant par des mesures «en faveur de la croissance».

Simplification du Code des impôts et baisse de l'impôt sur les sociétés de 28% à 23% en 2014, ce qui donnera au pays «le système fiscal le plus compétitif dans le G20»; taxes relevées pour les banques et les compagnies pétrolières mais dégrèvement pour les autres secteurs et les familles des classes moyennes.

Le pari est fondamental et double. Dans le social d'abord: les conservateurs estiment que des associations privées peuvent faire mieux que les fonctionnaires sur les terrains de l'aide sociale. La «société civile» est plus apte. Dans l'économie ensuite. Le gouvernement compte sur une baisse de la livre et sur les avantages dont il dote le pays dans la compétition fiscale avec les autres.

Le tâtonnement de David Cameron sème le doute

Soit dit au passage, cette stratégie est clairement mauvaise (non coopérative) pour les autres pays européens. Elle induit une course fiscale et monétaire vers le bas, à l'inverse de ce qu'essaie de promouvoir le couple franco-allemand. Pour revenir à Londres, le scepticisme demeure. L'interrogation porte sur le secteur privé. Si l'anti-keynésianisme dit vrai, s'il y a un système de vases communicants entre le secteur public et le secteur privé, encore faut-il que ce dernier soit apte à prendre le relais.

Concrètement: quelles associations dans le social? Et dans l'économie: quelles entreprises? Quels secteurs? Le gouvernement a aligné des micro-mesures dont l'effet sera, selon beaucoup de commentaires, incertain et faible.

Les choix de David Cameron relèvent, sur le fond, autant d'un a priori politique que d'une analyse sociale et économique étayée. La Grande-Bretagne agit à sa façon. Mais elle n'en défriche pas moins un terrain où tout le monde doit s'aventurer: quel social dans l'austérité? et quelle spécialisation dans la mondialisation? Où seront les emplois de demain en Europe? David Cameron tâtonne, il manque sûrement de «vision» globale comme certains le lui reprochent, mais il avance. On le suivra de près.

Éric Le Boucher

Chronique également parue dans Les Échos

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