France

Les sondeurs vivent en vain

Etienne Augé, mis à jour le 25.03.2011 à 11 h 18

L'enquête donnant Marine Le Pen en tête du 1er tour en 2012 a affolé les médias. Quel crédit lui accorder? Les sondages sont-ils le dernier contact des médias avec l’opinion publique?

Marine Le Pen, le 21 mars 2011. REUTERS/Benoit Tessier

Marine Le Pen, le 21 mars 2011. REUTERS/Benoit Tessier

Difficile de comprendre quelle mouche a piqué les médias français. Sur la base d’un simple sondage, la polémique a été lancée sur le risque que ferait courir à la démocratie la candidature de la nouvelle présidente du Front national.

Marine Le Pen arrivant en tête à l’élection présidentielle de 2012? Impensable pour l’électeur bien-pensant qui lit avec effroi les prédictions hasardeuses donnant déjà le vainqueur d’un scrutin qui aura lieu dans 14 mois. L’affaire est grave, la démocratie est en danger et le sang impur doit couler à nouveau car les sillons ont soif. Est-il possible d’accorder du crédit à ce sondage perturbant, et dans quelle mesure les sondages restent-ils le dernier contact des médias avec l’opinion publique?

Sondages à messages

On ne compte pas les sondages passés sous silence parce qu’ils n’arrangent pas le commanditaire. Lorsqu’ils sont publiés et autant commentés que celui plaçant Marine Le Pen en tête des candidats à la prochaine présidentielle, c’est qu’on veut obtenir un certain effet.

Pour le journal, le buzz a été réussi, et on peut comprendre son intérêt à publier un sondage repris dans tous les médias. Il faut toutefois comprendre pourquoi ce sondage en particulier a tellement agité l’opinion publique.  

Un sondage fonctionne d’abord comme un message. Le sondage peut provoquer un effet boule de neige, l’effet Bandwagon en communication de masse, et les indécis se trouvent alors encouragés à emboîter le pas aux électeurs du Front national, ce qui peut provoquer une prophétie auto-réalisatrice.

Mais un sondage publié peut également, comme il semble que ce soit l’objectif dans ce cas, favoriser la prise de conscience de certains électeurs qui voudront contrer ce qui représente à leurs yeux une menace contre la démocratie. 

Idéalement, le sondage devrait influer non sur les électeurs, mais sur les politiques qui devraient alors évoluer pour lutter contre la montée des extrêmes en écoutant le message lancinant du Front national, en particulier sur la corruption.

On peut douter de l’effet salvateur des sondages en voyant les réactions rapides de nos élus: Jean-François Copé note que le sondage donne la droite gagnante en additionnant Nicolas Sarkozy à Dominique de Villepin. Quant à la gauche, elle accuse tout naturellement le gouvernement de ne pas en faire assez, ou d’en faire trop, c’est selon.

C’est donc l’électeur qui est invité à ne pas voter FN parce que c’est mal, pas les politiques qui devraient justement prendre en compte un vote qui semble rejeter les deux partis majoritaires dans la vie politique française.

Monter au front

Le Front national possède une grande utilité dans la vie politique française: il permet de se positionner moralement. Lorsqu’on est contre ses idées, quelles qu’elles soient, on est alors dans le bon camp, celui des antiracistes, des gens ouverts qui vont vers l’Autre.

Si on vote FN, alors même que les raisons sont diverses, on n’est soit pas pris au sérieux parce qu’il s’agit d’un vote contestataire, soit au contraire considéré comme un dangereux ennemi de la démocratie.

Aucun autre parti ne dispose de cette puissance évocatrice, pas même à l’extrême gauche qui ne fait peur à personne, peut-être pour ses divisions, sûrement pour ses scores faibles mais aussi certainement parce que les partis situés de ce côté de l’arc en ciel politique ne sentent pas le soufre comme leurs homologues de l’opposé.  

Le Front national n’existe que pour inciter encore plus au clivage, au vote utile, et au final sert à atténuer la démocratie en forçant à choisir entre deux partis majoritaires. Ceux-ci sont prompts à battre le rappel pour exiger de l’électeur qu’il ne commette pas le grave péché de ne pas voter pour eux, sans pour autant qu’ils soient disposés à changer quoi que ce soit dans leur mode de fonctionnement ou leurs idées.

Confiture à média

Pour les médias, le Front national représente une sorte de feuilleton comme du temps d’Alexandre Dumas.

Au fil des ans, on a connu sa création, sa montée que l’on doit toujours qualifier d’inexorable comme dans le dictionnaire de Flaubert, ses malheurs financiers, ses règlements de comptes, ses trahisons par Mégret ou Lang, et enfin la renaissance avec le passage du flambeau (sic) à la digne fille du Menhir.

Ce sondage est donc le dernier rebondissement de la vie de la famille que l’on aime haïr. Un peu comme avec J.R. de Dallas, la vie politique se doit d’inclure un méchant vraiment méchant, même si on admet à mi-voix qu’il a du charisme ou même, comme son ami Claude Chabrol le confiait, que c’est d’abord un fout-la-merde, personnage sympathique se posant contre l’ordre établi prisé de ces Français indisciplinés.

Le fait que la fille succède au père, comme au sein de n’importe quelle famille de l’ancien régime, montre que les électeurs du Front national, mais aussi les électeurs français en général, se sont attachés aux Le Pen, malgré leurs débordements parfois insoutenables.

Cette curiosité malsaine pour les excès de Jean-Marie et de Marine a donc créé un mouvement dans les médias qu’aucune autre dynastie politique ne pourrait susciter. Martine Aubry a succédé à Jacques Delors sans que sa personne ne passionne ni les médias, ni l’opinion publique.

Il faut donc se rendre à l’évidence: les Le Pen, à l’instar des Grimaldi d’autrefois, font partie des familles françaises qui suscitent les passions. Il n’est que de voir la violence des forums prenant parti pour «Marine» ou au contraire l’assimilant à une poissonnière pour s’en rendre compte.

Enfin, ce que l’on peut retenir aussi de ce sondage, c’est qu’une partie des Français aurait déjà décidé de voter pour des candidats sans même connaître leur programme. Il est permis de penser que, comme souvent, le vote en 2012 se fera sur la personnalité des candidats et sur leurs déclarations passées plutôt que sur une proposition politique.

Le cirque médiatique que perpétue Marine Le Pen en reprenant le rôle de son père, imitée en cela par Jean-Luc Mélenchon et autres provocateurs, montre que les Français restent sensibles au verbe haut. L’électeur français n’est donc peut-être pas aussi mature en politique qu’ils aimeraient le faire croire aux peuples en transition de l’autre côté de la Méditerranée.

Etienne Augé

(Le titre de cet article est emprunté à un roman de Cordwainer Smith, écrivain majeur de science-fiction mais aussi expert réputé en opérations psychologiques)

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