Les économies en berne sont-elles une bonne chose pour la démocratie?
¡Viva la recesión!
- Une manifestation anti-gouvernementale à Sanaa, au Yémen, le 23 mars 2011. REUTERS/Ammar Awad -
Alors que la vague de protestations en faveur de la démocratie continue de déferler sur le Moyen-Orient, les régimes ne sont pas les seuls à flancher. L’une des idées chéries par les théoriciens de la modernisation, selon laquelle l’avancée de la démocratie est le résultat de la croissance économique, a également du plomb dans l’aile. Ce n’est pas la croissance économique qui a poussé les Tunisiens, les Egyptiens, et maintenant les Libyens et les Yéménites dans la rue. Le point commun de ces pays, hormis des régimes autocrates, est même plutôt l’inverse: une économie très morose.
Richesse et démocratie
L’idée que la prospérité est au service de la démocratie s’est répandue chez les politologues du monde entier depuis l’œuvre du sociologue américain Seymour Martin Lipset, il y a un demi-siècle de cela, et probablement même depuis Karl Marx. L’économiste de l’université d’Harvard, Benjamin Friedman, est récemment allé encore plus loin dans son ouvrage intitulé The Moral Consequences of Economic Growth (Les conséquences morales de la croissance économique), en suggérant qu’une croissance économique régulière était la clé pour maintenir des démocraties ouvertes.
Mais est-il bien vrai que les pays qui s’enrichissent deviennent plus démocratiques? Dans les pays en développement du Moyen-Orient et d’Afrique du Nord, ce ne sont certainement pas des taux de croissance miracles qui expliquent cette soudaine ferveur pour les droits politiques. Leur croissance moyenne du PIB par habitant a péniblement progressé d’un peu plus de 1% par an ces 30 dernières années (bien qu’elle soit repartie à la hausse dans certains cas ces dix dernières années).
Et loin de voir l’émergence d’une importante classe moyenne d’entrepreneurs indépendants, c’est le secteur privé qui s’est développé de façon sclérosée, les opportunités commerciales étant réservées à une élite privilégiée et vieillissante. Selon la Banque mondiale, le nombre de sociétés inscrites pour 1.000 habitants au Moyen-Orient et en Afrique du Nord est inférieur à celui de l’Afrique sub-saharienne. Les habitants de la région doivent travailler en moyenne 14 ans avant d’occuper un poste à responsabilités. En Asie de l’Est, cette durée est de moitié.
Un sentiment d'injustice
Le lien bien plus plausible entre performances économiques et changement politique dans ces pays est le suivant: les gouvernements ont créé des attentes au sein d’une jeunesse en effervescence auxquelles ils n’ont pas su répondre par la suite. Le taux d’inscription au collège est passé de 14% à 28% en Egypte depuis 1990, et de 8% à 34% en Tunisie. L’université du Caire à elle seule compte environ 200.000 étudiants.
Mais si les possibilités d’instruction sont nombreuses, les mauvais résultats sur le plan économique plombent le monde du travail. Le chômage chez les 15-24 ans au Moyen-Orient et en Afrique du Nord est le plus élevé au monde, dépassant en moyenne les 25% (en Egypte et en Tunisie, ces chiffres sont même plus élevés). Cette grogne face au manque d’opportunités ne fera que monter avec la hausse des prix des denrées alimentaires. Si les résultats économiques ont joué un rôle dans les récents évènements, c’est en attisant un sentiment d’injustice face à ces difficultés, et non en créant une classe de bourgeois fans de Tocqueville.
Charles Kenny
Traduit par Charlotte Laigle
Mis à jour le 25/03/2011 à 10h09















































Quelque soit le PIB/habitant et sa progression, un pays peut très bien s'enrichir au profit quasi-exclusif de la classe supérieure, sans parler d'oligarchie. Il semble que l'exemple de l'Afrique du Nord en est la démonstration.
Il faudrait donc de préciser que "les pays qui s’enrichissent deviennent plus démocratiques" à condition qu'ils aient une politique sociale incluant entre autres le partage des richesses produites entre le plus grand nombre. Est-ce si révolutionnaire ?
Les grandes révolutions sont rares et pour celles qui sont anciennes, les statistiques nous manquent : on croit savoir que 1789 en France aurait suivi quelques hivers très rudes et un début de famine... Quant à 1968...
Ce qui se passe au sud de la Méditerranée nous fait évidemment penser à l'effondrement du Communisme... Il tout de même remarquer qu'au Moyen-Orient, du point de vue "économie", ces pays se divisent en deux groupes bien distincts : ceux qui ont du pétrole, et ceux qui doivent "vivre par eux même";
Ce qui m'intéresse encore plus, c'est de savoir quel nouveau système ils vont pouvoir nous inventer. Un souhait : que contrairement à l'Europe de l'Est, ils n'aient pas le malheur de tomber de "Charybde en Scylla". (si vous n'êtes pas familiers de la mythologie grecque, essayons une métaphore médicale : pour moi, passer du Communisme au Capitalisme, ce fut pour eux échanger la peste pour le choléra...)
Dans les pays totalitaires la tentation pour le pouvoir de garder la richesse pour lui-même est systématique. Le cas des pays arabes l'illustre bien. Avant eux il y avait les pays de l'Amérique sud et Africains - où il reste encore beaucoup à faire.
Quant aux pays communistes actuels et anciens...
Il n'empêche qu'un pays totalitaire est capable de créer la richesse grâce à une productivité accélérée et parfois forcée. Surtout quand les totalitaires ménagent les capitalistes. C'est le cas de la Chine 'communiste' d'aujourd'hui et du régime hitlérien dans les années 30.
Un bon équilibre se trouve dans les pays scandinaves peu attirés par le socialisme en soi, ouverts à une économie de marché mais sociaux comme la plupart des pays, mêmes démocratiques, sont incapables d'être.
C'est quoi leur secret?
Ce qui compterais, selon mon hypothèse, pour obtenir une société stable et heureuse, c'est une population soudée par un respect commun les uns des autres, une solidarité et un goût de l'égalitarisme.
La religion y joue un rôle structurant : il faut croire que les racines protestantes sont encore vivaces dans l'esprit scandinave... Plus au Sud, les partis "sociaux-chrétiens" ont été des acteurs essentiels de nos trente glorieuses...mais là, ce n'est plus qu'un souvenir !
Et je crois que cela va profondément horrifier beaucoup d'entre nous, mais je pense que l'Islam va jouer un rôle essentiel pour organiser un quotidien plus "vivable" pour les 70% de moins de trente ans qui composent les populations du Moyen-Orient... J'entends déjà les protestations et les ricanements, mais cette religion porte des valeurs profondes et réelles de charité et de solidarité.
Mais ce n'est bien sûr qu'une hypothèse...
J'ai travaillé des années là-bas et on entend tous les jours 'it's only fair' ou 'it's not fair'. Ils ont un sens de ce qui est équitable que nous autres nous n'avons pas ou pas assez.
Je partage votre vision de la jeunesse arabe et son rapport avec la moralité musulmane. Athée moi-même, je regrette ce besoin d'avoir un 'dieu' pour pouvoir respecter son voisin mais c'est mieux que rien.
Entre parenthèses, vos volte face me surprend parfois - souvent désagreablement, cette fois-ci non.
La question de savoir ce qui provoque une révolution devrait plutôt tourner autour du sujet : Qu'est ce qui fait qu'un peuple opprimé réussit à surmonter sa peur du régime afin de revendiquer la liberté. C'est cette charnière sur laquelle il faut se pencher et qui peut avoir de multiples explications, peut être autant qu'il y a de révolutions. Les petites généralités bien pratiques ne sont en fait constituées que d'un ensemble d'exceptions.
Je suis allé travaillé une fois en Algérie où j'ai longuement discuté avec de jeunes ingénieurs qui avaient étudié en France et qui faute de trouver du travail...et donc des papiers avaient dû revenir dans leur pays d'origine. Ils m'expliquaient avec un soulagement certain qu'il n'y avait plus d'attentat. Mais c'est la peur qui se lisait dans leur yeux. Ils m'expliquaient l'absence de toutes libertés et la répression. L'absence de vision d'avenir, l'immobilisme de leur condition misérable malgré toute la connaissance qu'ils avaient accumulé. Comme un appel à l'aide. Mais moi petit occidental insouciant je ne pouvais que prendre et rien leur apporter. La peur que j'ai lu dans leurs yeux restera à jamais gravée dans ma mémoire. Si j'ai un souhait c'est de ne plus jamais y être confronté.