Economie

Les économies en berne sont-elles une bonne chose pour la démocratie?

Charles Kenny, mis à jour le 25.03.2011 à 10 h 09

¡Viva la recesión!

Une manifestation anti-gouvernementale à Sanaa, au Yémen, le 23 mars 2011. REUTERS/Ammar Awad

Une manifestation anti-gouvernementale à Sanaa, au Yémen, le 23 mars 2011. REUTERS/Ammar Awad

Alors que la vague de protestations en faveur de la démocratie continue de déferler sur le Moyen-Orient, les régimes ne sont pas les seuls à flancher. L’une des idées chéries par les théoriciens de la modernisation, selon laquelle l’avancée de la démocratie est le résultat de la croissance économique, a également du plomb dans l’aile. Ce n’est pas la croissance économique qui a poussé les Tunisiens, les Egyptiens, et maintenant les Libyens et les Yéménites dans la rue. Le point commun de ces pays, hormis des régimes autocrates, est même plutôt l’inverse: une économie très morose.

Richesse et démocratie

L’idée que la prospérité est au service de la démocratie s’est répandue chez les politologues du monde entier depuis l’œuvre du sociologue américain Seymour Martin Lipset, il y a un demi-siècle de cela, et probablement même depuis Karl Marx. L’économiste de l’université d’Harvard, Benjamin Friedman, est récemment allé encore plus loin dans son ouvrage intitulé The Moral Consequences of Economic Growth (Les conséquences morales de la croissance économique), en suggérant qu’une croissance économique régulière était la clé pour maintenir des démocraties ouvertes.

Mais est-il bien vrai que les pays qui s’enrichissent deviennent plus démocratiques? Dans les pays en développement du Moyen-Orient et d’Afrique du Nord, ce ne sont certainement pas des taux de croissance miracles qui expliquent cette soudaine ferveur pour les droits politiques. Leur croissance moyenne du PIB par habitant a péniblement progressé d’un peu plus de 1% par an ces 30 dernières années (bien qu’elle soit repartie à la hausse dans certains cas ces dix dernières années).

Et loin de voir l’émergence d’une importante classe moyenne d’entrepreneurs indépendants, c’est le secteur privé qui s’est développé de façon sclérosée, les opportunités commerciales étant réservées à une élite privilégiée et vieillissante. Selon la Banque mondiale, le nombre de sociétés inscrites pour 1.000 habitants au Moyen-Orient et en Afrique du Nord est inférieur à celui de l’Afrique sub-saharienne. Les habitants de la région doivent travailler en moyenne 14 ans avant d’occuper un poste à responsabilités. En Asie de l’Est, cette durée est de moitié.

Un sentiment d'injustice

Le lien bien plus plausible entre performances économiques et changement politique dans ces pays est le suivant: les gouvernements ont créé des attentes au sein d’une jeunesse en effervescence auxquelles ils n’ont pas su répondre par la suite. Le taux d’inscription au collège est passé de 14% à 28% en Egypte depuis 1990, et de 8% à 34% en Tunisie. L’université du Caire à elle seule compte environ 200.000 étudiants.

Mais si les possibilités d’instruction sont nombreuses, les mauvais résultats sur le plan économique plombent le monde du travail. Le chômage chez les 15-24 ans au Moyen-Orient et en Afrique du Nord est le plus élevé au monde, dépassant en moyenne les 25% (en Egypte et en Tunisie, ces chiffres sont même plus élevés). Cette grogne face au manque d’opportunités ne fera que monter avec la hausse des prix des denrées alimentaires. Si les résultats économiques ont joué un rôle dans les récents évènements, c’est en attisant un sentiment d’injustice face à ces difficultés, et non en créant une classe de bourgeois fans de Tocqueville.

Charles Kenny

Traduit par Charlotte Laigle

Charles Kenny
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