Sports

Maria Sharapova, une championne marquée par Tchernobyl

Yannick Cochennec, mis à jour le 07.06.2014 à 18 h 31

Maria Sharapova pense qu'elle ne serait pas devenue championne sans Tchernobyl. Retour sur ces stars du sport international dont le destin est lié à la catastrophe.

Maria Sharapova à Roland-Garros, le 7 juin 2014. REUTERS/Gonzalo Fuentes

Maria Sharapova à Roland-Garros, le 7 juin 2014. REUTERS/Gonzalo Fuentes

Maria Sharapova a remporté pour la seconde fois le tournoi de Roland-Garros ce 7 juin 2014 contre Simona Halep 6-4, 6-7, 6-4. A cette occasion, nous vous proposons de (re)lire un article de Yannick Cochennec paru en 2011. A l'époque, la championne avait 23 ans, elle en a aujourd'hui 27.

Maria Sharapova, 23 ans, est la sportive la mieux payée de la planète avec quelque 20 millions de dollars de revenus par an. Ancienne n°1 mondiale, victorieuse de trois titres du Grand Chelem, parmi lesquels le tournoi de Wimbledon dès l’âge de 17 ans, la joueuse de tennis russe est un phénomène de marketing flatté par sa grande beauté, mais elle n’a pas oublié non plus d’être intelligente, à la lumière de ses conférences de presse toujours très structurées.

Depuis son plus jeune âge, International Management Group (IMG), l’agence la plus puissante de représentation des athlètes, en a fait l’une de ses figures de proue et l’une de ses machines à cash. Le cordon sanitaire qu’IMG a déployé autour de sa sculpturale déesse l’a éloignée du commun des mortels. Ceux qui ont eu la chance, à moins que ce ne soit l’inconscience, de tenter de l’approcher savent qu’entourée de ses cerbères, elle peut se montrer distante voire carrément imbuvable, hyper protégée par un entourage souvent délirant pour ainsi dire prêt à appeler la police pour un simple bonjour osé en direction de la divine.

Au cours des dernières années, la pression a néanmoins baissé très légèrement autour de sa personne à cause de blessures et surtout de la mise à l’écart de Youri, son père, inquiétant personnage qui l’a longtemps accompagnée sur le circuit professionnel où il était craint en raison de colères mémorables ou de comportements inappropriés.

La vie de Maria Sharapova est une sorte de conte de fée. Ou comment une petite fille de sept ans débarquant, en 1994, aux Etats-Unis accompagnée de son père, complètement fauché, mais sans sa mère restée en Russie faute de visa, est devenue multimillionnaire en l’espace de quelques années. Une saga encore plus ahurissante quand on est sait que l’histoire de Sharapova est intimement liée à… l’explosion de la centrale nucléaire de Tchernobyl.

Conçue à 150km de Tchernobyl

Les récents événements du Japon ont réveillé les souvenirs de la championne, engagée cette semaine au tournoi d’Indian Wells, en Californie, et qu’elle a livrés aux journalistes présents. «C’est dingue, a-t-elle constaté lors d’une conférence de presse alors que son tee-shirt portait une inscription rendant hommage au 25e anniversaire de l’accident de Tchernobyl. Difficile d’imaginer qu’il y a 25 ans, c’était l’heure de ce premier désastre et maintenant, celui-là.» En arborant ce tee-shirt, Maria Sharapova ne se mettait pas au goût d’une mode bizarre. Elle rendait tout simplement hommage à une population à laquelle sa famille a appartenu et à laquelle elle dit continuer de faire partie en dépit de sa domiciliation dans les beaux quartiers de Los Angeles.

Née le 19 avril 1987 à Niagan, en Sibérie, Maria Sharapova a vu le jour près d’un an jour pour jour après le drame de Tchernobyl. Tchernobyl, région dans laquelle étaient établis ses parents au moment de la tragédie nucléaire. Basés à Gomel, en Biélorussie, à quelque 150 kilomètres de la centrale ukrainienne maudite, Youri et Elena Sharapov ont connu, en effet, l’ignorance et l’angoisse des heures, des jours et des semaines ayant suivi cette espèce de fin du monde dans laquelle ils ont continué à vivre sans connaître d’abord les conséquences néfastes des radiations. Il a été effectivement établi que la nuit du drame, les vents étaient au Nord en direction de la Biélorussie et de Gomel et que près des trois-quarts des dépôts radioactifs sont tombés sur la Biélorussie.

Tombée enceinte quatre mois après l’explosion, Elena se résolut au bout de quelques semaines de grossesse à quitter cet environnement hostile après avoir entendu des histoires bizarres liées à d’autres grossesses brutalement avortées ou aux conséquences possibles pour un enfant de naître dans un environnement pollué au fur et à mesure que la vérité était connue sur le désastre voisin. Et c’est ainsi que la famille Sharapov se dirigea vers la Sibérie avant de s’envoler pour la Floride.

Sportifs marqués par la catastrophe

Lors d’une visite dans la région de Tchernobyl, l’été dernier, en compagnie de son père et de plusieurs reporters anglo-saxons, Maria Sharapova est revenue sur les traces de son histoire. Dans un court documentaire, elle s’est livrée de la sorte à la chaîne américaine ESPN à qui elle a confié qu’elle ne serait probablement pas devenue joueuse de tennis s’il n’y avait pas eu Tchernobyl.

Tchernobyl, où elle anime désormais une fondation qu’elle alimente pour venir en aide aux enfants victimes des conséquences des radiations, a peut-être changé en bien le destin de Maria Sharapova, mais la région de Gomel reste, elle, durement marquée. En 2003, dans un reportage saisissant de Jean-Christophe Collin pour L’Equipe sur la tradition des lancers en Biélorussie, Ellina Zvereva, championne olympique du disque en 2000 et originaire de Gomel, avait fait une poignante confession sur son adolescence: «On se promenait dans la forêt, avait-elle raconté. Il pleuvait souvent et on prenait toute la radioactivité» avant de montrer une cicatrice à la gorge. «J'ai été opérée de la thyroïde des suites de la catastrophe.»

L’après-Tchernobyl a été au cœur d’autres drames sportifs liés notamment aux déplacements forcés d’enfants comme la star ukrainienne du football Andreï Chevtchenko, envoyé en Crimée pour échapper aux radiations. En 1993, le joueur de tennis ukrainien Andreï Medvedev, finaliste à Roland-Garros six ans plus tard, avait fait ce drôle d’aveu:

«Si j'ai besoin d'argent, c'est aussi parce que je fais venir le plus possible mes parents avec moi sur le circuit. Ils habitent Kiev, à 80 km de Tchernobyl. Là-bas, la nourriture n'est pas assez bonne à cause des radiations. Il y en a toujours, car la centrale tourne encore. En Ukraine, on n'a pas d'autre énergie disponible, alors, ou bien on a de l'électricité et des radiations, ou bien on n'a plus d'électricité. Moi-même, quand je passe quelques jours là-bas, je me sens faible. Il me faut au moins deux jours quand j'en reviens pour récupérer. Je n'ai même pas la force de faire l'amour. Des tas de gens meurent chaque jour, des enfants, des jeunes de vingt-cinq ans. Moi-même j'ai perdu au moins dix copains

Les amateurs de voile n’ont pas oublié, eux, Victor Yazikov, quatrième de la course en solitaire Around Alone en 1999. Un Russe qui avait appris la voile dans les livres et les revues et s’était illustré dans une vie précédente en tant que pompier ayant été envoyé pour éteindre le feu de la centrale de Tchernobyl. A Libération, il n’avait pas trop voulu retracer cette ahurissante expérience si ce n'est pour expliquer son goût du vin:

«Le médecin nous avait conseillé de boire du vin rouge pour faire baisser le taux de radiations accumulées dans le corps. C'est comme ça que j'ai commencé à aimer le vin.»  

Yannick Cochennec
Yannick Cochennec (575 articles)
Journaliste
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