Economie

Une voiture nommée Plaisir (solitaire)

Hugues Serraf, mis à jour le 23.04.2011 à 17 h 02

Baptiser un nouveau modèle, on ne le sait pas toujours, mais c’est super casse-Koleos.

Le concept car Peugeot SR1.  Jacky Naegelen / Reuters

Le concept car Peugeot SR1. Jacky Naegelen / Reuters

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La nouvelle n’a pas exactement fait l’effet d’une bombe: entre le Japon et la Libye, les gens ont tout de même autre chose en tête. Mais en plein mois d’août, quand la presse tourne au ralenti et que les rédactions sont peuplées de stagiaires, c’est sûr, elle faisait la une.

Dès l’an prochain, Peugeot abandonne la nomenclature à trois chiffres avec un zéro au milieu pour nommer ses modèles! Absolument, et cette tradition vieille de huit décennies, inventée pour intégrer le trou de la manivelle à l’appellation de la voiture figurant sur la calandre, devrait s’arrêter avec la remplaçante de la 308.

Ça ne vous émeut pas? C’est que vous n’êtes pas sentimentaux. Des Peugeot qui s’appellent Escort ou Celica comme n’importe quelle Ford ou Toyota, c’est pourtant encore un peu de la grande tradition automobile qui s’en va. Tiens, je ne sais pas s’il y a eu des dépressions nerveuses chez les fans de Renault lorsque les numéros (R8, R14, R25…) ont été délaissés au profit des noms (Safrane, Twingo…) en 1990, mais ça a tout de même dû causer un fameux choc chez les types qui archivent les manuels de fonctionnement à la bibliothèque du constructeur: «Clio, ça se met avant R5, ou on met tous les numéros à la suite sur la même étagère avant d’attaquer les patronymes proprement-dits?»

Notez que chez Peugeot, ils ne vont pas s’amuser tous les jours pour baptiser leurs prochains rejetons. Nommer une voiture, c’est de plus en plus compliqué et on confie généralement cette mission à de grandes agences spécialisées qui vous extorquent des centaines de millions d’euros pour inventer un mot de deux syllabes en parfaite adéquation avec la cible socio-éco-démographique de votre nouveau produit.

«Des centaines de millions d’euros? J’aimerais bien, se marre Sophie Gay, directrice de Nomen, la plus connue d’entre elles, prestataire de Renault, Toyota, Audi et VW. Mais les budgets peuvent effectivement être assez élevés puisqu’il faut organiser des focus-groups, faire intervenir des linguistes et garder du sens tout en étant attractif. C’est pas mal de boulot…»

Le problème, pour elle comme pour ses confrères, c’est que des petits malins s’amusent désormais à déposer tous les noms possibles et imaginables histoire de vous faire cracher au bassinet avant de vous laisser passer aux fonts baptismaux. C’est un peu comme avec les noms de domaine sur Internet, mais comme il n’y pas de suffixe «.com» ou «.fr», ça fait tout de suite moins de choix… Surtout si vos voitures sont vendues partout dans le monde et qu’il faut faire attention à ne pas lui donner un nom qui sonne jeune et dynamique en bulgare, mais signifie «va donc faire subir les derniers outrages à ta génitrice» en serbo-croate.

D’ailleurs, ça arrive tout le temps. Prenez la Toyota MR, deuxième du nom. La MR2, quoi… Vous croyez que ça fait sérieux pour le client français de dire qu’il s’en est payé une? Ou la Lexus ISF, qui est sans doute destinée à ceux qui payent l’impôt homonyme puisqu’elle coûte la bagatelle de 73.000 euros mais sonne un poil ostentatoire?

Oui, des comme ça, le «Bagnole Hall of Fame» en est rempli: la Buick Lacrosse, vendue au Québec, où «crosser», c’est se donner du plaisir en solitaire; le Mitsubishi Pajero, vendu dans les pays où l’on parle espagnol et on l’on se rend également heureux tout seul avec ce vocable; la Dacia Duster (plumeau en anglais, l’auto qui ramasse la poussière); la Ford Pinto (membre viril masculin en portugais); la délurée Mazda Laputa (par le créateur de la MR2 déjà recensée)…

«Bon, en réalité, tempère Sophie Gay, ça n’arrive pas si souvent. Ou plutôt ça n’arrive quasiment plus et ces exemples datent pour la plupart d'une époque où les constructeurs étaient beaucoup moins internationalisés et se concentraient sur leurs marchés domestiques. Désormais, il y a des filtres, des procédures de “désambiguation”… »

Effectivement, désormais, on fait super gaffe. Surtout en France, où une petite Zoé ou une petite Mégane attaquent Renault chaque matin avant d’aller à l’école au motif qu'une voiture et une fillette, on risque de confondre si l'on n'est ni pédophile ni garagiste.

Ainsi, avec son premier «crossover» (un 4x4 pour les trottoirs de ville) lancé en 2008, Renault  a payé très cher un spécialiste pour deviser Koleos, qui n’est le prénom de personne mais signifie testicule en grec ancien et vagin en grec contemporain… «Oui, c’est regrettable, concède la communicante qui se réjouit tout de même de pas être responsable de ce pataquès-là, mais il faut admettre que ça ne fait pas rire bien longtemps, et même pas du tout parce qu’il faut vraiment le savoir et moi-même, j’ai fait du grec et ça ne m’avait pas frappée avant qu’on en parle un peu partout. Vous le saviez-vous?»

― Euh, moi non plus mais je séchais tout le temps…

«En fait, poursuit-elle, c’est plutôt un tic français, cette histoire d’aller chercher le sens caché du nom d’un modèle de voiture. Et surtout si la voiture est française elle-même puisque personne n’a tiqué avec la Ford Focus. Si on avait eu la même chez Citroën, je pense que les gens auraient trouvé amusant de ne pas prononcer le “S”. Lorsque la Toyota Yaris a été lancée en Allemagne, les gens de notre bureau local s’inquiétaient un peu parce que ça sonne comme “Jahr”, qui veut dire année. La voiture qui dure un an, ça pouvait faire peur… Mais il n’y a pas eu de problème

Oui, les Allemands, c’est pas comme nous. Ils ne savent pas rigoler. «Mais au fait, Sophie Gay, vous qui êtes une professionnelle du nommage désambigué, vous n’allez pas changer de nom?»

― Ah ben non alors! Il faut bien un peu de gaité tout de même!

Hugues Serraf

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