Alertez les poissons, de Fukushima et d'ailleurs

A Minamisanriku, le 22 mars. REUTERS/ Carlos Barria.

A Minamisanriku, le 22 mars. REUTERS/ Carlos Barria.

Les rejets effectués en mer à la centrale de Fukushima et les retombées du nuage radioactif vont-ils affecter la chaîne alimentaire? Y a-t-il un risque à consommer du poisson, au Japon et ailleurs?

Pour l’instant, comme à la pêche, personne ne pipe mot. Ou presque. Pour ne pas effrayer les poissons… qui auraient toutes les raisons de l’être. Et pas seulement eux. Quelles vont être les conséquences de la catastrophe nucléaire de Fukushima sur les produits de la pêche? Les Japonais, bien sûr, sont les premiers à se poser la question. La façon dont ils désertent les poissonneries est assez éloquente.

Les vents ont poussé le nuage radioactif vers le Pacifique. Mais que va-t-il advenir lorsque les éléments radioactifs vont retomber et se disperser dans le milieu aquatique? En outre, les réacteurs ont été refroidis à l’eau de mer… qui a été évacuée dans l’océan, chargée elle-aussi d’éléments radioactifs. Quelles conséquences sur la vie marine, locale d’abord et même au-delà? 

Des informations inaccessibles

Les autorités japonaises prennent le problème avec des pincettes. Il faut dire que, sur quelque 90 millions de tonnes de poissons pêchés chaque année dans le monde, le Japon qui représente moins de 2% de la population du globe en consomme à lui seul 5%. Les produits de la mer font partie du mode de vie japonais.

Mais onze jours après le séisme et le tsunami à l’origine de la catastrophe nucléaire, les autorités ont révélé que des échantillons d’eau de mer prélevés à proximité de la centrale contenaient des proportions d’iode et de césium radioactifs bien supérieures aux normes. On voit mal comment il aurait pu en être autrement.

Selon l’Organisation mondiale de la santé (OMS), il en est des poissons comme du lait ou des épinards: «le césium et l’iode radioactifs sont les principaux radionucléides à l’origine du risque sanitaire», auquel le public est exposé en consommant de la nourriture contaminée. Les déclarations supposées apaisantes du gouvernement japonais insistant sur la destruction des infrastructures locales de pêche et donc l’impossibilité de mettre sur le marché des poissons prélevés à proximité de Fukushima, ne risquent guère de calmer les esprits, au Japon et même bien au-delà. Car les informations font défaut pour affiner le diagnostic.

A la Commission de recherche et d'information indépendantes sur la radioactivité (Criirad), on réclame des précisions sur les niveaux d’exposition: «Si les autorités considèrent que les niveaux de risques sont minimes, elles doivent le démontrer, chiffres à l’appui», insiste le laboratoire en situation de gestion de crise. A propos de la contamination alimentaire, il souligne que «des quantités très importantes de produits radioactifs sont rejetés à la mer. Il faut donc vérifier l’impact de ces rejets dans les zones proches et en fonction des courants». Bien au-delà des seules zones de pêches sinistrées. 

Tout commence avec le plancton

Le problème est celui de la chaîne alimentaire, qui commence au plancton. Le processus est d’ailleurs le même que pour les épinards ou les salades. Ce plancton est constitué d’algues microscopiques, unicellulaires, qui utilisent l’énergie solaire pour fabriquer de la matière organique. La contamination du milieu aquatique se fixe sur ce plancton, absorbé par des crevettes ou d’autres petits animaux marins, nourritures des petits poissons comme les anchois qui sont eux-mêmes les proies de poissons un peu plus gros comme les maquereaux, qui iront nourrir les thons eux-mêmes à la merci des requins…

Parfois, la chaîne est plus courte, comme lorsque le krill, composé de petites crevettes qui se nourrissent de plancton, est directement absorbé par les baleines ou les phoques. Mais dans tous les cas, si le plancton est contaminé, on retrouve les éléments radioactifs aux autres niveaux de la chaîne alimentaire.

Or, à quelque niveau que l’on se situe – crevettes, anchois, maquereaux, thons, requins ou baleines – l’homme effectue des captures qu’il consomme – et notamment s’il est japonais. Compte tenu des migrations aquatiques de certaines espèces et des courants qui traversent les mers et océans, il est bien évident que le phénomène de contamination ne saurait être confiné aux abords de la centrale nucléaire de Fukushima.

En revanche, la dispersion dans les eaux  abaisse les taux de radioactivité jusqu’à des seuils où elle n’est plus dangereuse. Encore faudrait-il avoir des éléments chiffrés à l’origine de la source de radioactivité pour établir des scénarii réalistes.  

Quelles conséquences sur la pêche?

Les consommateurs japonais sont d’ores et déjà confrontés à ces hypothèses, et d’autres consommateurs hors de l’archipel se posent les mêmes questions. Auront-ils des réponses rassurantes? Changeront-ils leur mode d’alimentation? Où iront-ils chercher ailleurs leurs poissons? Les bateaux de pêche nippons sont déjà présents sur toutes les mers du globe. Et les Japonais importent massivement. Vont-ils dorénavant se focaliser sur les prises effectuées dans des régions du globe où les stocks de poissons seraient susceptibles d’être protégés d’une contamination?

Une illustration avec le thon rouge dont le Japon absorbe 80% des captures dans le monde. Va-t-il accroître sa pression sur les stocks de ce poisson en Méditerranée, alors que l’espèce est déjà en voie d’extinction?

Autre question: la gestion sélective des stocks pour éviter la surpêche. L’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture estime que près de 20% des stocks de poissons marins sont surexploités. Dans certaines zones, le potentiel maximal de pêche dans les océans a probablement été atteint. Comment gérer la ressource existante si un risque de radioactivité doit rendre impropre à la consommation les prises effectuées sur les mers et océans d’une partie du globe? Y aura-t-il concentration sur les autres zones?

Mais certaines espèces devront peut-être leur survie à ce risque pour l’homme. On peut ainsi penser aux baleines. Le Japon fait partie des quelques pays qui, sous couvert de recherche scientifique, pratiquent encore la chasse à la baleine. Cette année, la flotte japonaise disposait d’un quota de 850 captures de cétacés avant d’avoir été contrainte d’interrompre prématurément la chasse avec seulement 170 prises un mois avant la fin de la campagne. Les baleines de l’Antarctique sont de grandes voyageuses. Profiteront-elles de la suspicion de radioactivité?  Il faudrait pour cela qu’elles échappent… à la contamination. Comment savoir?

Qu’il s’agisse de vitesse de propagation des rejets, de diffusion de la radioactivité, de l’effet sur la faune marine, la catastrophe du Fukushima constitue une première du genre. Et les chercheurs ne disposent pas des informations de base concernant la quantité de rejets radioactifs évacués dans la mer. D’où le silence, jusqu’à présent, des scientifiques… qui ne se posent pas moins des questions.

Gilles Bridier

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