Monde

La Libye fait exploser le tandem Medvedev-Poutine

Nathalie Ouvaroff, mis à jour le 31.03.2011 à 16 h 02

Poutine a ressorti les diatribes anti-américaines pour affaiblir Medvedev qui n'a pas mis son veto à la résolution de l'ONU autorisant l'intervention en Libye.

ladimir Poutine lors d’une visite du nouveau quartier général de la Direction des renseignements russes. ITAR TASS / REUTERS

ladimir Poutine lors d’une visite du nouveau quartier général de la Direction des renseignements russes. ITAR TASS / REUTERS

En qualifiant d’«inadmissibles»  et d’«inacceptables» les déclarations de Vladimir Poutine qui avait estimé que «l’intervention des occidentaux en Lybie fait penser à l’appel des croisés du Moyen-Age», Dimitri Medvedev a clairement choisi son camp: celui des valeurs occidentales contre le conservatisme anti-atlantiste symbolisé par Vladimir Poutine. Reste que le lancement de la campagne électorale plus d'un an avant la date de l'élection présidentielle n’est pas sans risque pour le président qui ne dispose pas de ressources comparables à celles de son mentor devenu adversaire.

Les bombes qui pleuvent sur Tripoli ont pulvérisé le tandem. Cette configuration bâtarde, contre nature, imaginée par Poutine pour garder le pouvoir tout en respectant la constitution qui ne permet pas plus de deux mandats consécutifs, n’existe plus que dans l’esprit de ses partisans.

Pour la première fois depuis l’élection présidentielle de 2008, Dimitri Medvedev et Vladimir Poutine s’opposent ouvertement sur un sujet de toute première importance. Certes, depuis l’annonce par Dimitri Medvedev de son intention se présenter au suffrage des électeurs en 2012, les escarmouches s’étaient multipliées révélant des failles béantes dans la verticale du pouvoir, mais il s’agissait d’une lutte à épées mouchetées qui laissait toutes les options ouvertes.

«La résolution 1973 rappelle les préparatifs des croisades»

Lundi 21 mars, sortant de l’obligation de réserve que lui impose la constitution selon laquelle la politique étrangère est menée par le chef de l’Etat et lui seul, Vladimir Poutine qui visitait une usine d’armements en Sibérie a violemment critiquée la résolution 1973 du Conseil de sécurité autorisant une intervention en Libye, résolution qui a pu être adoptée grâce à l’abstention des Russes et des Chinois qui n’ont pas utilisé leur droit de veto. «J’estime que cette résolution rappelle les croisades du Moyen-Age ( sous-entendu contre les pays musulmans, NDLR) et on peut s’inquiéter de la hâte et la légèreté avec laquelle été prise la décision d’utiliser la force et le tout sous prétexte de protéger des populations civiles... Je ne vois ni logique ni conscience dans cette façon d’agir», a-t-il déclaré avant de se lancer dans une diatribe anti-américaine d’une rare violence dans la bouche d’un responsable politique de premier plan. «Sous Clinton, les Etats-Unis ont bombardé la Yougoslavie, sous Bush l’Irak et maintenant c’est au tour de la Libye. J'ai comme l’impression que cette tendance est une constante de leur politique étrangère. Dans ce contexte, la Russie a le devoir de renforcer ses capacités de défense et nous avons décidé de doubler notre production de missiles.»

Directement visé par ces accusations, le président Medvedev a répondu sur le même ton: «Nous n’avons pas utilisé notre droit de veto pour une raison. J’estime personnellement que cette résolution est juste et reflète notre position sur la Libye. Nous avons pris cette décision en notre âme et conscience.» Revenant à la charge un peu plus tard, il a critiqué durement sans toutefois le nommer le Premier ministre. «Dans aucun cas il n’est admissible d’employer des expressions comme croisades qui sous entendent choc de civilisations... C’est dangereux et peut entraîner de graves conséquences... tout le monde doit avoir cela en mémoire

Un parfum de guerre froide

Reste à comprendre les véritables raisons de ce clash et au-delà l’attaque en règle contre les Etats-Unis qui  a incontestablement un parfum de guerre froide. La Libye n’est qu’un prétexte. L’abstention russe au Conseil de sécurité qui a permis l’intervention de Libye découle directement d’un changement dans l’attitude russe vis-à-vis de Tripoli. Moscou a interdit le sol russe à Kadhafi  et aux membres de sa famille et de son entourage.  

En fin stratège, Vladimir Poutine a choisi pour se lancer dans la bataille électorale un terrain qui lui est familier. Il se pose en défenseur non seulement des intérêts de la Russie mais également des valeurs russes face à un président sensible aux sirènes de l’occident. Quant à la population, elle ne comprend ni n’approuve l’attitude de la Russie dans le conflit. Pour preuve, 60% les auditeurs de la radio Echo de Moscou regrettent la décision du chef de l’Etat.

Quant à la rhétorique anti-américaine, elle est d’autant moins justifiée que les Etats-Unis sont restés au second plan, laissant le premier rôle à la France et au Royaume-Uni. Selon un expert qui souhaite demeurer dans l’anonymat, Poutine a voulu lier les mains de Medvedev à la veille de la visite du secrétaire américain à la Défense, Robert Gates, à Moscou. Des rumeurs ont couru selon lesquelles, il avait entre autre pour mission de sonder le Kremlin sur une éventuelle participation de la Russie à l’opération en Libye…  

Vladimir Poutine n’aurait en outre guère apprécié les conseils du vice-président américain Joe Biden. Lors de son entrevue à Moscou avec Vladimir Poutine, il lui aurait gentiment conseillé de prendre une retraite bien méritée... Des indiscrétions qui n'ont pas été démenties.

Reste que le président Medvedev, au-delà des critiques qu’il a formulées contre Poutine, est contraint bon gré mal gré de tenir compte de l’opinion de son Premier ministre qui jouit du soutien du complexe militaro-industriel et d’une partie de l’establishment. L’appel du ministre de la Défense, un proche de Poutine, pour un cessez-le-feu immédiat en Libye en apporte une preuve supplémentaire.

Nathalie Ouvaroff

 

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