France

Du «french bashing» en Amérique

Antoine Bourguilleau, mis à jour le 23.03.2011 à 16 h 36

Petite poussée anti-française avec l'intervention «alliée» en Libye, mais bien moindre que lors de la guerre d'Irak.

Image du débarquement de Normandie tirée de la série documentaire «The War», de

Image du débarquement de Normandie tirée de la série documentaire «The War», de Ken Burns et Lynn Novick. REUTERS/U.S. National Archives and Records Administration/PBS

Samedi soir, en me connectant au site de CNN pour suivre le déroulement des opérations qui commençaient dans le ciel libyen, j’ai été frappé par la masse de commentaires (il y en eut finalement plus de 21.000 sur ce fil d’actualité), émanant pour l’essentiel, et pour autant que je pouvais en juger (mais j’y reviendrais), d’Américains. Les blagues sur les Français s’étalaient à longueur de pages. (Puis, sitôt les premiers missiles américains partis, les républicains et les démocrates se sont étripés, en nous laissant tomber…)

Mais durant deux heures, la France en prit pour son grade. Certains citaient Patton, qui aurait déclaré qu’il préférait «avoir une division allemande devant lui qu’une division française derrière», ou Norman Schwarzkopf, stratège de l’opération Tempête du désert, qui aurait déclaré «qu’aller à la guerre sans les Français, c’est un peu comme aller à la chasse au cerf sans son accordéon».

D’autres ressortaient les mêmes blagues éculées: «Combien faut-il de soldats français pour défendre Paris? réponse: on ne sait pas, ça n’a jamais été tenté» ou «si vous êtes pour les Français levez une main, si vous êtes Français, levez les deux mains» (pour vous rendre, bien sûr) voire «quel est le livre le plus court de l’histoire: le dictionnaire des héros militaires français».

Les remarques désobligeantes sur l’hygiène corporelle douteuse des Français, la cuisse légère des Françaises et le fait qu’en plus d’être de fieffées cochonnes, ces dernières ne se rasent jamais sous les bras étaient également de sortie.

En 2003, lors de l’invasion de l’Irak, ces blagues étaient monnaie courante. On ressortait avec délice l’épisode 22, saison 6 des Simpson, qui voyait Willie, l’homme à tout faire de l’école élémentaire de Springfield, traiter les Français de «Cheese-eating surrender monkeys» («Singes capitulards et bouffeurs de fromage»), et les commentaires atteignaient un degré de violence inouï sur le site Fuckfrance (ça continue toujours, mais avec moins d’entrain). On reprochait alors aux Français d’être sales, lâches, décadents et — l’argument revenait sans cesse — ingrats. Les Américains, à deux reprises, étaient venus «sauver nos miches» et voilà comment on les remerciait. Chacun garde en mémoire l’affaire ridicule des «French fries» rebaptisées «Freedom fries».

Quelles sont les racines de ce mépris teinté de dégoût qui ressort parfois de la conversation de certains Américains lorsqu’ils évoquent notre si beau et si merveilleux pays. Bref: le french bashing, ça vient d’où? Et bien, pour parodier Johnny, ça vient de presque encore plus loin que le Blues. Oh, yeah.

Les colonies se révoltent!

En 1776, lorsque les Américains entrent en rébellion contre la couronne britannique, la guerre de Sept Ans, qui a provoqué la perte du Canada français, n’est finie que depuis 13 ans. La France et la Grande-Bretagne sont deux grandes puissances européennes qui n’ont de cesse de s’opposer l’une à l’autre et qui ont encore des intérêts en Amérique du Nord, par le biais de la Louisiane, ainsi qu’en raison des colonies sucrières françaises des Antilles.

Pour certains Américains, dont George Washington, qui fut pourtant un officier zélé des milices américaines pro-anglaises et qui a combattu les Français, la carte de la France apparaît comme un atout majeur: il est évident que les Français ne résisteront pas à l’envie de jouer un bon tour à leurs chers amis anglais. 

Mais qui sont ces Français? Pour les colons américains, le Français fut longtemps et avant tout, un concurrent. Mais ils ont surtout des mœurs étranges, comme l’évoque l’Abbé Robin dans ses carnets, lui qui accompagna l’armée de Rochambeau en 1781:

«Il est difficile de s’imaginer l’idée des Américains, avant la guerre, sur le compte des Français ; ils les regardaient comme asservis sous le joug du despotisme, livrés aux préjugés superstitieux, presque idolâtres dans leur culte & comme des espèces de machines légères, difformes, incapables de solidité et de consistance, occupées uniquement du soin de friser leur chevelure, de se colorer le visage ; sans délicatesse, sans foi, ne respectant pas même les devoirs les plus sacrées. Les Anglais s’étaient plus à répandre & à fortifier ces préventions...» [1]

On le voit, la morale, l’inconsistance des Français, sont grandement sujettes à caution. Les Français apparaissent donc comme des cousins de la race humaine, sans en faire tout à fait partie: «à l’arrivée de M. le Comte d’Estaing (en 1779), le peuple fut très étonné de ne pas voir des hommes si frêles & si difformes : il crut qu’on les avait exprès choisis pour lui donner une idée plus avantageuse de la nation» (l’Abbé Robin, toujours).

Ces préjugés, John Adams (premier vice-président et second président des Etats-Unis) les reconnaît bien volontiers:

«Les préjugés étroits et peu gracieux de John Bull m’ont infecté, lorsque j’étais un John Bull moi-même» [2]

Si John Adams et son épouse, Abigaïl, parviennent à dépasser ces préjugés, il faut reconnaître qu’ils ne représentent qu’une minorité et que, par ailleurs, certains Français font de leur mieux pour les renforcer. C’est notamment le cas des volontaires français qui franchissent l’Atlantique par centaines pour rejoindre les rangs de l’armée américaine et se voient délivrer des brevets en dépit du bon sens par les autorités américaines: «ces beaux parleurs insatiables et prétentieux m’ont tout à fait anéanti et je crains d’en tomber malade», écrit James Lovell.

Vive la France?

L’historiographie américaine sur la période de l’indépendance est également instructive. L’appréciation de la participation des Français à la guerre d’Indépendance américaine fluctue bien souvent en fonction des périodes de tension ou de rapprochement entre nos deux pays. On ne s’étonnera pas de trouver un des ouvrages les plus élogieux, sous la plume d’Edward Corwin, en 1916, alors que l’Amérique se rapproche doucement de son entrée en guerre aux côtés des Français. Le général Pershing, commandant les troupes américaines, participera d’ailleurs, le 4 juillet 1917, à une cérémonie sur la tombe du Marquis de La Fayette au cimetière de Picpus

Au centre des débats se trouve naturellement la question de l’intérêt des Français à intervenir aux côtés des Américains: l’amour de la liberté et le bel enthousiasme sont naturellement mentionnés, mais on pointe du doigt la cupidité des Français, leur cynisme et leur volonté à peine dissimulée de reprendre pied, par le biais de cet appui, sur le continent américain. La question des zones de pêche est centrale.

Aujourd’hui, de nombreux adeptes du «french bashing» pointent la question pétrolière comme centrale dans l’intervention française en Libye. Les objets de convoitise ont changé. Les préjugés demeurent. Les ressorts d’accusation ne varient pas.

Voilà donc les Français, tous les Français: cyniques, sans tradition militaire, ingrats, sales, arrogants, inconsistants. Les commentaires de CNN que j’ai lus ce samedi soir m’apparaissaient donc comme une nouvelle éruption de ces préjugés enfouis et qui n’ont guère besoin d’être fouettés pour être ravivés.

Les autorités américaines elles-mêmes avaient tenu à prendre toute la mesure du problème en 1944, quand l’armée des Etats-Unis débarqua en France. Rapidement, les complaintes les plus variées fusaient, remontant par la voie hiérarchique («les Français nous prennent de haut», «on passe notre temps à les tirer du pétrin. Et eux, ils ont fait quoi pour nous?», «on ne peut pas se fier aux Français», «les Français sont cyniques» «les Français n’ont pas de tripes. Ce sont des décadents», «les Français ne se lavent pas», etc.) à tel point que fut édité un petit livret, «112 gripes about the French» (traduit en français au Cherche-Midi sous le titre «Nos Amis les Français») pour tenter de contrer ces préjugés qui, manifestement, ont la vie dure, encore aujourd’hui et qui empoisonnaient les relations entre Français et Américains.

Nos amis les Français

Il n’est donc pas étonnant de revoir surgir ces mêmes préjugés, ces mêmes blagues. Mais, huit ans après l’invasion de l’Irak, quelque chose a changé, sans doute parce que, cette fois, les Français sont sur le pont. De nombreux Américains n’hésitent pas à faire part de leur agacement face à ces «vieilles blagues sur les Français», conseillant à leurs auteurs de se renseigner un peu et de lire des livres d’histoire.

Les attaques sont basses et parfois drôles («on va voir si les Français vont continuer une fois le premier coup de feu tiré», «J’espère qu’ils ont pensé à prendre leur kit de reddition. On va encore devoir les sauver cette fois-ci», «Et ils vont faire quoi les Français? ramollir les défenses libyennes avec des drapeaux blancs?», «Les Libyens se plaignent, depuis le survol de leur territoire par les Français, de l’odeur des dessous de bras poilus)», mais certaines réponses étonnent, moins par leur pertinence que par le fait qu’un système permettant aux internautes de voter permet de les trier parmi les réponses les plus appréciées, bien plus que les précédentes:

jcraig1957: «La plupart de ceux qui font des blagues sur les Français tendent à “oublier” que sans eux, l’Angleterre nous aurait (FACILEMENT) botté le cul durant la guerre d’Indépendance. Tant que j’y suis : Merci la France, pour ça!»

 Rosebudz: «Ceux qui détestent la France sont juste pathétiques. Sans eux, nous n’existerions pas. Pas de statue de Liberté. Je pense que les conservateurs souffrent d’un gros complexe d’infériorité face aux Français. Laissez tomber – vous êtes ridicules. Allez donc boire une Bud devant un match de basket – vos avis ne valent rien.»

Patriot82: «Déjà, depuis le Texas: MERCI LA France! pourquoi tout le monde leur tombe dessus ? je vis aux USA et je ne comprends pas ces gens qui râlent quand la France ne fait rien et râlent quand elle fait quelque chose. Pourquoi faut-il qu’un pays tue et fasse la guerre pour être considéré comme un pays important? la France est en pointe dans tellement d’autres domaines… Bien sûr, ils ont pris de mauvaises décisions par le passé, mais montrez-moi UN pays qui n’a pas fait de même…»

Mais finalement, la porte de sortie de cette petite guéguerre sur notre dos, c’est peut-être cet intervenant qui nous la donne:

dwightsdw: «Ouais, je sais que nous,les Américains,  on se paie votre fiole à vous, les Français, mais nous savons que vous êtes des gens sympa et que votre pays est chouette. C’est juste que… c’est marrant de sortir des blagues sur les Français ! Mais au fond, on vous aime bien.»

A moins que ce conseil, frappé au sceau du bon sens près de chez vous, n’en soit une autre:

NothappywCNN: «les Français devraient larguer Galliano sur la gueule de Kadhafi: d’une pierre, deux coups.» 

Les préjugés sont la chose la mieux partagée au monde. Les Français eux-mêmes pourraient en remontrer aux Américains et pas seulement à eux. Mais dans le cas précis, il est intéressant de noter que les protestations face à ces blagues faciles se font beaucoup plus nombreuses qu’auparavant au sein des Etats-Unis, alors qu’elles étaient des gouttes d’eau dans l’océan, même sur CNN, il y a 8 ans. Lassitude? Sans doute un peu. L’attitude de la France, plus interventionniste, joue sans doute.

Mais plus fondamentalement, les Américains, très remontés après le refus français de participer à la 2e guerre d’Irak, ont pu mesurer leur volonté de se poser en hyper-puissance leur valait bien des haines et que, malgré le déploiement immense de troupes, l’impasse irakienne semblait donner raison à la position chiraquienne.

Voilà qui inviterait sans doute les citoyens de toute nation à un peu plus de retenue lorsqu’il s’agit de pointer les erreurs, les errements et le manque de réussite des autres nations. A moins bien sûr, répondront en cœur les irréductibles «french-haters», d’être Français, ces champions de l’anti-américanisme.

Antoine Bourguilleau

[1] Abbé Robin, Voyage dans l’Amérique Septentrionale en l’année 1781… Paris, 1783, p 26-27. Retourner à l'article

[2] Adams à Warren, 4 août 1778, The Revolutionary Diplomatic Correspondence of the United States, Washington, 1889 (Wharton (ed.) Retourner à l'article

Antoine Bourguilleau
Antoine Bourguilleau (64 articles)
Traducteur, journaliste et auteur
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