Monde

Apprendre de Fukushima Dai-ichi

Foreign Policy, mis à jour le 26.03.2011 à 9 h 10

L’énergie nucléaire n’est pas plus dangereuse que les énergies fossiles. Mais il faut prendre les bonnes mesures pour réduire les risques d’une nouvelle catastrophe.

Un homme pêche près de la centrale nucléaire de Kashiwazaki-Kariwa, au Japon. Reuters / Toru Hanai

Un homme pêche près de la centrale nucléaire de Kashiwazaki-Kariwa, au Japon. Reuters / Toru Hanai

Avant le 11 mars, à l’approche du 25e anniversaire de l’accident de Tchernobyl —et à mesure que se dissipaient les souvenirs de cette catastrophe— les inquiétudes sur la sécurité avaient perdu leur caractère d’infaillible argument anti-nucléaire. 

À leur place, une autre peur, celle du réchauffement climatique, semblait provoquer l’avènement d’une «renaissance nucléaire» issue de la recherche de sources d’énergie à faibles émissions de CO2

Mais la crise qui sévit actuellement à la centrale nucléaire japonaise de Fukushima Dai-ichi va replacer la sécurité au premier plan du débat sur l’énergie nucléaire.

Des doutes sur l'avenir du nucléaire

Même les plus fervents défenseurs du secteur reconnaissent aujourd’hui que la crise qui touche deux réacteurs de la centrale —affichée en direct à la télévision et retransmise dans le monde entier— fait naître des doutes sur l’avenir du nucléaire.

Malgré la situation, il reste de bonnes raisons de défendre l’énergie nucléaire. Toutes les formes de génération d’énergie présentent des risques. Les énergies fossiles, qui (pour l’instant en tout cas) sont les principales rivales du nucléaire, portent en elles le risque d’un catastrophique réchauffement climatique. Et comme nous le constatons au Japon, tous les dangers associés à l’énergie nucléaire ne sont pas encore éliminés, même si les accidents sont rares et espacés.

Équilibrer les risques

Une bonne politique publique consiste à équilibrer ces risques. Persuader le public d’accepter les risques de l’énergie nucléaire ne va pourtant pas être facile. Pour ce faire, le secteur devra résister à la forte tentation de dire que l’accident japonais était simplement la coïncidence extraordinairement improbable de plusieurs événements, et qu’à part ça, tout va bien. Il doit reconnaître et corriger les défaillances de son approche actuelle de la sécurité.

Dans le domaine de la sécurité, le secteur nucléaire a opté pour le concept de «défense en profondeur». Autour des réacteurs sont prévus plusieurs niveaux de systèmes de secours. Il y a le principal système de refroidissement, un système de secours, un système de secours pour le système de secours, un système de secours pour le système de secours du système de secours, etc.

Un accident grave ne peut se produire que si tous ces systèmes tombent simultanément en panne. En ajoutant des mécanismes de sécurité surnuméraires, la probabilité d’une panne catastrophique peut —théoriquement en tout cas— devenir si infime qu’on n’ait pas à s’en préoccuper.

La défense en profondeur est une bonne idée. Mais elle souffre d’une faille fondamentale: la possibilité qu’une catastrophe neutralise d'un coup tous les systèmes de secours.

Un réacteur peut avoir tous les niveaux de protection qu’on veut, si un seul événement est susceptible de tous les neutraliser en même temps, alors les précautions surnuméraires sont bien moins efficaces qu’on pourrait le penser à première vue.

Une suite d'événements extrêmes à l'origine de la catastrophe de Fukushima

C’est ce genre de panne qui s’est produite à la centrale de Fukushima Dai-ichi le 11 mars. Dès le tremblement de terre, les réacteurs ont souffert: les barres de contrôle, qui servent à moduler la réactivité du réacteur, ont été insérées dans les cœurs et ont arrêté les réactions nucléaires. Jusque-là tout allait bien. Mais les cœurs étaient encore chauds et avaient besoin d’être refroidis. Il fallait de l’électricité pour actionner les pompes qui apportent l’eau servant à refroidir le combustible.

Malheureusement, l’une des lignes à haute tension extérieures conçues pour fournir de l’électricité dans ce genre de situation imprévue avait aussi été détruite par le tremblement de terre. Ce qui n’aurait pas dû avoir d’incidence, puisqu’il y avait un système de secours. Mais à en croire un communiqué de presse diffusé par l’opérateur de la centrale, la défaillance d’une source d’approvisionnement externe a provoqué la coupure de toute électricité fournie hors du site.

Cette fois encore, cela n’aurait pas dû poser de problème. Un système de secours était prévu pour remplacer le système de secours, sous la forme de générateurs diesel. Et ils ont fait leur boulot.

Au bout de 55 minutes, ils ont été submergés par le tsunami qui a suivi le séisme. À partir de ce moment, les opérateurs de la centrale ont commencé leur lutte désespérée pour empêcher la fusion du cœur du réacteur.

Il ne fait aucun doute que les régulateurs japonais sont conscients des dangers des tremblements de terre; ils prennent les problèmes de sécurité très au sérieux. Comme tous les édifices au Japon, les réacteurs nucléaires doivent être capables de résister à des séismes. Le problème, comme nous le savons à présent, est qu’il existe un risque important qu’ils soient victimes d’événements encore plus extrêmes que ceux qu’ils étaient conçus pour affronter.

Ce problème a été mis en lumière par le séisme qui s’est produit près de la centrale nucléaire de Kashiwazaki-Kariwa en 2007.

Les mouvements telluriques avaient alors dépassé les limites de résistance prévues de la centrale. Heureusement, il n’y a pas eu d’accident grave; les systèmes de sécurité ont fonctionné malgré l’impact physique du séisme. Avant que la centrale ne puisse rouvrir, cependant, de nouvelles mesures de sécurité ont dû être ajoutées pour s’assurer qu’elle soit capable de surmonter des tremblements de terre encore plus violents.

Naturellement, les problèmes soulevés par les tremblements de terre de 2007 et de 2011 concernent le monde entier, pas seulement le Japon.

Soigner la «base de conception» des centrales

Ce qu’il faut à présent est une évaluation sérieuse et soigneuse de ce que les ingénieurs appellent la «base de conception» de toutes les centrales nucléaires du monde —celles qui sont déjà en service, et celles qui sont prévues. Plus précisément, nous devons déterminer si elles sont vraiment capables de résister à toute la gamme des catastrophes naturelles et humaines qui pourraient leur tomber dessus, des inondations aux tremblements de terre, en passant par des actes terroristes.

Même après la catastrophe qui frappe le Japon, il est fort peu probable que l’industrie nucléaire accepte de bon cœur un tel exercice. Il est quasi certain qu’elle opposera qu’une réévaluation complète n’est pas nécessaire, car les standards actuels sont adéquats.

Mais après que deux tremblements de terre ont ébranlé des réacteurs nucléaires japonais au-delà de leurs limites en moins de quatre ans, cet argument n’est tout simplement pas crédible. Il est aussi contre-productif.

Restaurer la confiance du public pour le nucléaire

Si l’industrie nucléaire veut s’agrandir, il faut que le public lui fasse confiance. Il doit être sûr que les agents qui travaillent sur les réacteurs respectent des exigences de sécurité maximales.

Il doit faire confiance aux régulateurs censés s’assurer que les contrôles sont correctement menés. Et, le plus important peut-être, le public doit faire confiance aux concepteurs de réacteurs, et pouvoir croire qu’ils en créent de nouveaux qui n’auront pas les points faibles des précédents.

Ce dernier point est crucial. Des réacteurs dernière génération, munis de systèmes de sécurité améliorés, n’auraient sûrement pas connu le même sort que ceux de Fukushima Dai-ichi, qui avaient quarante ans. Mais il va maintenant être extrêmement difficile d’en persuader le public.

Après Tchernobyl, l’industrie nucléaire a expliqué qu’en termes de sécurité, les réacteurs soviétiques de type RBMK (réacteurs de grande puissance à tubes de force), comme ceux qui étaient impliqués dans l’accident de 1986, étaient à peu près aussi comparables aux réacteurs occidentaux modernes qu’un canot gonflable à un paquebot. Et ils avaient raison. Mais leur argument n’a eu que très peu d’impact parce que l’industrie nucléaire avait perdu la confiance du public.

L’industrie nucléaire doit absolument éviter de commettre de nouveau cette erreur. Elle ne doit pas essayer de balayer les problèmes de sécurité sous le tapis en disant aux gens que tout va bien et qu’ils n’ont pas de souci à se faire. Cette stratégie ne marchera tout simplement pas. Ce qui peut marcher, c’est de reconnaître le problème, et de travailler pour le régler.

James M. Acton
Associé au programme de politique nucléaire de la Fondation Carnegie pour la paix internationale

Traduit par Bérengère Viennot

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