France

Dernier vote avant la réforme: à La Javie, en attendant la cagadière

Gabriel Arnoux, mis à jour le 27.03.2011 à 8 h 50

Pour les électeurs de cette petite commune rurale, c'est l'inquiétude devant des décisions qui viennent d'en haut qui prévaut.

Les Alpes. Gabriel Arnoux, collection personnelle.

Les Alpes. Gabriel Arnoux, collection personnelle.

Six communes, 1.700 inscrits, 300 km2, deux vallées encaissées et des montagnes à plus de 2.000 mètres. Avec un pedigree aussi respectable, le canton de La Javie, Alpes-de-Haute-Provence, ne pose pas de problème politique. Dans un département dirigé par une majorité socialiste, il opposait, dimanche 20 mars, trois candidats de gauche: PS, Front de Gauche, Europe écologie.

De toute façon, à l'ouverture des bureaux de vote, ce n'est pas la couleur des bulletins qui orientent les électeurs. Comme partout ailleurs, on vote «parce qu'il faut bien voter» ou, plus rarement, «parce que c'est un droit et qu'il ne faut pas l'abandonner». Souvent, on cherche à montrer que l'on connaît bien le candidat sortant, «un gars du pays». Cassons tout de suite le suspens: il a été réélu dès le premier tour avec près de 73% des voix.

C'est pour une autre raison que je me trouve ici. La région, que je connais bien, est un exemple parfait de ces «cantons ruraux» que la réforme des collectivités territoriales de l'an dernier devrait, aux dires de ces opposants, enfoncer encore plus dans l'isolement et les difficultés économiques et sociales.

Les élus comme un seul homme

Premier paradoxe: le territoire du canton est montagnard et rural, sa population est péri-urbaine. Quatre des six communes sont perchées dans la montagne, loin de tout service pratique, mais deux tiers des électeurs habitent dans des petites bourgades totalement intégrées dans la sphère d'influence de la ville et préfecture voisine, Digne-les-Bains. Et c'est, sans surprise, selon cette ligne de partage que se répartissent les réactions à la question du jour: la dernière élection d'un conseiller général, ça vous fait quoi?

Evidemment, les élus, mobilisés comme il se doit un jour d'élection, ont un discours bien rodé sur le sujet. Tous dénoncent la loi de réforme des collectivités territoriales, accusée de tous les maux ou presque. La météo étant au beau fixe, on ne pouvait guère que lui accorder de ne pas cacher le soleil. Dans l'ensemble, le même sentiment prédomine: la réforme vise en sous-main à supprimer le département, et va donc réduire les financements pour les communes, qui doivent déjà assurer nombre de services que l'Etat et ses anciennes protubérances aujourd'hui privatisées ne pourvoient plus.

Çà et là, certains admettent que le changement n'est pas toujours mauvais, mais tous s'inquiètent. Pourquoi changer quelque chose qui marche bien? On espère plus de péréquation, on vitupère contre les exigences de rentabilité imposées aux services publics.

Le sentiment généralisé du déclin

Pour la population, tout cela est bien flou. Venus voter en nombre conséquent, dix points de mieux que la moyenne nationale, peu d'entre eux se sont intéressés à une loi compliquée, qui a connu plusieurs versions et une censure du Conseil constitutionnel, et dont le président du conseil général a annoncé que, de toutes façons, elle serait retirée en cas d'alternance en 2012.

Une fois informés des premières mesures prévues pour le département, la réduction du nombre de conseillers généraux de 30 à 15 conseillers territoriaux, les réactions se font un peu plus nombreuses, quoique résignées. L'air est au «c'est toujours pareil, de toutes façons ils n'en ont rien à faire de nous». Les «ils», mélange de Marseillais et, pire encore, de Parisiens qui décident des choses. Economiser sur le nombre d'élus et le train de vie des conseils généraux? L'idée séduit, mais sans convaincre. «L'argent, il restera aux mêmes, on fait que déplacer le bouchon.» Et à la pétanque, déplacer le bouchon, c'est interdit.

Là encore, certaines et certains ont un regard plus arrêté sur la question. Selon que l'on participe à une association de protection de la nature locale, ou que l'on ait pour loisir la pêche ou la chasse, on est moins concerné. Mais l'évolution générale est ressentie de la même manière, et elle inquiète. Au fond, le conseil général, ce n'est pas le problème. «On est sur une mauvaise pente, ça c'est sûr»: là-dessus, tout le monde s'accorde.

La Javie se bat pour garder son bureau de poste, les villages environnants ont perdu écoles, commerces, boulangeries, et les communes n'arrivent que difficilement à compenser. Difficile à croire, peut-être, pour un lecteur urbain CSP+ , mais il y a des villages qui disparaissent en France encore aujourd'hui. Et la conséquence n'est pas nécessairement un joyeux retour à la nature sauvage mais paisible pour des promenades en famille pendant les vacances.

L'ancienne commune de Mariaud, fusionnée en 1973 avec Prads, a perdu son dernier habitant il y a quelques années. Depuis, la forêt reprend ses droits. Brutale, et impénétrable. Le tourisme a aussi besoin d'habitants permanents.

Difficile à admettre pour cet habitant du Brusquet. «Des conseillers en moins, ce n'est pas un problème tant que les services sont les mêmes.» Même son de cloche pour quelques habitants de La Javie. A Prads, Draix, Archail, Beaujeu, personne n'y croit. La crainte s'exprime différemment selon que l'on se trouve sur l'axe routier de Digne à Barcelonnette, ou dans une vallée encaissée. Les premiers s'inquiètent de ce que l'on décide à leur place. L'angoisse des autres est plus concrète, et donc plus vive: «Entre Prads et La Javie, c'est 24 kilomètres aller-retour, et on doit déjà les faire souvent quand on veut du pain. Si, maintenant, il faut aller à Digne ou à Marseille pour chaque démarche, autant nous dire tout de suite de déménager.» A Draix, on rappelle que le transport des écoliers est laissé à la charge des habitants. A Archail, il suffit de prendre la route pour comprendre ce que peut signifier «l'isolement hivernal des vallées».

Faire siéger le conseiller général au conseil régional? «Alors c'est à Marseille ou à Nice qu'on va décider pour ici? Qu'est-ce que tu veux qu'ils y comprennent?» Les intercommunalités avec des compétences renforcées? «C'est toujours les villes qui décident, on n'est pas consultés.» 

Et la préfecture? «On te met un préfet et, le temps qu'il s'imprègne, il est déjà ailleurs. Il y a eu un directeur qui nous a annoncé à la première réunion: de toutes façons, avant la fin de l'année, je suis parti.» L'action de l'Etat est devenue, pour les édiles locaux, la carotte et le bâton: «On nous demande de faire comme les grandes villes, sans nous donner les moyens. On doit être traités différemment, il suffit de regarder le paysage autour de soi pour le comprendre.» Bref, pour ceux qui ont des idées sur la question, aucune alternative n'est possible: il faut conserver l'existant.

Pas de misérabilisme non plus. Pour plusieurs associations, la question n'est plus là. «Si on veut faire quelque chose, on ne compte pas nécessairement sur le conseil général, les entreprises ont de l'argent et elles nous aident quand on sait comment leur demander». D'ailleurs, ce qui intéresse vraiment les électeurs, c'est la date de l'ouverture du nouveau bar-restaurant de La Javie.

Cette réforme n'est pas une question d'activités locales, de services rendus à la population. Pas forcément non plus une question de proximité des élus: certains regrettent le changement alors qu'ils n'ont jamais eu besoin de contacter leur conseiller général, et ne comptent pas le faire de sitôt.

C'est, plus fondamentalement, une question de reconnaissance politique. Une question de démocratie? «Le problème c'est que nous, on vit là, et on sait ce que c'est que les problèmes d'ici. Bien sûr, on peut tout décider pour nous depuis le même endroit, c'est moins cher. Mais tout faire au même endroit, à la fin, c'est la cagadière!» Un langage fleuri pour un sentiment partagé.

Gabriel Arnoux

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