Monde

Les dirigeants de Tepco se feront-ils seppuku?

David Doucet, mis à jour le 25.03.2011 à 17 h 16

L’échec n’est pas accepté par la société japonaise. Traditionnellement lorsqu’ils échouent, les Japonais n’hésitent pas à démissionner, voire, plus rarement, à se suicider.

Un samouraï se faisant "seppuku" par Kunikazu Utagawa via Wikimedia Commons

Un samouraï se faisant "seppuku" par Kunikazu Utagawa via Wikimedia Commons

L’accident du parc nucléaire de Fukushima représente sans nul doute la seconde plus grande catastrophe de l’histoire japonaise après Hiroshima. Aux yeux des Japonais et du monde, les dirigeants de Tepco (Tokyo Electric Power) sont les principaux responsables du désastre.

Pourtant le PDG, Masataka Shimizu, a disparu de la sphère publique depuis le dimanche 13 mars, date de sa dernière conférence publique. Depuis ce jour où il s’est confondu en excuses, le patron de Tepco s’est totalement éclipsé des réunions publiques, laissant à son porte-parole le soin de représenter l’entreprise. Le 18 mars, le directeur général de Tepco Akio Komiri a bien fait une apparition en conférence de presse afin d’informer les journalistes, mais il a quitté la salle en larmes, dépassé par l’ampleur de la catastrophe. Il aura fallu attendre le 22 mars pour qu'un dirigeant de Tepco aille présenter ses excuses aux riverains de la centrale de Fukushima-Daiichi.

Une éthique de la responsabilité

Cette attitude tranche avec les coutumes nippones. La population japonaise étant habituée à ce que les dirigeants politiques ou économiques fassent front devant l’adversité. «Traditionnellement, lorsqu’un échec est constaté, il est pleinement assumé, les Japonais cherchent rarement à fuir leurs responsabilités», constate Guillaume Carré, directeur du Centre de recherches Japon à l’EHESS. 

«Les démissions sont beaucoup plus fréquentes qu’en Europe et donnent souvent lieu à des séquences d’excuses publiques. Lorsqu’un homme public japonais est mis en cause, il démissionne. Lorsqu’ils sont condamnés par la justice, ils font rarement appel.»

En cinq ans, le Japon a connu autant de Premiers ministres. Face à une crise de confiance, les hommes politiques japonais n’attendent pas la fin de leur mandat pour présenter leur démission. Dernier exemple en date? Le départ du ministre des Affaires étrangères, Seiji Maehara, cinq jours avant le séisme, pour une histoire de corruption.

Souvent, les démissionnaires ne font qu’anticiper la sanction qui les attend. «Lorsque vous allez en prison, vous ne vous êtes pas acquittés de votre dette à l’égard de la société, on considère que vous n’êtes plus digne de confiance. La pression sociale est plus lourde qu’en Occident», observe Guillaume Carré, qui souligne également que la presse nippone peut-être plus virulente qu’en France.

Selon lui, cette culture de la responsabilité est un héritage du néo-confucianisme qui plaçait son idéal dans la responsabilité individuelle et le respect de l’autorité. Institutionnalisé au XIXe siècle comme socle de l’éducation, cette éthique guerrière a été généralisée pour modeler l’âme japonaise et renforcer la cohésion nationale. 

A la lueur des critiques actuelles à l’encontre de Tepco, une «décennie de négligences et d’opacité» remonte progressivement à la surface. En 2002, les Japonais avaient appris que durant les années 1980 et 1990, le producteur d’électricité nippon avait falsifié une trentaine de rapports d’inspection relevant des fissures ou de la corrosion sur les enceintes de confinement des réacteurs. En 2007, de nouveaux rapports falsifiés ont été découverts par l'Agence de sûreté industrielle et nucléaire, augmentant davantage le poids de la suspicion.

En 2002 face au scandale, la direction de Tepco avait plié sous le poids de la tradition et été contrainte à la démission.

«L’éthique de responsabilité des Japonais a des conséquences moins radicales que par le passé. Les démissions sont fréquentes mais les suicides sont plus rares. Ça peut arriver pour des hommes politiques locaux comme Nakajima Yôjirô en 2001 mais ce n’est pas fréquent.»

Une culture de la mort volontaire

Si le sacrifice de soi demeure une manière honorable de se faire pardonner pour une partie de la population, «vous aurez dû mal à trouver un responsable qui se fera Seppuku devant tout le monde pour assumer la responsabilité de cette catastrophe nucléaire», estime Guillaume Carré.

Les suicides de personnalités publiques ont tendance à se raréfier. Le dernier remonte à plus de quatre ans: le ministre de l’Agriculture, Toshikatsu Matsuoka, accusé de corruption, s’était pendu avant une séance de questions au Parlement.

Pour autant, le suicide est un véritable fléau au Japon. Chaque année depuis plus de treize ans, le nombre de suicidés dépasse les 30.000. Soit un suicide toutes les quinze minutes. «26 suicides pour 100.000 habitants pointait The Guardian, un taux sensiblement plus élevé que n’importe autre pays de l’OCDE puisqu’à titre de comparaison le taux du Royaume-Uni est d’environ neuf pour 100.000, et le taux des Etats-Unis autour de 11.»

Parmi ces suicides, le «Sekinin jisatsu» —«suicide de responsabilité», nom que la société japonaise a attribué à ses suicides motivés par une humiliation sociale— représente un quart des suicides, selon l’Agence nationale de police japonaise en 2004.

L'écrivain Maurice Pinguet expliquait dans son livre sur La mort volontaire au Japon, daté de 1984,  que les Japonais s’identifient tellement étroitement à la fonction qu’ils occupent que lorsqu’ils sentent leur «personnage social» menacé, ils cherchent à assumer «emphatiquement leur responsabilité», quitte à emprunter pour cela la voie du suicide…

Dans son essai sur La culture psychologique des Japonais daté de 1973, un professeur d’anthropologie à Berkeley, George De Vos, relevait de nombreux cas de suicides de «supérieurs qui bien que totalement ignorant de l’action de leurs subordonnés, en assumaient néanmoins la responsabilité en s’engageant dans un suicide ritualisé».

Dans un ouvrage de 1986, Suicide and economic success in modern Japan, le sociologue Mamoru Iga confirmait ce trait du psychisme japonais en affirmant que lorsqu’ils se «sentent étouffés par la difficulté, les Japonais ont non seulement une forme d’acceptation vers la mort mais ils sont également susceptibles d’éprouver le besoin de se suicider», comme si cet acte constituait un moyen d’échapper au déshonneur pour les guerriers («bushi»).

L’acte suicidaire reposait alors traditionnellement dans la pratique du «seppuku» (littéralement «coupure au ventre», plus connu en France sous le nom d’«hara-kiri»), c’est-à-dire l’éventrement au niveau de l’abdomen, au moyen d’un sabre court. Selon Guillaume Carré, même si cette coutume n’a concerné qu’une «fraction très minoritaire des Japonais, les guerriers pendant la période d’Edo (1600-1687), puis les officiers de l’armée jusqu’à la défaite de 1945» elle demeure «l’une des plus emblématiques de la civilisation japonaise».

Aujourd’hui à part chez des nostalgiques de la guerre du Pacifique, le suicide par éventration n’est plus pratiqué. Le dernier «seppuku» célèbre fut celui de l’écrivain Yukio Mishima après son coup d'état manqué en 1970, marquant durablement l’opinion publique par son caractère autant poétique qu'anachronique.

David Doucet

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