Monde

Intervention en Libye: conversation autour d'un narguilé

Ariane Bonzon, mis à jour le 22.03.2011 à 18 h 50

La résolution des Nations unies, le sort de Kadhafi, le rôle des occidentaux: ces sujets divisent l'opinion arabe.

Un narguilé dans un restaurant du Caire. REUTERS/Goran Tomasevic

Un narguilé dans un restaurant du Caire. REUTERS/Goran Tomasevic

Un café du Caire, de Ramallah ou de Damas. Deux hommes, deux arabes, discutent autour d'un narguilé et opposent leurs points de vue. Le premier, appelons-le Hassan, soutient l’intervention internationale en Libye. Le second, que nous nommerons Yassine, est farouchement contre.

Hassan: Comment peux-tu t’opposer à une intervention contre ce fou de Kadhafi? Comment peux-tu accepter qu’il tire sur son peuple sans que rien ne soit fait pour l’en empêcher?

Yassine: Les rebelles libyens ont commis une énorme erreur stratégique en prenant les armes.

Hassan: Mais c’est Kadhafi qui a militarisé la révolution! Au début c’était un mouvement pacifique comme en Tunisie et en Egypte.

Yassine: Au Yémen aussi l’armée a tiré, il y a eu des morts, en Egypte et en Tunisie aussi. Mais les manifestants ont obéi au mot d’ordre pacifique. Au Yémen par exemple, il y a des armes partout et bien les manifestants n’ont pas choisi la violence pour autant!     

Hassan: Tu ne peux pas comparer! En Tunisie, l’armée s’est rangée du côté du peuple et en Egypte elle a poussé Moubarak dehors et elle a négocié. Au Yémen, de grands officiers viennent de faire défection et c’est plus inquiétant car l’armée n’est plus unie. Mais en Libye, c’est très différent: l’armée a  été complètement marginalisée par Kadhafi. Ce sont ses milices et les structures paramilitaires qui ont poussé la foule à prendre les armes.

Yassine: N’empêche! Ce type d’intervention va tuer la révolution libyenne, elle renforcera Kadhafi, sur une partie du territoire au moins. Il va se poser en victime d’une agression néo-coloniale. Déjà, en Egypte, des comités d’intellectuels arabes sont en train de se constituer contre toute intervention étrangère…

Hassan: Mais aujourd’hui ce sont les jeunes arabes urbanisés de 25-30 ans qui ont de l’influence! Ce sont eux qui font pression. Pour la première fois, les régimes arabes (Syrie, Algérie, Soudan, Yémen) qui ne veulent pas de cette intervention n’osent pas le dire tout haut. Ils ne peuvent pas  aller contre la solidarité émotionnelle que la jeunesse arabe exprime sur Facebook ou Twitter.

Yassine: D’accord pour dire que les peuples  arabes sont  plus solidaires que jamais: nous avons  enfin un «nouveau projet arabe» au nom de la démocratie, des droits de l’homme et de la dignité! Mais justement, cette intervention internationale va à l’encontre de notre dignité retrouvée… Tout ça parce que les Occidentaux veulent préserver leur accès au pétrole…   

Hassan: Tu as peur d’un nouveau scénario à l’irakienne comme en 2003! Mais je te rappelle que ni les Nations unies ni la Ligue arabe n’avaient soutenu l’intervention américaine de 2003 en Irak. Et aujourd’hui la résolution 1973 des Nations unies exclut clairement «le déploiement d'une force d'occupation étrangère sous quelque forme que ce soit et sur n'importe quelle partie du territoire libyen».  

Yassine: Une résolution qui n’a eu que 10 voix pour (avec 5 abstentions importantes: Chine, Russie, Allemagne, Brésil, Inde) et qui reste très vague. A partir du moment où ce sont les militaires qui prennent les décisions opérationnelles, le rôle des responsables politiques (France, Etats-Unis, Grande-Bretagne) se marginalise; les frappes aériennes vont être plus dures, au nom de l’efficacité militaire, d’où des abus possibles touchant des civils.  

S’il y a trop de victimes civiles, cela pourrait faire le jeu de Kadhafi qui espère bien pouvoir s’en tirer, comme Saddam Hussein en 1991. Il avait été chassé du Koweit qu’il avait occupé, mais ça n’était pas allé plus loin. A l’époque aussi, la Ligue arabe et les Nations unies avaient soutenu l’intervention pour chasser les troupes de Saddam.

Hassan: On est d’accord sur ce point. Kadhafi espère qu’il pourra rester au pouvoir comme Saddam Hussein en 1991, même s’il lui faut accepter définitivement une zone d’exclusion aérienne, sur la région de Benghazi par exemple, un peu comme  ce qui s’est passé au Nord de l’Irak pour protéger les Kurdes.   

Yassine: Quant au soutien de la Ligue arabe aujourd’hui, ça ne vaut pas grand-chose! Il faudrait plutôt parler du soutien de l’axe modéré (les pays du Golfe) tandis que l’axe dur (Syrie) est contre. Il n’a pas fallu deux jours pour voir les fissures: Amr Moussa a déjà émis des  réserves sur les bombardements qui touchent des civils!

Hassan: Ne sois pas naïf! Amr Moussa était parfaitement au courant qu’il y aurait des bombardements et donc des risques de dégâts collatéraux. Il a dû être inondé de coups de fil de différents leaders arabes (probablement de Syrie, d’Algérie, du Yémen). Ceux-là même qui s’inquiètent qu’il puisse leur arriver la même chose s’ils matent trop violemment leurs opposants. En invoquant les victimes civiles, Amr Moussa donne le change à ces  leaders arabes…

Yassine: En tout cas, il y a comme toujours deux poids deux mesures. Ça fait 63 ans que les Nations unies votent des résolutions contre Israël sans qu’elles ne soient exécutées. Et il n’a pas fallu 24 heures aux Nations unies pour mettre en œuvre  une nouvelle résolution contre un pays arabe.

Hassan: Ce n’est pas parce qu’Israël ne respecte pas les résolutions votées par les Nations unies que les régimes arabes doivent faire la même chose. Les régimes arabes se sont trop longtemps servis de cet argument pour opprimer leur peuple et justifier l’état d’urgence. Arrêtons de nous cacher derrière le conflit israélo-palestinien pour justifier la loi de la jungle dans nos pays arabes!

Ariane Bonzon

Ce dialogue a été  construit à partir d’interviewes réalisées au téléphone par l’auteur auprès d’arabes (universitaires, responsables politiques et militants de bords opposés) vivant au Liban, en Egypte, en Palestine et en Syrie. Les propos sont authentiques, seule la forme de dialogue est imaginaire.  Merci au politologue Ziad Majed pour son aide. 

Ariane Bonzon
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