Culture

«Fear and Desire», les classes de l'aspirant Kubrick

Jean-Marie Pottier, mis à jour le 14.11.2012 à 10 h 04

Longtemps, le premier film répudié du cinéaste était absent des rétrospectives en salles et en coffret, ne restant visible que sur Internet. Il sort en salles en France ce 14 novembre.

Une partie de l'équipe de «Fear and Desire» sur le tournage. Stanley Kubrick est le deuxième en partant de la droite en haut (Films sans frontières).

Une partie de l'équipe de «Fear and Desire» sur le tournage. Stanley Kubrick est le deuxième en partant de la droite en haut (Films sans frontières).

Premier long-métrage réalisé par Stanley Kubrick en 1953, Fear and Desire sort dans sept salles françaises ce mercredi 14 novembre 2012 à l'initiative du distributeur Films sans frontières. Le film est également sorti en DVD et Blu-ray fin octobre chez l'éditeur Kino International. Nous republions à cette occasion un article écrit en mars 2011 à l'occasion d'une grande rétrospective et exposition Kubrick à la Cinémathèque française.

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«Je dois vous dire que j’ai vu tous les films que vous avez réalisés depuis L’Ultime razzia. Je n’ai jamais vu les premiers —Le Baiser du tueur et…
Fear and Desire. Ceux-là, vous ne voulez pas les voir»

Le scénariste Frederic Raphael raconte ainsi dans son livre Eyes Wide Open (1999) son premier échange téléphonique avec Stanley Kubrick, pour qui il allait écrire le scénario de Eyes Wide Shut. Plus de dix ans après la disparition du cinéaste, ses héritiers maintiennent l’embargo sur Fear and Desire, son premier long-métrage: celui-ci est le seul absent de la rétrospective ouverte le 23 mars à la Cinémathèque à l’occasion d’une exposition événement, ainsi que du coffret DVD «intégrale» sorti par Warner pour l’occasion.

Cette pièce manquante du puzzle kubrickien peut cependant se dénicher: longtemps in(ou peu)visible, Fear and Desire n’est plus aujourd’hui que mal visible dans de médiocres éditions pirates, notamment une copie sous-titrée en italien sur YouTube sur laquelle les cinéphiles du monde entier s’écorchent les yeux. En attendant une inespérée édition DVD pour laquelle un musée du cinéma, la George Eastman House, confirme que «des négociations sont actuellement en cours».

Sa femme comme script-girl

La genèse de ce film de guerre se superpose à une guerre: lancé en 1950, année du début de la guerre de Corée, le projet aboutit en avril 1953, peu avant l’armistice. Kubrick, qui a abandonné sa carrière de photographe pour Look pour tourner deux courts-métrages, Day of the Fight et Flying Padre, a demandé à un ami poète new-yorkais, Howard Sackler, de lui rédiger un script: ce futur lauréat du Pulitzer fera de même pour son deuxième film, Le Baiser du tueur, avant que le réalisateur n’opte ensuite pour l’adaptation littéraire.

Sackler écrit un scénario recourant largement au monologue intérieur, titré dans un premier temps Shape of Fear («La silhouette de la peur») ou The Trap («Le piège»). L’histoire, mince, ne donne matière qu’à une grosse heure de film: l’errance de quatre soldats dont l’avion s’est écrasé au milieu des lignes adverses, de leur rencontre avec une mystérieuse jeune femme à celle avec deux officiers ennemis, en passant par une tentative de fuite en radeau.

Pour financer son projet, budgété à un peu moins de 10.000 dollars, Kubrick obtient des fonds de son père, qui liquide une assurance-vie, de son oncle Martin Perveler, propriétaire d’une chaîne de pharmacies en Californie, et du producteur de documentaires Richard de Rochemont. Devant la caméra, il embauche une poignée de jeunes acteurs de Broadway, dont l’un, Paul Mazursky, qui joue le simplet Sidney, deviendra un réalisateur coté à Hollywood (Kubrick lui adresse un clin d’œil dans Eyes Wide Shut, où le personnage de Nicole Kidman regarde à la télé son film Les Choses de l’amour).

Derrière, l’équipe est réduite à quelques amis, trois ouvriers mexicains et sa première femme, Toba Metz, embauchée comme script-girl: sur une photo du tournage, qui a lieu à l’été 1951 dans les San Gabriel Mountains en Californie, on la voit, mine boudeuse et regard noir, à côté d’un Kubrick souriant. Leur mariage ne survivra pas au film.

«Il a craché sur le pare-brise»

Sur le tournage, le cinéaste improvise: pour une scène montrant deux soldats remonter en radeau une rivière noyée dans le brouillard, il mélange dans un pulvérisateur de l’huile minérale et de l’eau pour obtenir la purée de pois nécessaire. Pour économiser, il cumule les postes au générique et fait jouer plusieurs rôles par les mêmes acteurs. Des expédients qui ne suffisent pas à tenir le budget, qui quintuplera en raison, notamment, des coûts de post-synchronisation, forçant le cinéaste à «taper» à nouveau ses producteurs. «Il était si déterminé, désirait tellement obtenir ce qu’il voulait, je n’avais jamais rien vu de tel…», se souvenait Paul Mazursky à la mort de Kubrick en 1999:

«Le tournage était à cours d’argent, donc nous sommes descendus en voiture voir son oncle. Il avait besoin de 5.000 dollars de plus pour finir le film et il disait: "Peu importe comment, il me donnera cet argent, ça je peux vous le dire." Et là, il a craché sur le pare-brise. Je n’oublierai jamais cette scène. Et il a obtenu l’argent.»

Une fois le film bouclé, Kubrick essuie les refus de plusieurs circuits mais trouve un œil plus bienveillant chez Joseph Burstyn, distributeur qui a fait découvrir aux Etats-Unis Une partie de campagne de Renoir et les classiques du néoréalisme italien (Le Voleur de bicyclette, Paisa, Rome ville ouverte), et qui s’est écrié «C’est un génie!» après avoir vu le film. Au printemps 1953, il le sort dans un double programme avec L’Enjôleuse de Luis Bunuel, avec une promotion assez racoleuse: l’affiche promotionnelle met en avant l’actrice Virginia Leith, le seul rôle féminin du film, et promet au public un «thriller sexationnel seulement pour les adultes».

Une publicité mensongère plus vendeuse que les —plutôt bonnes— critiques. Le New York Times voit alors dans Fear and Desire un film «de bon augure» pour son auteur, même si «inégal et visuellement plus expérimental que fignolé». Le magazine professionnel Variety vante lui «un film de guerre érudit et original, remarquable pour sa mise en scène alerte et ses dialogues poétiques», tandis que le romancier et critique James Agee, ami de Kubrick, lui lance: «Il y a beaucoup trop de bonnes choses dans ce film pour le qualifier d’arty.»

En pleurs à la fin d'une projection

«Certaines chroniques étaient étonnamment bonnes, reconnaîtra le cinéaste en 1969 dans une interview, mais c’est un film dont je me souviens sans aucune fierté, hormis le fait de l’avoir fini.» Malgré cette réception critique favorable, Kubrick ne digérera jamais l’accueil de certains cercles d’Hollywood (le cinéaste Curtis Harrington raconte l’avoir vu pleurer à la fin d’une projection devant des professionnels) ni l’impression de vulnérabilité ou d’improvisation qu’il y renifle, reflétée par le compliment étrange du critique Gavin Lambert: «C’est incroyablement mauvais, mais je trouve qu’il a un talent assez inouï.»

Dès 1958, le New York Times, qui rencontre Kubrick en pleine préparation du western La Vengeance aux deux visages avec Marlon Brando (que l’acteur tournera finalement seul), y explique que Fear and Desire a été «produit, écrit, tourné et déploré» par le réalisateur, qui lâche pour seul commentaire: «La douleur est formatrice.»

La légende veut qu'il aurait tout fait pour retirer les copies en circulation, alors qu'il avait cédé les droits du film à Burstyn… Un bruit sans doute pas entièrement infondé au vu du commentaire de son beau-frère Jan Harlan, qui monta quelques plans de Fear and Desire dans le documentaire posthume A Life in Pictures: «Si je rencontre Stanley de l’autre côté, je risque une bonne soufflante.»

Une gifle que le cinéaste a sans doute voulu asséner aux festivals qui, à partir des années 1990, ont commencé à déterrer son film maudit. Quand le Film Forum de New York brava son veto, en 1994, Kubrick fit même publier un communiqué par Warner qualifiant Fear and Desire d’«exercice amateur et maladroit», de «bizarrerie complètement inepte, ennuyeuse et prétentieuse».

«J'ai tout de même beaucoup appris»

Il est pourtant arrivé au cinéaste de développer un point de vue plus nuancé et enrichissant sur son premier effort, notamment dans un entretien à Positif en 1968:

«J’étais mon propre directeur de la photographie, cadreur, monteur, assistant-monteur. C’était très bon pour moi parce que, bien que cela soit un facteur de dispersion et que j’aie payé très cher le fait de ne pas accorder assez d’attention à des choses comme la direction d'acteurs et la conduite de l’histoire, j’ai tout de même beaucoup appris en ce qui concerne la technique de tout ce qui fait un film.»

En somme, sur Fear and Desire, l’aspirant réalisateur Kubrick, qui n’a jamais servi sous les drapeaux, aurait fait ses classes. Ou ses gammes, ce grand pointilleux y esquissant en mineur et de manière brouillonne la maîtrise formelle (sens du cadre et noir et blanc expressionniste) et les thèmes qu’on retrouvera plus tard dans son œuvre.

Expliquant son projet à un journaliste du New York Times venu tirer le portrait de ce «jeune homme avec des idées et une caméra» en 1951, Kubrick annonce ainsi «l’étude de quatre hommes et de leur quête du sens de la vie et de la responsabilité de l’individu vis-à-vis du groupe». Un an plus tard, dans une note d’intention à son distributeur, il parle du «drame d’un “homme” perdu dans un monde hostile, privé de bases matérielles et spirituelles, [...] menacé dans son Odyssée par l’ennemi invisible et mortel qui l’entoure, mais un ennemi qui, en y regardant bien, semble sortir quasiment du même moule que lui...».

Sans oublier ce monologue existentiel, dans le film, du lieutenant Corby (Kenneth Harp):  

«Aucun homme n’est une île? Peut-être que cela était vrai il y a longtemps, avant l’âge glaciaire. Les glaciers ont fondu, et maintenant nous sommes tous des îles –des morceaux d’un monde fait d’îles.»

Des phrases qui ne détoneraient pas pour parler de Redmond Barry, Jack Torrance ou des soldats de Full Metal Jacket.

«Pas d'autre pays que l'esprit»

Ce dernier film est celui qui invite le plus volontiers à l’analogie avec Fear and Desire, son lointain brouillon. De même que Full Metal Jacket –officiellement un Vietnam movie mais tourné en studio à Londres– montre comment le conditionnement expédie deux armées l’une contre l’autre comme des pièces d’échecs, Fear and Desire dépeint la guerre comme un paysage mental construit dans la tête de ses personnages plutôt que comme une réalité physique.

Comme constante de l’humanité, lutte entre des semblables (deux acteurs jouent deux rôles chacun, un dans chaque camp) plutôt que comme affrontement historiquement situé. La voix off lance, dès les premiers plans:

«Il y a une guerre dans cette forêt. Pas une guerre qui a eu lieu, ou une qui aura lieu, mais n’importe quelle guerre. […] Ces soldats que vous voyez parlent notre langage et sont de notre époque, mais n’ont d’autre pays que l’esprit.»

A l'image des autres films de Kubrick, Fear and Desire tend à l’humanité un miroir où une poignée de personnages contemplent un spectacle pas franchement beau à voir. Miroir qui va jusqu’à un plan vu à travers les yeux d’une jeune femme morte, qui fait dire à l’essayiste Michel Chion, dans le récent guide de l'exposition conçu par le magazine Trois Couleurs: «Il s’agit donc de regarder la mort en face, mais regarder sous l’œil ouvert de la mort en face.»

Celui d’une de ses machines pulsionnelles, apeurées (fear) et désirantes (desire), qui courent vers leur destruction dans la plupart de ses films. Si l’on commence le décompte par la fin, par une autre histoire d’œil, Eyes Wide Shut, Fear and Desire est le treizième Kubrick, voulu et trahi par lui, petit oeilleton d’où contempler le reste de son œuvre: un intéressant film-Judas.

Jean-Marie Pottier

  • Stanley Kubrick, l'exposition, à la Cinémathèque française (51, rue de Bercy, Paris XIIe) du 23 mars au 31 juillet (dont Slate est partenaire). Rétrospective de ses films du 23 mars au 18 avril et coffret DVD chez Warner le 23 mars. Guide de l'exposition par le magazine Trois couleurs, actuellement en kiosques.
Jean-Marie Pottier
Jean-Marie Pottier (943 articles)
Rédacteur en chef, responsable de la newsletter politique «Le Jour d'après». Auteur de «Indie Pop 1979-1997» et «Ground Zero. Une histoire musicale du 11-Septembre» (Le Mot et le Reste).
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