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Libye: qu’aurait fait le Renard du Désert?

Roman Rijka, mis à jour le 26.03.2011 à 9 h 07

Dans une guerre menée dans le désert libyen de 1941 à 1943, Erwin Rommel avait déjà mis l'accent sur l'importance de la puissance aérienne.

Erwin Rommel au premier plan à droite dans le désert libyen / REUTERS

Erwin Rommel au premier plan à droite dans le désert libyen / REUTERS

Benghazi, Tobrouk, Bardia, autant de noms qui, pour ceux qui s’intéressent à la Seconde Guerre mondiale, ne sont pas inconnus. Car c’est en gros entre Benghazi et la frontière égyptienne que se déroulèrent les combats les plus durs dans ce qui est resté dans l’histoire comme la «Guerre du Désert», autrement dit, les opérations militaires qui, de juin 1940 à février 1943, opposèrent les Alliés aux Forces de l’Axe dans les étendues arides d’Afrique du Nord.

La Libye était alors colonie italienne, et ce depuis 1912, ayant auparavant appartenu à l’empire ottoman. Quand Rome était entrée en guerre contre la France et la Grande-Bretagne, en juin 1940, des unités italiennes supérieures en nombre avaient tenté de pénétrer en Egypte, sous mandat britannique. L’objectif était bien sûr le canal de Suez. Mais l’armée italienne n’avait progressé que prudemment, s’emparant de quelques localités. La riposte britannique ne s’était pas fait attendre. A un contre quatre, les soldats de Sa Majesté étaient passés à la contre-offensive au mois de décembre. Début 1941, les Australiens s’étaient emparés de Bardia et Tobrouk, et les Italiens étaient en pleine retraite. Une retraite qui menaçait de tourner à la débandade.

C’est là qu’intervint l’Afrika Korps. Pour les Allemands, il s’agissait d’empêcher un effondrement total de leur allié italien, ce qui aurait dégarni leur front sud alors que déjà, Hitler et son état-major travaillaient aux préparatifs de l’invasion de l’Union Soviétique. Dans le cadre de l’opération «Sonnenblume», soit «tournesol» en français (on voit que les plans militaires portaient en ce temps-là des noms rustiques et moins abscons qu’aujourd’hui), la 5e division légère, comptant environ 150 panzers, débarqua en Libye sous le commandant d’un chef charismatique, le général Erwin Rommel. C’était en mars 1941, il y a presque soixante-dix ans jour pour jour.

Très vite, Rommel, surnommé le «Renard du Désert» par ses soldats comme par ses adversaires, va remporter victoire après victoire. Auréolé de gloire, il est célèbre par sa capacité à toujours surprendre ses adversaires et à faire feu de tout bois, même avec des moyens limités. Durant l’année qui suit, Italo-allemands et Alliés vont se poursuivre dans toute la Cyrénaïque dans le cadre d’une guerre de mouvement éprouvante aussi bien pour les hommes que pour le matériel.

En 1942, la Luftwaffe disposant momentanément de la supériorité aérienne, Rommel, désormais à la tête de la Panzerarmee Afrika (littéralement, «Armée blindée Afrique») qui regroupe des forces allemandes et italiennes considérables, repart à l’assaut de l’Egypte. Il prend Tobrouk et avance jusqu’à El Alamein, où le Britannique Montgomery finira par mettre un coup d’arrêt à son offensive. Dès lors contraint à la retraite, le Renard du Désert, pourchassé par les «Rats du Désert» (surnom des soldats de la VIIIe Armée britannique), accomplit encore des prodiges. Mais peu à peu, les Alliés le repoussent et s’emparent de toute la Libye.

«Une situation militaire remarquablement similaire à celle de 1941-1942»

Comme on vient de l’évoquer brièvement, dans la guerre du désert peut-être plus encore que sur tout autre théâtre d’opérations, la maîtrise du ciel est un élément clé de la réussite, compte tenu des grands espaces qui favorisent la mobilité des unités mécanisées. Si l’on accepte de se livrer à un curieux jeu de manipulation temporelle, et que l’on admet l’idée que le général Rommel ait été confronté à la situation de la Libye actuelle, il semble évident qu’il se serait donc efforcé de s’assurer la supériorité aérienne avant d’aller plus loin. Pas question pour un officier des blindés d’aller exposer ses engins aux chasseurs-bombardiers ennemis.

Donc, il est probable qu’il aurait lui aussi ordonné des frappes aériennes contre les moyens aériens et antiaériens de l’adversaire. C’est là un secteur où la guerre n’a somme toute que peu évolué en soixante-dix ans, du moins en termes de priorité.

Au sol, les belligérants n’ont guère plus de choix que le Renard du Désert et ses alliés italiens ou ses adversaires du Commonwealth. Comme le souligne le quotidien The Australian, «l’imposition d’une zone d’exclusion aérienne, et la répugnance marquée de l’Occident à déployer des troupes au sol font que les armées qui s’affrontent en Libye connaissent une situation militaire remarquablement similaire à celle de 1941-1942». La Libye se résume à une longue bande côtière ponctuée de villes stratégiques, adossée à un immense désert.

Dans un tel contexte géographique, la supériorité aérienne prend toute sa valeur, puisqu’elle permet d’interdire toute progression le long du littoral. Rommel n’hésitait pas à s’aventurer avec ses troupes dans le désert dans l’espoir de contourner des positions ennemies par trop inexpugnables. Pendant la bataille de Gazala, en mai 1942, sur la route de Tobrouk, il feignit d’avancer directement sur l’axe côtier, tandis qu’une partie de ses forces s’efforçait de déborder les unités alliées en s’enfonçant de 80 kilomètres au Sud, dans le désert.

Les Britanniques furent acculés à la retraite, mais l’Afrika Korps et les Italiens se heurtèrent aux Français Libres du général Koenig à Bir-Hakeim. Là, les combats de retardement menés par les FFL permirent aux alliés de se replier à temps et d’éviter l’écrasement. Rommel poursuivit néanmoins sa chevauchée vers l’Est jusqu’à ce qu’il soit arrêté par Montgomery à El Alamein.

Un stratège qui a retardé l'inévitable

Les forces en présence aujourd’hui en Libye ont elles aussi des moyens mobiles, et elles ont l’avantage de connaître le terrain. Les rebelles pourraient sans doute tenter de contourner les positions de Kadhafi, mais la capacité logistique nécessaire à une telle opération leur fait défaut. Les unités du colonel sont mieux équipées, mais en se hasardant dans le désert, elles s’exposeraient encore plus nettement aux frappes des appareils de la coalition.

Du reste, en dépit de son génie tactique, Rommel finit de toute façon par subir la pression alliée. En effet, jamais les Italo-allemands ne purent s’assurer le contrôle de la Méditerranée, dont la Royal Navy se rendit très vite maîtresse. Dès lors, manquant presque toujours cruellement de ravitaillement en hommes et en matériel, il vit ses forces se dégrader un peu plus à chaque combat tandis que ses adversaires, eux, pouvaient compter sur des réserves considérables. Son talent ne lui servit alors qu’à retarder l’inévitable.

Quant à savoir ce qu’il aurait fait face aux événements de Libye, rappelons tout de même qu’Erwin Rommel était un sympathisant du national-socialisme qu’Adolf Hitler et Joseph Goebbels tenaient en haute estime. Goebbels veillera d’ailleurs à utiliser toute la puissance de son appareil de propagande pour monter en épingle les succès incontestables du général. Rommel, entretemps devenu maréchal, rejoignit les rangs des conjurés qui tentèrent d’assassiner Hitler le 20 juillet 1944 parce qu’il voulait «sauver l’Allemagne».

Après l’échec du complot, plutôt que d’être traîné devant la cour martiale, ce qui aurait été néfaste pour le moral des forces allemandes, il fut poussé au suicide. Aujourd’hui, le Renard du Désert est considéré par beaucoup comme une victime de plus du régime. Mais ce serait aller un peu loin que de l’imaginer aux côtés des insurgés et de la coalition aujourd’hui. Il ne reste plus aux coalisés américano-arabo-européens qu’à espérer qu’un stratège de sa trempe ne rôde pas dans les rangs des forces du colonel Kadhafi!

Roman Rijka

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