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La France n'a pas souffert du nuage de Tchernobyl

Un hélicoptère dépose un produit de décontamination sur la centrale de Tchernoby

Un hélicoptère dépose un produit de décontamination sur la centrale de Tchernobyl en juin 1986. ITAR TASS/REUTERS

Un quart de siècle après les mensonges officiels, que sait-on des conséquences sanitaires?

La cour d'appel de Paris a, mercredi 7 septembre,  décidé d'un non-lieu et mis fin à l'enquête ouverte en 2001 dans l'affaire dite du «nuage de Tchernobyl». Le non-lieu concerne le Pr Pierre Pellerin, ancien patron du service central de protection contre les rayons ionisants. Il était le seul mis en examen pour «tromperie aggravée» depuis 2006.

L'association qui regroupe les personnes estimant être victimes des émanations radioactives ayant suivi l'accident de la centrale ukrainienne a annoncé qu'elle allait se pourvoir en cassation. Le parquet général avait requis la fin de cette enquête au vu des analyses scientifiques versées au dossier; des analyses concordantes établissant que la catastrophe nucléaire de 1986 n'a pas eu de conséquence sanitaire mesurable en France, aucun lien n'a notamment pu être fait avec des cancers de la thyroïde. Nous republions ici l'article que nous avions consacré à ces études épidémiologiques en mars 2011, au moment de la catastrophe de Fukushima. 

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L’Organisation mondiale de la santé (OMS) vient, pour la première fois, de souligner la gravité de la contamination radioactive environnementale due à l'accident de la centrale nucléaire de Fukushima. Des traces de radioactivité sont depuis peu décelées dans des légumes, dans du lait ainsi que dans l'eau courante. Des traces d'iode et de césium radioactifs ont également été trouvées dans l'eau du robinet à Tokyo et dans la région mais, selon les autorités, dans des proportions inférieures aux limites légales.

Selon l'Autorité de Sûreté Nucléaire française, qui se fonde précisément sur les simulations et les calculs de l'IRSN, le nuage de particules radioactives provenant des rejets de la centrale japonaise pourrait atteindre les Antilles françaises à partir de lundi, Saint-Pierre-et-Miquelon à partir de mardi, puis la métropole française à partir de mercredi. Mais dans tous les cas, la radioactivité resterait à «des niveaux extrêmement bas, [...] 1.000 à 10.000 fois moins que les retombées de Tchernobyl».

Dix jours après la catastrophe, rien ne permet de prédire quelles seront l’ampleur et la portée des conséquences sanitaires. Il est acquis que l’exposition (par voie respiratoire ou digestive) de l’organisme humain à des éléments radioactifs augmente le risque de maladies cancéreuses. Ce risque est étroitement lié au niveau et à la durée de l’exposition des doses subies et de la durée des expositions. Mais l’évaluation précise des conséquences ne peut être faite que grâce à des outils performants de surveillance épidémiologique mis en place durant plusieurs décennies; une difficulté qui peut donner lieu à d’intenses et durables controverses.   

Un célèbre exemple nous en est donné en France avec le «nuage de Tchernobyl» qui, en avril 1986, n’aurait pas «franchi les frontières» de l’Hexagone; une formule devenue le symbole de la volonté des autorités française d’alors de cacher la réalité dans le but de ne pas créer alors de phénomène de psychose collective. Cette affaire a connu en un quart de siècle de nombreux rebondissements médiatiques et judiciaires. Elle redevient d’actualité. On apprend ainsi que le ministère public va, le 31 mars, demander la clôture de l'enquête sur les éventuelles conséquences sanitaires du passage en France du nuage radioactif  de 1986.

L’information judiciaire est ici ouverte depuis juillet 2001 et une seule personne a été mise en examen: le Pr Pierre Pellerin, 87 ans, poursuivi pour «tromperie aggravée» depuis mai 2006. En 1986, ce scientifique était directeur du Service central de protection contre les rayonnements ionisants (SCPRI), ancêtre de l’IRSN dépendant du ministère de la Santé. Il est en substance accusé d’avoir volontairement diffusé de fausses informations quant aux conséquences, en France, de la radioactivité issue par voie atmosphérique de la centrale de Tchernobyl.

Le parquet général va demander un non-lieu et la clôture de l'information judiciaire en soutenant que l'élément intentionnel de l'infraction reprochée au Pr Pellerin n'est pas caractérisée et qu’il n’a pas volontairement diffusé de fausses informations sur l'ampleur de la radioactivité. Le ministère public soutiendra en outre qu'aucune expertise scientifique n'a établi de lien entre le survol du nuage radioactif sur le territoire français et l'existence de pathologies.

Face au ministère public et au Pr Pellerin: l'Association française des malades de la thyroïde (AFMT). «Les victimes françaises de Tchernobyl estiment que cette attitude vise à étouffer l'instruction pénale portant sur la problématique majeure de la communication officielle en direction des populations, lors des catastrophes nucléaires, ce qui est absolument intolérable», accusent les responsables de cette association qui annoncent une mobilisation le 31 mars à Paris. L'AFMT et le réseau Sortir du nucléaire demandent au ministre de la Justice Michel Mercier «qu'aucune entrave ne soit opposée au déroulement normal de l'instruction pénale sur Tchernobyl.»

Où est la vérité? Sait-on quelles ont été, en France, les conséquences sanitaires de la radioactivité en provenance de la centrale ukrainienne? Pour répondre à cette question, on ne dispose que des résultats des travaux menés depuis 2000 par les spécialistes de l’Institut de veille sanitaire (InVS) et de son département «maladie chronique et traumatisme». Un premier bilan de la surveillance avait été dressé en 2006, vingt ans après la catastrophe. Les dernières données actualisées datent de juin 2010. Elles ne concernent que les cancers thyroïdiens car ces cancers constituent le seul impact sanitaire scientifiquement démontré dans les pays de l’Est de l’Europe les plus exposés à cette radioactivité, avec d’abord une épidémie observée chez les enfants actuellement suivie d’une autre chez les jeunes adultes.

Selon l’InVS, il est aujourd’hui acquis que les régions de l’Est de la France ont, en 1986, été en moyenne 8 à 10 fois plus exposées que celles de l’Ouest, mais 100 fois moins exposées que la Biélorussie. Résumé des données disponibles  et des interrogations en cours:

Le nombre des cancers de la thyroïde a commencé à augmenter avant Tchernobyl

En 2005 on a recensé près de 7.000 nouveaux cas de cancers de la thyroïde avec, depuis 1980, un taux d’augmentation de l’ordre de 6% par an depuis 1980. En fait l’augmentation du nombre de cas est continue depuis 1975. «Elle a commencé avant 1986 et ne semble pas s’être accélérée après 1986, précise-t-on auprès de l’InVS. Cette augmentation est également constatée dans la plupart des pays d’Europe de l’Ouest mais aussi aux Etats-Unis, non touchés par l’accident, avec une augmentation très similaire en France et aux Etats-Unis. La répartition Est-Ouest sur notre territoire rend peu plausible l’hypothèse d’un effet Tchernobyl».

En 2000, l’InVS avait fait une estimation du nombre de cancers de la thyroïde liés aux retombées de l’accident de Tchernobyl chez  des jeunes âgés de moins de 15 ans résidant dans l’Est de la France: «entre 0,5 et 22 cas pour la période de 1991-2000» et «entre 7 et 55 pour la période 1991-2015». Le nombre de cas de cancer de la thyroïde spontanés (c’est à dire sans exposition aux retombées de l’accident) attendus pour cette même population était alors «de 97 sur la période 1991-2000» et de «899 sur la période 1991-2015».

Conclusions de 2006 :

«Les résultats ne vont pas globalement dans le sens d’un éventuel effet de l’accident de Tchernobyl en France. L’augmentation observée des taux d’incidence des cancers thyroïdiens est retrouvée dans la plupart des pays développés. Les techniques diagnostiques, ainsi que la réalisation plus fréquente de thyroïdectomie totale pour pathologie bénigne amènent à la découverte fortuite de cancers et jouent vraisemblablement un rôle important dans l’augmentation constatée. Les disparités régionales importantes observées ne correspondent pas à celles des retombées radioactives de Tchernobyl et pourraient refléter essentiellement des disparités de pratiques médicales».

Le mystère Corse

Une étude rétrospective de la fréquence des cancers de la thyroïde a été menée pour la période 1998-2001 dans la population résidente en Corse au moment du diagnostic. Chez les femmes, le taux n’est pas significativement différent des taux relevés à l’échelon national (12,7/100.000 personnes années en Corse, 15,9 dans le Tarn). En revanche, chez les hommes, le taux est significativement supérieur au taux le plus élevé observés en France (6,8 en Corse, 3,8 dans le Doubs). «Toutefois l’étude ne permettait pas de savoir si les personnes atteintes résidaient en Corse en 1986», souligne l’InVS qui estime que ces résultats justifient la poursuite de travaux d’estimation de l’incidence en Corse pour la période 2002-2006, et ce «afin de vérifier si ces premiers résultats se confirment». 

A quoi tient l’augmentation du nombre des cas?

Pour l’essentiel à une meilleure surveillance diagnostique: selon l’InVS, des cancers sont découverts à un stade de plus en plus précoce de leur développement. Il faut ajouter que les cancers de la thyroïde sont très rares chez les enfants: 0,5 à 2 par million d’enfants âgés de moins de 15 ans (soit au plus 25 cas par an pour la France entière). Ces taux sont de même ordre que les taux observés en Europe ou aux Etats-Unis. Là aussi une tendance à l’augmentation de ces cancers a été observée au cours des vingt dernières années en France comme aux Etats-Unis. Elle ne serait toutefois pas statistiquement significative et reste «difficile à interpréter du fait des fluctuations aléatoires importantes au regard du faible nombre de cas». 

Saura-t-on, un jour, l’entière vérité? Quatre études sur des facteurs de risque des cancers de la thyroïde sont en cours en France. L’une d’elles menée par l’Inserm concerne les enfants et adolescents qui résidaient en 1986 dans l’Est de la France et en Corse. Plus généralement une amélioration du système de surveillance épidémiologique des cancers est en cours de développement.

Jean-Yves Nau

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