Life

La grande peur du nucléaire

Philippe Boggio, mis à jour le 28.03.2011 à 7 h 00

L'atome c'est la version moderne, laïque si l’on veut, de l’effroi surnaturel et de l’épouvante biblique.

Test d'une bombe atomique en avril 1954  REUTERS

Test d'une bombe atomique en avril 1954 REUTERS

L’énigme est rarement formulée, l’heure est à la solidarité plutôt qu’à l’étonnement, mais le monde entier l’a certainement a l’esprit: qu’est-ce qui peut bien pousser les Japonais à continuer à dîner avec le diable? A vivre avec le risque nucléaire tout autour d’eux, en des centrales dont l’invulnérabilité vient d’être dramatiquement prise en défaut, après avoir vu leur destinée hantée par les explosions atomiques d’Hiroshima et de Nagasaki?

On les sait, par les sondages, très opposés à cette forme d’énergie, mais aussi disciplinés et réalistes. Ils n’ont pas le choix. Dépourvu de matières premières combustibles, l’archipel a bien été obligé d’opter pour la filière nucléaire, très tôt après la guerre. Mais les Japonais nous apparaissent aussi un peu comme des humains d’après la terreur, comme si le rayonnement psychologique des radiations de 1945 avait atteint une génération après l’autre, annihilant encore les réactions des héritiers. Ce silence du chagrin, muselé, enfermé dans un «sarcophage», à l’image de celui que les ingénieurs de Fukushima envisagent désormais de jeter par dessus leur centrale maudite, est peut-être le stade ultime de la désespérance.

Car ce sont les autres, ailleurs sur la planète, qui font montre, depuis l’accident de Fukushima, d’une perméabilité au péril particulièrement forte, qui rappelle l’émotion, bruyante et exacerbée, exprimée après la catastrophe de Tchernobyl, en 1986. Il a suffi, après les premières fuites de la centrale japonaise, de quelques déclarations d’écologistes, en Europe, de l’offensive médiatique de la galaxie d’associations Sortir du nucléaire, pour qu’aussitôt, sans résistance, et avec moins de langue de bois que d’habitude, les gouvernements, aux USA, en Angleterre, en France.., s’engagent à procéder à des audits de leurs parcs de réacteurs, et à promettre, à l’avenir, de privilégier les configurations nucléaires les plus sûres. En Allemagne, Angela Merkel a même pris les devants en annonçant que l’activité des plus vieilles installations ne serait pas prolongée. Les Américains, et pas seulement sur la côte pacifique, ont vidé les pharmacies de leurs stocks de pastilles d’iode. On suit la progression du «nuage radioactif» d’ouest en est, même si tous les spécialistes s’accordent à expliquer que celui-ci contient des particules si minimes qu’elles ne sont même plus détectables par leurs instruments de mesure. Mais ce vent mauvais est pourtant signalé par les médias au dessus de New-York, aux Antilles et à Saint-Pierre et Miquelon, et son survol de la France est attendu pour le 23 ou le 24 mars. Il sera de mille à dix mille fois plus faible que son aïeul de Tchernobyl, celui-là même qui avait choisi de rebrousser chemin, au dessus du Rhin, le 1er mai 1986.

Mais voilà, la peur est revenue. La peur des peurs. Qui les dépasse ou les englobe toutes. La version moderne, laïque si l’on veut, de l’effroi  surnaturel et de l’épouvante biblique. L’imaginaire contemporain est à peu près capable de délimiter l’effet possible des plus graves déchaînements naturels, typhons, séismes, tsunami... Il connaît bien la guerre, que les hommes peuvent déchaîner, les pluies d’obus ou le napalm. Tous ces degrés de violence, croit-il, laisse derrière eux des survivants, et une vie possible. Ces calamités peuvent annihiler le présent, et même le passé, elles laissent un avenir ouvert.

L’atome promet, lui, à nos fantasmes la mort totale. Après l’explosion, ou même sans explosion, la mort dans l’air, inodore, indolore, incolore; la mort sans ennemi; la mort même par les plus belles journées d’été. La mort, remise à plus tard pour le plus grand nombre, mais certaine, par cancer de la moelle épinière ou effondrement des défenses de l’organisme…

Cette panique, qui se tient en lisière, entre deux catastrophes, mais ne reflue jamais, est surtout occidentale. Les populations pauvres du sud ont encore souvent des craintes plus immédiates, le paludisme, le sida ou la dénutrition. D’autres portent en elles de tels taux de fatalisme, hérité du temps, d’un tempérament collectif ou d’une foi religieuse, que l’idée de la fin leur est demeurée familière. Relative. Il est même des endroits de la terre, des conditions sociales, où sa perte demeure plus douce que la vie.

Avant que le parc nucléaire mondial ne s’élargisse plus résolument à l’Asie ou à l’Afrique, sa résonance psychique et culturelle demeure un phénomène étroitement lié à l’histoire du Nord. Plus exactement encore à l’éruption de la société de consommation. 1945. Aux Etats-Unis, la fin de la guerre va bientôt donner naissance à un temps d’euphorie et de conquête civile. Une dernière étape à franchir: la capitulation du Japon. Toutefois, les physiciens qui travaillent en secret, depuis 1941, à la mise au point d’une bombe d’une puissance inégalable, sont en mesure de fournir «Little Boy» aux militaires. C’est un engin de taille réduite, à la forme allongée d’un poisson ou d’un sous-marin de poche. Une première explosion-test, le 16 juillet 1945, dans le désert du Nouveau Mexique, s’avère concluante. Trois semaines plus tard, le 6 août, le bombardier Enola Gay embarque la toute petite bombe et s’en va la larguer sur Hiroshima.

L’effet est dévastateur au Japon. Mais pas encore sur les consciences occidentales. L’heure est à la liesse de la victoire. Une aube nouvelle se lève, pense-t-on. Tout était prêt pour le bonheur par le confort et le crédit, comme si la naissance de l’individualisme avait été en fait retardée par la guerre. La technique militaire se met au service des arts ménagers et de l’aménagement des banlieues résidentielles. Bien sûr, on ne tient pas à voir les photographies des conséquences, sur les corps ou sur le paysage, des deux «champignons» d’Hiroshima et de Nagasaki. Mais le Japon était encore l’ennemi. Deux ou trois ans durant, la bombe atomique devient le garant supérieur du rush américain vers la prospérité, lui-même bientôt alimenté par la gourmandise européenne.

Hélas, les Soviétiques vont avoir leur bombe H. Depuis 1946, Staline fait pousser les recherches nucléaires dans les laboratoires de Sarov, à 500 kms de Moscou. Les militaires et les physiciens américains parient encore sur l’échec de la mise au point, quand, en août 1949, l’URSS fait exploser sa première bombe. Le public américain est stupéfait. Il trouve au «champignon» russe une sale couleur noire. Il prend peur. Il s’était déjà habitué à la quiétude matérialiste. Dès lors, l’ambition, l’espérance, l’opulence des familles vont aller de paire avec un danger jusqu’alors inconnu. Le péril atomique par «les Rouges». Les maisons individuelles, avec de si jolis jardins, la balançoire des enfants, et des garages pour deux voitures, vont se doter d’abris anti-atomiques domestiques. Les publicités pour les cuisines équipées vont voisiner avec les films d’alerte aux radiations.

L’administration américaine produit des campagnes de recommandations. «Survivre à une attaque atomique». Les enfants des écoles apprennent à se cacher sous les tables. Un symbole apparaît, curieusement champêtre. Un trèfle, mais ses feuilles noires sur fond jaune donnent le frisson. Cette campagne de vigilance, souvent démesurée, parfois même hystérique, va durer dix ans. Khrouchtchev a prévenu: «si les Etats unis veulent la guerre, nous finirons en enfer». La peur va accompagner, comme un mauvais génie, le développement du niveau de vie de l’occident. Elle ne cédera pas devant le nucléaire civil. Cinquante ans plus tard, elle est toujours le reflet brisé mais insistant, l’image comme irradiée, des existences aisées, ici bas.

La Guerre froide est entrée au musée des horreurs. Tout comme les décennies de difficiles négociations sur le désarmement est-ouest. Le risque militaire s’éloigne plutôt. On ne trouve plus de Dr Folamour qu’en Iran, en Corée, peut-être au Pakistan. Gouvernements et scientifiques ont fusionné les deux faces de l’après-guerre, l’atome et le développement, pour produire ce qui a été ensuite vanté comme la plus propre, la plus efficace des énergies. Indirectement, le monde occidental se chauffe et s’éclaire par les inventions malencontreusement diaboliques de la famille Curie et d’Oppenheimer.

Depuis cinquante ans, parrallèllement à l’affinement de la recherche scientifique, la tâche principale des autorités est de l’ordre du mensonge. De l’omission. Au moins de la prudence. Tout le monde le sait, ou s’en doute. Beaucoup cherchent à le combattre, et appellent à «sortir du nucléaire». Trop tard. L’atome moderne est comme un géant surdimensionné, couché en travers de notre petite planète, qu’on espère endormi, et dont on redoute les brusques réveils. Three Mile Island, Tchernobyl, Fukushima, désormais…, les accidents de centrales qui tournent à la catastrophe libèrent régulièrement une autre énergie, également puissante et nuisible. Un découragement spécifique, signature de la modernité: le mal par radiation. Plus insidieux. Qui vaut à lui seul des dizaines de tsunami et de séismes. Parce que persistant. Dans le temps et sur les esprits.

Les Japonais viennent de comprendre que le lait des enfants devra peut-être être importé, à l’avenir. Dans un rayon de cent kilomètres, la vie sera peut-être interdite autour de Fukushima, et ce, pour des années. La côte du nord, les pâturages, les chemins creux, sont atteints. L’ennemi est invisible dans les plus beaux paysages. En chacun de nos contemporains certainement aussi.

Philippe Boggio

Photo: Test d'une bombe atomique en avril 1954  REUTERS

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