France

Ostalgie parisienne: bienvenue à Vintage Park

Jean-Laurent Cassely, mis à jour le 22.03.2011 à 14 h 21

Entre gentrification et fidélité à ses racines, l’Est parisien pourrait bien devenir un parc d’attraction du Paris populaire et de l’ère industrielle. Visite guidée.

Ménilmontant / Iderectori / via Flickr CC Licence by

Ménilmontant / Iderectori / via Flickr CC Licence by

Les chercheurs Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot qui, avant de s’attaquer au «président des riches», ont longtemps arpenté la capitale, notaient à propos du XIe arrondissement de Paris:

«Le promeneur comprend que ce quartier vit à l’heure de l’émotion nostalgique se nourrissant des souvenirs surgissant d’un passé lointain… On se trouve d’emblée dans une mise en scène du passé populaire du quartier

Ménilmuche, la Popinque, Charonne, autant de villages et quartiers dont les noms sonnent popu en diable et dont le décor tranche avec le monumentalisme du Paris – Ville Lumière des brochures touristiques! Cette mise en scène du passé populaire, les sociologues entreprennent de la détailler pour le lecteur dans leurs Quinze Promenades sociologiques à Paris. Ils prennent l’exemple d’un bar typique de la rue Oberkampf, sorte de musée à ciel ouvert des façades et enseignes de l’ère industrielle: 

«Le Mécano Bar, au n°99, est un exemple de la décoration des établissements du quartier. La préservation des traces du passé est affichée dès l’entrée au-dessus de laquelle figure encore l’enseigne “Machines-outils et outillage moderne”, pour rappeler que ce lieu était autrefois celui d’une petite entreprise d’outillage. A l’intérieur, la recomposition de ce passé ouvrier est la règle

Les deux explorateurs des transformations de Paris nous proposent tout au long du chapitre une ethnographie de cette Est-Touch parisienne si caractéristique: les menus de bistrots écrits à la craie sur des tableaux noirs, la préservation des enseignes d’époque, le mobilier vintage, autant de signes du bon goût Est parisien tout en bonne franquette savamment orchestrée.

Ce qui est curieux, ajoutent-ils non sans ironie, c’est que «les ouvriers ont vu leur proportion dans la population active diminuer de moitié, dans le XIe arrondissement, entre 1982 et 1999, passant de 24% à 12%. Alors que les cadres et professions intellectuelles supérieures doublent leur représentation (15,7% à 32,9%)». A l’heure du changement sociologique des quartiers Est, la nostalgie ouvrière semble fonctionner à plein.

Quiconque découvre cette partie de la capitale sera sans doute frappé par le contraste entre un joli aménagement d’anciens entrepôts, de jardins partagés, de passages, «cités» et «villas» fleuris, et des poches de pauvreté concentrées dans du logement social moderne qui n’a certes pas le cachet du vieux Paris. En 2006, Les habitants des quartiers prioritaires de la politique de la ville —14 à Paris dont la moitié dans l’Est— avaient un revenu près de deux fois moins élevé que celui de l’ensemble des Parisiens (32.100 € à Paris contre 16.700€ dans ces quartiers). En fait, l’Est parisien est à la fois un refuge pour les habitants les plus modestes et un terrain de jeu pour la réinvention d’un Paris vintage.

Karl Marx, Louise Michel et bars vintage

La physionomie de l’Est parisien est marquée par la révolution industrielle. Dans le partage du territoire, l’Ouest s’est très précocément réservé les richesses de la capitale, quand les centaines de milliers d’ouvriers et artisans parisiens échouaient au Nord et à l’Est, dans les communes périphériques rattachées à Paris en 1860.

Poussée par les inégalités sociales de l’époque et emblématiques de l’émancipation du peuple parisien, La Commune de Paris a vécu ici ses derniers jours. Aujourd’hui, ses 140 ans sont célébrés par la mairie de Paris, les amoureux d’histoire et les militants qui défendent son héritage idéologique. Si, en 2011, l’heure n’est plus vraiment aux barricades, l’identité frondeuse et égalitaire de cette séquence historique qui avait fortement marqué Karl Marx est encore vivante dans le quartier. «Il y a un comportement social, une convivialité comme on dirait aujourd’hui… Un côté très naturel, sans frime et sans chichi» qui perdure. C’est ce que pense Gérald Dittmar, libraire dans le quartier, éditeur et auteur de plusieurs ouvrages sur l’histoire de la Commune.

 Derniers combats au Père-Lachaise, 1871, huile sur toile, 51,5 cm x 93,5 cm . Henri Félix Emmanuel Philippoteaux Musée d'art et d'histoire de Saint-Denis (France).

Derniers combats au Père-Lachaise, 1871, huile sur toile, 51,5 cm x 93,5 cm . Henri Félix Emmanuel Philippoteaux Musée d'art et d'histoire de Saint-Denis (France), via Wikipedia Commons;

Ce «climat», cette ambiance de Gamin de Paris et le caractère atypique de l’urbanisme environnant (petites rues sinueuses, pentes abruptes et haussmannisation très faible) donnent à l’Est son charme populaire. Le piéton de Charonne, photographe et blogueur, arpente ce Paris populaire et en restitue les traces. Dans son exposition, il propose «des ambiances de zinc et des gueules de comptoirs glanées ça et là au hasard des rencontres». Sur son blog, il part à la recherche des ambiances rétro, des brèves de comptoir et des petites coutumes désuettes, comme ces œufs durs posés sur le comptoir.

La recherche du vrai rade parisien est d’ailleurs aujourd’hui une quête d’autant plus difficile à mener que la réinvention des traditions populaires brouille la frontière entre l’ancien et le néo-ancien…

Longtemps, ce territoire a été délaissé, jusqu’à ce que la hausse du foncier partout ailleurs et la mode du pittoresque villageois se conjuguent pour lui donner un attrait nouveau. A l’instar du couple Pinçon-Charlot, plusieurs observateurs ont pointé ce renouveau d’image. Un blogueur de l’Est parisien (Paris Perdu) notait en 2007:

«Aujourd'hui à Belleville, des groupes de touristes visitent le quartier... comme ils visiteraient un musée ou un parc d'attraction. Pourtant Belleville, n'a ni Sacré-Cœur, ni Moulin Rouge à exhiber, seulement un entrelacs de ruelles, négligées par Haussmann, et où 80 nationalités cohabitent.»

Y aurait-il ici un tourisme alternatif appelé à se développer? «La petite métallurgie, qui s’est maintenue jusque dans les années 1960, n’est plus, au début du XXIe siècle, qu’un souvenir», lit-on dans L’Atlas des Parisiens. Or un quartier comme Ménilmontant s’est spécialisé dans l’entretien de ce souvenir du patrimoine ouvrier. Libérés de tout référentiel, les signes de l’ère industrielle sont désormais disponibles pour le remix, ils se baladent en toute liberté.

Rue Jean-Pierre Timbaud, La Maison des Métallos (établissement culturel de la ville de Paris) est un centre d’art et d’animation. L’immeuble, dont la façade a été rafraîchie et l’intérieur redesigné avec des touches pop colorées, côtoie celui de l’authentique Maison des Métallos, celle de l’Union Fraternelle de la Métallurgie et de l’antenne CGT du XIe arrondissement. Un «lieu unique (qui) est la marque d'une histoire sociale et ouvrière qui remonte au XIXe siècle».

Inaugurée sous le Front populaire, la Maison est un haut lieu de l’histoire ouvrière et un témoin de l’âge d’or de la centrale syndicale. «Avec des salles d’exposition et de concert, et un théâtre, ce lieu est devenu la synthèse symbolique du quartier, mêlant le passé ouvrier et le présent culturel des classes moyennes intellectuelles», notaient encore nos deux sociologues parisiens. Une «synthèse symbolique» qu’on peut aussi voir comme une confusion des genres, à commencer par le nom de l’établissement qui a été conservé.

Le rayonnement culturel voulu pour le lieu ayant pu par ailleurs entraîner un élitisme dénoncé par des associations qui veillent à sa mémoire, comme le Comité Métallos.

Ostalgie parisienne

Un peu plus loin, au Bastille Design Center, un «bâtiment industriel du milieu du XIXe siècle pour accueillir les événements du XXIe siècle», se tient une émouvante exposition sur les «Mémoires industrielles». Du charbon, des briquettes rouges, de la ferraille, matériaux historiques exposés comme on l’aurait fait avec des amphores romaines ou des statuettes d’une île du Pacifique… Le tout sur fond sonore industriel façon Steve Reich et ses bruits de la ville. Spectacle son et lumière qui restitue l’ambiance du quartier dans sa période industrielle.

Un peu à l’écart de la rue Oberkampf, les brocanteurs de luxe ont élu domicile sur une de ces placettes aux couleurs vives qui forment autant de décors de série télé. Lampes d’atelier, vieux mobilier de maison de familles modestes… une forme d’Ostalgie parisienne et d’engouement pour le folklore populaire du quotidien s’empare de tout le quartier.

En remontant un peu vers le Haut-Belleville, le visiteur de notre Metallurgic Park trouvera sans doute de quoi se distraire à La Bellevilloise. L’histoire de ce lieu, des origines à nos jours, est –là encore– tout un symbole. Voilà ce que nous en apprend le site de la mairie du XXe:

«Au 25, rue Boyer se trouve la coopérative "La Bellevilloise". Elle fut fondée en 1877 par une vingtaine d'ouvriers pour distribuer des denrées alimentaires à moindre coût. En 1909, une "Maison du peuple" est construite en ciment et briques, comprenant alors boutiques, salle de réunion, salle des fêtes... Sur sa façade, on aperçoit encore une faucille et un marteau entrecroisés.»

La Bellevilloise s’est métamorphosée en lieu de fête, restaurant et salle de concert. Comme chez les «métallos» voisins, on est ici en pleine réinvention d’un passé révolu, entre fidélité affichée aux utopies de l’époque et réinterprétation libre plus ancrée dans l’époque. Bref, c’est aujourd’hui plutôt sur le mode de la citation décalée et du storytelling que se vit et s’expérimente ce patrimoine ouvrier et populaire.

La Bellevilloise / Joël Charbon via Flickr CC Licence by

Les avis sont partagés sur les conséquences des transformations urbaines qui ont lieu ici. La gentrification a pu paradoxalement perpétuer l’esprit du quartier, les diplômés remplaçants les ouvriers dans les nombreux organes militants, les artistes se substituant aux artisans dans les ateliers. Et les bobos honnis sont peut-être les meilleurs conservateurs du patrimoine en perdition: après tout, l’ostalgie n’a jamais réalisé ses meilleurs bénéfices en ex-RDA.

Jean-Laurent Cassely

Un grand Merci à Joëlle Morel, Gérald Dittmar, Gérard Lavalette

Jean-Laurent Cassely
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Journaliste
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