Economie

Bank of America: elle est où la fraude?

Annie Lowrey, mis à jour le 23.03.2011 à 6 h 22

Des hackers viennent de publier tout un tas d'e-mails censés révéler une fraude au sein de la Bank of America. Mais qui a besoin d'eux?

Une publicité Bank of America à Times Square, New York, le 8 mars 2011

Une publicité Bank of America à Times Square, New York, le 8 mars 2011

Depuis des mois, les Anonymous, un groupe de hackers sur Internet, se vantent d'avoir en leur possession un trésor de guerre constitué de messages électroniques susceptibles de jeter la honte et le discrédit sur la Bank of America. A minuit, le dimanche 13 mars, ils les ont publiés. Sur le nom de domaine, choisi avec à-propos, de BankofAmericaSuck.com [La Bank of America craint] et avec le hashtag sur Twitter de «#blackmonday» [lundi noir]. La fuite vient d'un salarié mécontent, employé pendant sept ans dans une ancienne filiale de la Bank of America, Balboa Insurance.  Les e-mails font état de «corruption et de fraude», selon les termes des Anonymous, et montrent des employés effacer sciemment des informations, afin d'aider visiblement la banque dans des saisies immobilières. Pardonnez-moi si je baille. Primo, on connaît déjà beaucoup d'histoires, très bien documentées, sur de telles arnaques à l'hypothèque et autres saisies illégales. Secundo, et c'est là le plus important, les informations révélées par les Anonymous ne prouvent pas grand-chose.

Évidemment, personne n'a vérifié les documents de manière indépendante, et la Bank of America a nié de telles allégations, en déclarant à Reuters que les e-mails avaient été fournis par un ancien employé frustré, et qu'ils révélaient des erreurs d'écriture, et pas une escroquerie. La banque a aussi précisé que les e-mails n'étaient pas liés à des saisies. «Nous sommes persuadés que ces extravagantes affirmations sont fausses», a dit un porte-parole.

Comme souvent lorsqu'il s'agit du monde kafkaïen de la finance hypothécaire, beaucoup d'efforts sont nécessaires afin de déchiffrer toute la paperasse. «Vous êtes nombreux à ne pas connaître le groupe Balboa Insurance», écrit l'informateur sur le site, «mais si vous avez déjà souscrit à un prêt pour l'achat d'un véhicule, de fournitures agricoles, d'un mobile-home, ou d'un local résidentiel ou commercial, nous vous connaissons. En fait, nous vous avons probablement vendu...une assurance dont vous n'aviez même pas besoin». Cette assurance est une «assurance placée en force», et elle est parfaitement légale (bien que des procureurs généraux soient sur le point d'empêcher les banques et d'autres prestataires de services de pouvoir en profiter). Des prestataires, travaillant pour le compte de la banque-prêteuse, font souscrire les polices d'assurance. Le propriétaire-emprunteur paye ensuite des primes au prestataire – primes qui sont en général bien plus élevées que les taux du marché.

Manque de détails

La corruption et la fraude surviennent, apparemment, en cours de route. Un message électronique montre une liste de numéros de suivi de documents associés à des prêts immobiliers de GMAC, ainsi qu'une demande de «retrait d'image». Les e-mails ne disent pas précisément pourquoi Balboa cherche à retirer ces numéros de suivi, mais il est clair que, pour les employés, mieux vaut ne pas le faire – l'un d'entre eux parle même d'avertir des commissaires aux comptes. D'autres détails croustillants sont, eux aussi, écartés. L'informateur écrit que «quelqu'un m'a dit que la Boa [Bank of America] dissimule à dessein aux fédéraux des informations sur des saisies», mais sans en dire plus. (Il précise aussi que la banque encourage ses employés à sortir les uns avec les autres, cela faisant visiblement partie d'une culture d'entreprise sectaire.)

Que vous soyez enclin ou non à y voir la preuve d'une arnaque, la suppression de numéros sur des documents et l'imposition de polices d'assurance hors de prix a tout du pipi de chat. L'opinion publique entend parler de scandales sur des fraudes massives à l'hypothèque depuis des années maintenant: le FBI a commencé à signaler une «épidémie» en 2004.  Le seul intérêt que la révélation des Anonymous pourrait avoir serait de nous rappeler que, à la fois pendant la bulle et son éclatement, le système financier hypothécaire était une jungle truffée de produits pourris, de prêts poussant au surendettement, de documents bidons et de pratiques malhonnêtes – et que tout cela ne s'est pas vraiment amélioré depuis.

Bien entendu, les banques sont connues pour avoir ignoré ou encouragé les fraudes à l'hypothèque lors du gonflement de la bulle immobilière. Il y avait, par exemple, la fraude «endémique» du secteur des subprimes. Et même si beaucoup d'Américains ont menti pour s'acheter des maisons qu'ils ne pouvaient pas vraiment se payer, le gouvernement estime que les bailleurs sont responsables d'environ 80 % de la fraude. Ce n'est pas nouveau – tout comme cette escroquerie consistant à concevoir et à vendre des assurances douteuses inclues dans tous ces prêts douteux. 

Rien de nouveau

Mais l'éclatement de la bulle immobilière n'a pas éradiqué pour autant ces mauvaises pratiques. Les banques et les prestataires de services ont dû faire face à un raz-de-marée de maisons saisies, et ont souvent eu recours à des procédés misérables pour récupérer leurs arriérés. Vous en avez sans doute entendu parler. L'an dernier, la Bank of America a saisi la maison d'une famille qui n'avait jamais été en retard d'une seule mensualité. Un employé de JPMorgan avait aussi forcé la porte d'une maison pour en changer les serrures, tandis que sa propriétaire s'était réfugiée, terrifiée, dans sa salle de bains. La Bank of America a aussi, visiblement, saisi une maison alors qu'elle n'avait rien à voir avec son prêt.

Ce sont peut-être des incidents isolés, mais l'existence de problèmes systémiques est aussi largement attestée. Prenez cette autre récrimination courante faite à la Bank of America, et qui concerne son programme de révision de prêts – conçu pour que les gens gardent leurs maisons – et qui n'a pas réussi à aider ses bénéficiaires. Dans l'attente de leur révision de contrat, les clients payaient des «traites bien au-dessus de leurs moyens, en puisant dans leurs économies, leurs épargnes retraite, ou les comptes destinés à l'éducation de leurs enfants», comme on peut lire dans une procédure de 2010 déposée auprès du procureur général du Nevada. «De plus, à cause des assurances trompeuses de la Bank of America, les consommateurs s'en remettaient à des ventes à découvert et d'autres tentatives pour minimiser leurs pertes. Et attendaient, anxieux, mois après mois, en appelant la Bank of America et en renvoyant, encore et toujours, leurs papiers, sans savoir si et quand ils allaient être expropriés.»

Cette plainte s'inscrit dans un énorme scandale hypothécaire, bien connu, et souvent désigné par le sobriquet de «fraude à la saisie». L'an dernier, des magazines comme Mother Jones ont commencé à publier des articles  disant que les banques, ou les avocats à leur service, tripatouillaient un nombre vertigineux de documents nécessaires aux saisies immobilières. On y trouvait des signatures contrefaites. On y trouvait des documents anti-datés. Des problèmes si généralisés que 50 procureurs généraux ont décidé de joindre leurs forces pour enquêter et négocier avec les banques, en stoppant par là même des procédures de saisie dans plusieurs Etats. Une décision préliminaire concernant ce scandale vient juste d'être publiée ce mois-ci.

Personne ne sait ce qui sortira de ce scandale de la fraude à la saisie. Et il se pourrait bien que les Anonymous, qui prétendent posséder des informations supplémentaires, expliquent comment tout cela a pu se produire. Mais jusqu'ici, les détails dévoilés par les Anonymous sont à peu près aussi révélateurs que leur nom.

Annie Lowrey

Traduit par Peggy Sastre

Annie Lowrey
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