Sports

Pourquoi le foot favorise les forts au détriment des faibles

Brian Phillips

L'Europe, si préoccupée de son modèle social, a donné naissance à des ligues sportives ultracapitalistes, alors que l’Amérique du laissez faire économique a engendré des ligues socialistes.

Andres Iniesta célèbre un but lors du match FC Barcelone-Real Sociedad au Camp Nou le 12 décembre 2010,  REUTERS/Albert Gea

Andres Iniesta célèbre un but lors du match FC Barcelone-Real Sociedad au Camp Nou le 12 décembre 2010, REUTERS/Albert Gea

Si on les prend dans l’ordre chronologique inverse, les huit derniers champions de la première ligue portugaise de football sont le Benfica, le Porto, le Porto, le Porto, le Porto, le Benfica, le Porto, et le Porto. En Ecosse, la même liste se lit Rangers, Rangers, Celtic, Celtic, Celtic, Rangers, Celtic, et Rangers. En Angleterre, les trois mêmes clubs (Manchester United, Arsenal et Chelsea) ont gagné tous les titres (sauf un) depuis la création de la Premier League en 1992. La Liga, Ligue 1 d’Espagne, a couronné à 51 reprises le Barça ou le Real de Madrid.

Gagner un titre européen de football, c’est comme chasser le renard ou se tenir à proximité de Charlotte Casiraghi: une question de pedigree. Les plus grands championnats européens sont dominés par un groupe de deux, trois ou quatre équipes, la vieille garde, des titans du statu quo et qui parviennent, année après année, à s’emparer de tous les titres. (Cette année, les premiers des ligues mentionnées sont le Porto, le Celtic, le Barça et Man-U). Il y a des exceptions -la France et l’Allemagne ont des championnats moins déséquilibrés- mais ce sont en quelque sorte et avant tout des exceptions qui confirment la règle.

La probabilité qu’un petit club vienne déloger de leur piédestal ces institutions du football mondial est extrêmement faible. Les superpuissances locales ont non seulement l’avantage de la tradition et de la popularité –ils ont plus de supporteurs, vendent plus de t-shirts officiels et les bons joueurs et les bons entraîneurs finissent toujours chez eux– mais les ligues elles-mêmes sont souvent conçues pour préserver leurs intérêts. Dans le foot, l’argent c’est l’avenir et l’avenir n’est pas le même pour tout le monde. Le gros des recettes du sport provient des droits de retransmission télévisée, des sommes très importantes qui, dans de nombreux pays, sont évaluées en fonction du classement du club, de son nombre de supporteurs et du nombre de fois ou ses matchs sont retransmis à la télévision. La clique des gros clubs est donc assurée de se tailler la part du lion.

Chelsea vs West Ham

La Premier League anglaise est en fait l’enfant de cette faction des meilleurs clubs qui souhaitent garder le pactole télévisuel pour eux seuls. Pourtant, même au sein de cette classe protégée, il existe des disparités. L’an dernier, Chelsea a gagné 30 millions de dollars de plus en droits télévisés que son voisin londonien et rival de Premier League, West Ham. Cet argent, ce grand club peut immédiatement l’investir pour attirer de nouvelles stars, creusant encore l’écart avec West Ham (Gardez à l’esprit que comme la plupart des ligues de football, la Premier League ne connaît pas de limitation de salaire et de système de draft à l’américaine). Les clubs qui finissent au sommet de leur ligue nationale peuvent participer à la Champions League, ou de plus grands profits encore les attendent.

Pour des supporters américains, habitués au système de redistribution des richesses (la luxury tax –sorte d’ISF sportif qui voit les ligues récupérer une partie des bénéfices d’une équipe au delà d’une certaine somme et redistribuer l’argent aux autres équipes moins fortunées, NdT) et à l’idée que les moins bonnes équipes devraient avoir un accès prioritaire aux nouveaux talents – des mécanismes visant à permettre aux petits à se maintenir en course (comme le système des «drafts») – il peut paraître ahurissant de constater que la majorité des ligues de football ont pour principal objet d’écraser les petits sous un rocher. Regardez les nouvelles règles de retransmission télévisée en Espagne. Dans le passé, le FC Barcelone et le Real Madrid négociaient leurs contrats individuellement. Ils ont aujourd’hui accepté de rejoindre un collectif formé par les meilleurs clubs, un mouvement qui devrait permettre de gonfler les revenus globaux. Mais les deux géants ont exigé, pour rejoindre le groupe, de disposer de 34% des revenus télévisés. Cet accord leur permettra de gagner des centaines de millions de dollars de plus que les troisième et quatrième équipes du championnat espagnol. Leur suprématie de fait vient tout simplement d’être gravée dans le marbre.

La vieille blague qui concerne le foot et les sports américains veut que l’Europe, si préoccupée de son modèle social, ait donné naissance à des ligues sportives ultracapitalistes, alors que l’Amérique du laissez faire économique a engendré des ligues socialistes. Au regard des inégalités systémiques auxquelles les clubs de foot doivent faire face, il serait plus judicieux de décrire les ligues européennes comme des aristocraties féodales – tout pour les seigneurs, pas grand-chose pour les paysans. Les ligues américaines promeuvent la mobilité sociale. La NFC a envoyé 10 équipes différentes en finale du Super Bowl ces dix dernières années. Même les Yankees et les Red Sox, les équipes américaines se rapprochant le plus des équipes européennes, ont vu leur prédominance contrée par la Major League de base-ball – imaginez dans quel état elles auraient laissé le reste de la ligue sans la Luxury Tax et le système de «les-derniers-seront-les-premiers-à recruter» de la MLB. Sans ce système, les deux seuls clubs  à être parvenu, en Premier League anglaise, à faire leur entrée dans la cour des grands ces dix dernières années sont Chelsea et Manchester City, des clubs dont les propriétaires sont, respectivement, un ploutocrate russe et un membre d’une famille royale d’un émirat du Proche-Orient. Pour qu’un club nouveau riche (en français dans le texte) fasse son entrée dans l’aristocratie foncière,il lui faut être encore plus riche que nouveau.

Et alors?

Ce qui nous amène à LA grande question: Les supporters doivent-ils ou non s’en soucier? Cette question est clairement centrale pour les fans des clubs de seconde ou troisième catégorie, que cette situation empêche de fait et légalement d’accéder au moindre titre d’importance. (Dans certains pays, il n’est pas rare de voir les supporters soutenir leur club local  et un des grands clubs nationaux -il n’y a pas de contradiction tant ces clubs n’opèrent pas sur le même plan). D’un point de vue plus neutre, la question est plus complexe. Il s’agit au fond de troquer une source d’excitation pour une autre.

Nous n’avons pas pour habitude de penser au sport en ces termes, mais une ligue pose un problème de conception –un problème esthétique, même. Une ligue de sport professionnel doit trouver l’équilibre entre des priorités distinctes et souvent contradictoires, et la manière dont elle le trouve permet de déterminer, avant même que le moindre joueur n’ait projeté de quelque manière que ce soit une balle dans un espace, le type de spectacle qu’elle proposera à ses spectateurs.

Une des raisons qui pousse les supporters à regarder des sports collectifs est leur caractère intensément compétitif –des affrontements entre des équipes de même puissance et dont l’issue est incertaine. Une autre est de voir des joueurs extraordinairement doués mener la maîtrise du jeu à des sommets quasi artistiques. Si vous mettez en place une ligue où les talents s’équilibrent -en réglementant de manière drastique les transferts de joueurs, en limitant les dépenses et en réattribuant une partie des profits généras aux équipes les plus faibles– vous encouragez les matchs serrés. Mais les meilleurs joueurs étant répartis dans toutes les équipes, vous découragez l’élaboration d’actions vraiment spectaculaires.

Beauté vs compétition

D’un autre côté, si vous permettez à une ligue de concentrer les talents dans quelques équipes –en faisant sauter les limites aux investissements et en permettant aux lions de se tailler leur part– vous pourrez voir une poignée d’équipes délivrer des prestations de toute beauté. Mais la compétition aura tendance à être à sens unique. Regarder Madrid déployer son jeu peut être un spectacle à couper le souffle –mais ils jouaient contre qui au fait? (Sid Lowe a montré, le mois dernier, que le Real et le Barça ont gagné 119 de leurs 140 derniers matchs en excluant les rencontres entre les deux équipes – et en ont perdu six à eux deux.) D’un côté, nous avons un tournoi qui ressemble à une table de roulette au casino. De l’autre, nous avons les Harlem globetrotters.

Le vieux débat agitant les forums et qui oppose la parité aux dynasties est en fait intimement lié aux structures des ligues sportives. Les ligues américaines et européennes ont emprunté des voies radicalement différentes pour résoudre cette question, essentiellement pour des raisons économiques. Les ligues américaines, très fermées, favorisent une égalité rigoureuse, tandis que les ligues européennes,  moins structurées et moins contrôlées, sont plus susceptibles de se rendre à ce qu’un politicien appellerait «des intérêts supérieurs». En Amérique, lorsqu’une équipe comme les Miami Heat acquiert trois joueurs de classe internationale, l’affaire provoque un scandale national. En Europe, il n’est pas rare de voir le Real de Madrid faire cirer le banc à ces mêmes trois joueurs de classe internationale.

Pour les supporters, à commencer par moi, chaque approche offre quelque chose que l’autre abandonne. J’adore la folle chevauchée de la saison de la NFL, mais la complainte de Bill Simmons, qui évoque l’ère de «perpétuelle pourriture» a quelque chose de vrai. J’aimerais bien que les matchs de football soient tous aussi disputés, mais j’apprécie le caractère marmoréen de ces grandes équipes, qui leur confère un caractère mythique et bling-bling– l’Iliade + les gros titres de Voici.

Une question purement philosophique

Comment trouver le juste milieu? Une plus grande équité dans le football européen vaut-elle le démantèlement de Barcelone? (Docteur, c’est grave si je réponds non?) De la même manière, essayez de vous représenter à quoi ressembleraient les ligues américaines si elles s’étaient développées de la même manière que les ligues européennes? Aurions-nous apprécié de voir les Lakers mettre 40 points dans la vue aux Bucks si les Lakers avaient eu un banc aussi fourni que celui de la Dream Team de 1992? Au moins, au football, il y a la Champions League où tous ces colosses peuvent s’affronter les uns les autres. La NFL est, par contraste, la seule compétition de football américain de haut-niveau (désolé pour la Finlande). A-t-elle besoin de maintenir une extrême parité pour conserver de son intérêt ou – après cinq années de suite où le champion en titre du Super Bowl n’est pas parvenir à gagner un match de playoff – ne vaudrait-il pas mieux que les supporteurs disposent d’un mètre étalon de l’excellence ?

Dans les faits, ces questions demeurent rhétoriques tant que l’argent continuera de couler de part et d’autre de l’Atlantique. D’un point de vue philosophique, elles constituent une énigme captivante et votre réponse dépend de ce qui vous considérez comme le plus important dans le sport : l’excitation, le suspens, l’intensité et le caractère dramatique – ou la beauté, la beauté, la splendeur, la splendeur et… la splendeur

Brian Phillips

Traduit par Antoine Bourguilleau

Brian Phillips
Brian Phillips (8 articles)
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