Les mensonges du lobby des labos

Des médicaments génériques. REUTERS/Ali Jarekji

Des médicaments génériques. REUTERS/Ali Jarekji

Comment, aux Etats-Unis, les laboratoires pharmaceutiques exagèrent le coût de la recherche pour justifier leurs profits démesurés.

Depuis des années, le gouvernement américain essaie de faire baisser le prix des médicaments de marque pour les rendre accessibles au plus grand nombre. Il a essayé, en vain, de limiter la durée des brevets et autres clauses d’«exclusivité». Il a tenté, sans résultat, de négocier des réductions pour l’achat des médicaments pris en charge par Medicare, le système d’assurance santé américain.

A chaque fois, le lobby pharmaceutique a usé de ses immenses ressources et de son influence politique pour faire obstacle aux actions gouvernementales qui pourraient diminuer ses profits, alors même que ces derniers représentent souvent 25% à 50% des revenus des laboratoires. Et quasiment à chaque fois, les grands groupes pharmaceutiques ont justifié leurs énormes marges bénéficiaires par le coût faramineux de recherche et développement (R&D) des médicaments.

D’après le chiffre systématiquement avancé par les grands groupes pharmaceutiques (regardez, par exemple, cette vidéo de PhRMA, le groupement des industries pharmaceutiques américaines, qui explique comment monsieur Composé chimique devient monsieur Médicament de Marque), la mise sur le marché d’un nouveau médicament coûterait 1 milliard de dollars. Aujourd’hui, une nouvelle étude avance que le coût serait en réalité plus proche de… 55 millions.

Cela fait un demi-siècle que l’industrie pharmaceutique brandit l’argument du coût de la recherche et du développement, mais ce chiffre de 1 milliard date d’une étude de 2003, parue dans le Journal of Health Economics et signée des économistes Joseph DiMasi de l’université Tufts, Ronald W. Hansen de l’université de Rochester et Henry Grabowski, de Duke. Je les appellerai «l’équipe du Tufts Center», car ils travaillaient tous pour le Centre pour l’étude du développement des médicaments de l’université Tufts, un centre financé par les groupes pharmaceutiques.

Combien coûte la recherche?

L’équipe du Tufts Center «a obtenu de 10 laboratoires pharmaceutiques» qu’ils révèlent le coût de recherche et développement de 68 nouveaux médicaments sélectionnés au hasard. D’après ces données, le coût moyen était de 802 millions de dollars en 2000. Corrigé de l’inflation (+28% depuis 2000), cela équivaut à 1 milliard de dollars en 2011. Un milliard de dollars pour chaque boîte de médicament de votre armoire à pharmacie!

Pourtant, selon le PhRMA, cette estimation serait trop basse. En 2006, selon ses calculs, le coût moyen du développement d’un médicament aurait atteint 1,32 milliard. De 2000 à 2006, les coûts spécifiques liés au développement d’un médicament auraient donc augmenté de 64%. L’inflation des frais médicaux dépasse certes toujours l’inflation générale, mais sur cette période, le taux d’augmentation calculé par le PhRMA est plus de deux fois supérieur à l’inflation des frais médicaux, qui est de 26%. Si cette prétendue inflation n’a pas faibli depuis 2006, le coût moyen pour développer un médicament devrait aujourd’hui avoisiner les 2 milliards. Mais n’insistons pas, et contentons-nous de la dernière estimation officielle des grands labos, soit 1,32 milliard de dollars.

La nouvelle étude, parue dans la revue BioSocieties, a été menée par le sociologue Donald W. Light de l’université de médecine et de chirurgie dentaire du New Jersey et l’économiste Rebecca Warburton de l’université de Victoria. Elle s’appuie sur l’excellente enquête du journaliste Merrill Goozner, auteur d’un blog sur le secteur médical et de The $800 Million Pill, et du défenseur des consommateurs Jamie Love.

Light et Warburton font tout d’abord remarquer que les laboratoires pharmaceutiques ayant confié leurs chiffres de R&D sous le sceau de la confidentialité, ils sont invérifiables. Ensuite, ils trouvent curieux que seuls 10 laboratoires sur les 24 contactés aient choisi de participer, vu «l’importance du sujet et la notoriété du Centre» dans l’industrie. «L’échantillon pourrait être biaisé», suggèrent-ils, en faveur des laboratoires ou des médicaments «ayant les coûts de R&D les plus élevés». Enfin, Light et Warburton font observer que si l’équipe du Tufts Center a tenté de vérifier les informations fournies par les laboratoires pharmaceutiques, elle n’en fait aucunement mention dans son étude.

La puissance publique et son rôle dans la recherche fondamentale

Lorsqu’on développe un nouveau médicament, la première phase est la recherche fondamentale (par opposition à la recherche appliquée). Ce type de recherche n’est que très faiblement financé par les laboratoires pharmaceutiques: 84% des fonds proviennent de l’Etat, auxquels il faut ajouter les fonds non comptabilisés des universités privées.

Selon l’équipe du Tufts Center, les laboratoires pharmaceutiques dépenseraient en moyenne 121 millions de dollars en recherche fondamentale pour la découverte d’un nouveau médicament. Ce chiffre ne colle pas avec l’estimation de Light et Warburton: d’après eux, l’industrie pharmaceutique consacre à peine 1,2% de son chiffre d’affaires à la totalité de sa recherche fondamentale.

En intégrant quelques dépenses supplémentaires, les grands groupes pharmaceutiques voudraient nous faire croire que la recherche fondamentale engloutirait à elle seule plus d’un tiers des 802 millions de l’estimation du Tufts Center. Pour Light et Warburton, c’est beaucoup trop.

Autre erreur: l’équipe du Tufts Center n’a pas soustrait des coûts de recherche et développement les déductions fiscales des laboratoires pharmaceutiques. Or, font-ils remarquer, les coûts de R&D ne se déprécient pas avec le temps comme les autres investissements, et même, ils sont entièrement déductibles des profits imposables. Ainsi, après déduction fiscale, les coûts nets plongent de 39%. Ajoutez à cela d’autres réductions d’impôts, et l’estimation de recherche et développement du Tufts Center se retrouve divisée par deux.

Ce nouveau chiffre peut encore être divisé par deux, affirment Light et Warburton. En effet, la moitié de l’estimation du Tufts Center correspond au «coût du capital», c’est-à-dire aux revenus qu’aurait générés l’argent dépensé en R&D s’il avait été investi en Bourse. Cependant, comme le soulignent Light et Warburton, le coût de la recherche et du développement est inhérent à l’industrie pharmaceutique. Si l’on ne veut pas dépenser d’argent à ce poste, il faut changer de branche. Par ailleurs, qui a dit qu’un placement boursier augmentait forcément le capital? Parfois, le marché baisse. Nous sommes beaucoup à l’avoir appris à nos dépens en 2008.

Les erreurs

Il y a d’autres problèmes. Pour les essais cliniques, l’équipe du Tufts Center a établi un coût par patient six fois supérieur à celui calculé par les National Institutes of Health. De plus, elle estime à 7 ans et demi le délai entre les essais cliniques et l’autorisation de mise sur le marché, soit deux fois plus que l’estimation faite par Light et Warburton (moins de 4 ans).

Par ailleurs, parler en coût moyen et non en coût médian, comme le fait l’équipe du Tufts Center, est trompeur. En effet, les coûts de recherche et développement varient énormément selon les médicaments, et quelques exemples très onéreux suffisent à fausser la moyenne. Cela semble se vérifier ici: dans l’étude de l’équipe du Tufts Center, la médiane est à 74% de la moyenne.

Une fois toutes ces erreurs rectifiées (celles qui sont quantifiables du moins), Light et Warburton aboutissent à la conclusion que la mise sur le marché d’un médicament a un coût moyen de 59 millions de dollars et un coût médian de 43 millions. Corrigé de l’inflation, cela équivaut en 2011 à une moyenne de 75 millions et une médiane de 55 millions.

Bref, selon Light et Warburton, le chiffre de 1,32 milliard avancé par les laboratoires pharmaceutiques est surévalué de… 1,265 milliard. Appelons cela une erreur d’arrondi.

Timothy Noah

Traduit par Florence Curet

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