France

Parlons de l'avenir de notre pays plutôt que de ses racines

Jacques Attali, mis à jour le 21.03.2011 à 5 h 12

Une nation ne peut survivre si sa légitimité se limite à revendiquer une place dans l'Histoire.

Fronton de Notre Dame de Paris  Jacky Naegelen / Reuters

Fronton de Notre Dame de Paris Jacky Naegelen / Reuters

A quoi sert-il de parler des «racines» d'un pays, comme le font le président de la République et toute la droite, sinon à donner, implicitement ou explicitement, à ceux qui s'y rattachent un droit de propriété sur le pays, ou au moins une priorité sur les autres citoyens? En particulier, parler de racines chrétiennes voudrait-il dire qu'il convient de donner aux chrétiens la propriété de la France, ou au moins une priorité sur les autres citoyens? Mais quelle priorité? Et si un chrétien devenait athée ou musulman ou bouddhiste, perdrait-il ces privilèges? Absurde.

D'abord, jusqu'où s'enfoncent les racines de la France? Jusqu'au paléolithique, quand on identifie les premières populations sur le territoire de ce qui devint ensuite notre pays? Jusqu'à l'an 481, quand un roi franc, Clovis, la conquiert? Ou seulement jusqu'en 1190, quand la France prend ce nom?

Ensuite, de quels peuples les Français d'aujourd'hui sont-ils issus? Toute cette page ne suffirait pas à nommer les Vandales, Burgondes, Alains, Suèves, Bituriges, Arvernes, Eduens, Ambarres, Carnutes, Aulerques et autres qui y ont fait souche! Sans compter, plus tard, des Normands, des Anglais, et tant d'autres.

Enfin, quelles religions se sont succédées sur son territoire? Là encore, il faudrait des pages pour nommer les innombrables variantes de religions celtes, gauloises, grecques, romaines ou juives qui se sont suivies ou ont cohabité sur notre territoire avant l'arrivée des multiples versions du christianisme. Et dans une partie de la France d'aujourd'hui, connue alors sous le nom de Septimanie, des musulmans ont fait souche au VIIIe siècle, avant que la chrétienté n'y soit vraiment dominante. Et si les premiers rois de ce qui deviendra bien plus tard la France ont choisi, au ve siècle, de devenir chrétiens, l'héritage d'un pays laïque ne se réduit pas à la religion d'un monarque, Clovis, qui a d'ailleurs décidé de devenir chrétien après quinze ans de règne, et surtout pour des raisons politiques, soucieux de l'alliance avec la puissante famille de sa deuxième épouse, Clotilde.

Cela n'est pas propre à la France: si on cherchait les racines d'autres pays, on aurait les mêmes surprises. L'Angleterre porte le nom d'un peuple allemand; l'Allemagne, celui de trois peuples différents, suivant la langue dans laquelle on la nomme; la Russie celui d'un peuple qu'ailleurs on nomme les Vikings.

Il ne faut donc pas jouer avec les mots: la droite ne nous parle des racines que pour nous dire qu'elle refuse les fruits. Mettre en avant l'héritage chrétien du pays, c'est exclure ceux qui ne se reconnaissent pas dans cette foi, et même ceux qui, chrétiens, ne veulent pas confondre leur foi et leur citoyenneté. C'est d'abord une petite manoeuvre pour exclure les musulmans, ainsi que pour minimiser le formidable héritage des Lumières, qui commencent d'ailleurs en France au XIIe siècle avec l'arrivée, par des traducteurs juifs, de textes musulmans porteurs de la pensée grecque...

C'est de tout cela qu'il faut être fier. C'est cela qui fait la grandeur de ce pays.

Une culture, une religion ou une nation ne peut survivre si elle se préoccupe d'exclure plutôt que de séduire, si sa légitimité se limite à revendiquer une place dans l'Histoire: elle doit revendiquer une place dans l'avenir. C'est pourquoi, au lieu de parler de l'héritage légué par chaque religion, on devrait plutôt évoquer la façon dont la civilisation de notre pays, nourrie notamment du fait religieux, peut répondre aux grandes questions du futur et attirer ceux qui le construiront.

Jacques Attali

Photo: Fronton de Notre Dame de Paris  Jacky Naegelen / Reuters

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