France

Sarkozy est battu, mais la gauche peut perdre

Jean-Marie Colombani, mis à jour le 24.03.2011 à 17 h 03

Rien de tel qu'un scrutin, même boudé, pour prendre la mesure de l'opinion après une succession d'évènements majeurs.

Panneaux électoraux / Vincent Kessler / Reuters

Panneaux électoraux / Vincent Kessler / Reuters

Il n’y a pas de meilleur indicateur en politique qu’un scrutin. Les élections cantonales viennent à point nommé pour donner le sentiment profond du pays à commencer par un taux d'abstention record lors du premier tour. Nous sommes, et nous resterons, dans une situation dominée par des crises multiples qui, toutes, sont de nature à alimenter le ressort dominant de notre société: la peur. Le résultat est toutefois, sur le plan politique, d’une assez grande incertitude. Un jour on se dit: voilà un événement favorable à la droite; un autre, une situation fait le jeu de la gauche. 

Hier, par exemple, Nicolas Sarkozy avait tout faux. Paraissant isolé sur le scène internationale, seul de son avis,  et s’étant fait presque forcer la main par Bernard-Henri Lévy. Aujourd’hui, avant même de savoir si l’opération militaire contre Khadafi peut être couronnée de succès, il peut se prévaloir d’une victoire diplomatique: avoir replacé la France au centre d’un jeu collectif (un sommet à l’Elysée associant la Ligue arabe à l’Union européenne) et pris la tête d’une juste cause. Hier, la gauche paraissait n’avoir plus devant elle que la question du choix de son candidat; aujourd’hui, elle est face à une cassure idéologique profonde avec les écologistes, conséquence directe des catastrophes survenues au Japon.

Avant donc de pouvoir lire et analyser le message des Français aux élections cantonales, repartons d’un constat simple. Aujourd’hui, Nicolas Sarkozy est battu. Mais la gauche peut perdre. La juxtaposition de ces deux propositions, auxquelles je crois, nous laisse donc un espace d’incertitude. Comment la droite et la gauche font-elles face à cette situation? En fait, d’une certaine façon, l’une et l’autre sont déjà dans l’après Sarkozy et l’une et l’autre sont menacées de l’intérieur.

D’abord la droite, puisque c’est elle qui gouverne. Elle est aujourd’hui mise en danger par la stratégie électorale de Nicolas Sarkozy. Après les propos de Claude Guéant (en substance: «on n’est plus chez nous!»), il n’y a plus de doute possible. Claude Guéant n’ayant pour l’opinion aucune autonomie, il est donc plus encore que son prédécesseur, Brice Hortefeux, la voix de son maître. Nous voilà donc parfaitement renseignés sur l’axiome qui guide l’Elysée: il s’agit de récupérer les voix du Front national en vue du deuxième tour de l’élection présidentielle. Deux conséquences: Claude Guéant, dans la droite ligne du discours de Grenoble, tient des propos qui sont la copie conforme des déclarations du FN, et le président récuse la stratégie dite du front républicain. Si donc il y a aux cantonales des seconds tours opposant un candidat de gauche à un candidat d’extrême droite, les électeurs de l’UMP feront ce qu’ils veulent. Motif: si Nicolas Sarkozy veut pouvoir récupérer au second tour l’électorat du FN, il faut que des passerelles existent.

Ce faisant, Nicolas Sarkozy commet trois erreurs. En premier lieu, il déplace le champ de bataille sur les questions d’immigration et de sécurité qui sont, certes importantes, mais en négligeant les attentes principales du pays, à savoir: chômage et pouvoir d’achat. En sachant que, sur ce terrain, la gauche est plus à l’aise. Mais les Français décryptent parfaitement la manoeuvre qui consiste à détourner l’attention. La deuxième erreur est plus difficile à apprécier. Pour considérer que Nicolas Sarkozy est dans l’erreur, il faut se rallier à l’idée qu’en 10 ans, la France est devenue plus tolérante et plus accueillante, et ce malgré la crise. Il y a certes une France qui peut se reconnaître dans un discours d’exclusion ou de discrimination; ou, en tous cas, qui adhère à l’idée que «nous ne serions plus en France». On dit: c’est une façon de dénoncer l’immigration clandestine que tout le monde est d’accord pour enrayer. Si ce n’était que cela, cela voudrait dire que Claude Guéant met le projecteur sur un échec du sarkozysme. En fait, il s’agit plus profondément d’une intolérance grandissante à des populations qui, issues de l’immigration, sont en fait aujourd’hui de jeunes Français. Mais est-ce une découverte? N’a-t-on pas vu dans les années récentes le FN conquérir Orange, Vitrolles ou Toulon, voire, par certains aspects, Nice? N’a-t-il pas depuis reflué? Pour ce qui me concerne, je fais donc le pari que le discours sarkozyste, malgré certaines apparences, est à contresens de l’évolution profonde du pays et de la diversité qui est la marque aujourd’hui de notre société et qui, pour les jeunes, est une donnée positive.

Si l’on accepte ce raisonnement, on comprend que la doctrine de Nicolas Sarkozy participe de la dynamique créée autour de Marine Le Pen: c’est sa troisième erreur. Comme l’ont montré certaines enquêtes d’opinion, Nicolas Sarkozy est désormais menacé de ne pas être présent au second tour. Tout se passe comme si les Français se préparaient à «zapper» Nicolas Sarkozy. On a vu, on a compris et on attend autre chose. Il ne faut certes pas négliger la capacité de rebond de ce dernier. L’intervention en Libye par exemple peut provoquer à son bénéfice une embellie telle que celle qu’avait connue François Mitterrand en 1991, au moment de la guerre du Golfe. Mais il est important d’observer que déjà, à droite, on s’inscrit dans l’après-Sarkozy.

Le sachant, ou le croyant, éliminé ou en passe de l’être, une partie de la droite se dit: il nous faut un champion de rechange. Et les regards se tournent aussitôt vers François Fillon. Lequel est pressé au point de devoir venir à la télévision réaffirmer sa loyauté vis-à-vis du président et confirmer la candidature de ce dernier à sa propre succession. A mes yeux, l’hypothèse d’un général de réserve est impraticable. Sous la Vème République, quiconque se dresse sur le chemin du président est, à juste titre, taxé de trahison et il en paye un prix très élevé (Chirac a du ainsi patienter près de 20 ans après avoir trahi Giscard). C’est pourquoi, François Fillon et Jean-François Copé ne peuvent penser qu’à l’échéance de 2017. Et ont donc commencé de batailler pour savoir lequel d’entre eux sera à même de contrôler l’UMP, après la défaite prévisible de 2012.

L’UMP précisément s’avance subrepticement sur le chemin de l’éclatement. Si toutefois continue de prévaloir une logique politique conçue par Patrick Buisson à l’Elysée et qui continuerait de rendre totalement poreuses les frontières entre la droite et l’extrême droite. La logique serait alors que le noyau dur de la droite, celui qui se reconnaît dans les plus récents propos de Claude Guéant, celui qui commence à se structurer autour de «la droite populaire» et de certains élus du sud, pourrait accentuer sa proximité avec un Front national qui, sous la houlette de Marine Le Pen, continuerait d’accréditer l’idée de sa dédiabolisation.

Mais une autre partie de la droite, celle qui considère que l’abolition de la peine de la mort, alors que le FN prône son rétablissement, est une barrière infranchissable, celle qui a été choquée par le discours de Grenoble, celle qui refuse de se reconnaitre dans les propos de Claude Guéant, celle-là pourrait tenter de réagréger autour d’elle le centre droit. Et la famille centriste. C’est dans cet espace-là très clairement qu’un Jean-Louis Borloo essaie de construire son chemin.

Face à un tel tableau, on se dit: pour la gauche c’est un boulevard. D’ailleurs, les Français souhaitent majoritairement (56%) sa victoire. En outre, au fil des petits cailloux télévisés laissés sur leur chemin par Anne Sinclair et Dominique Strauss Kahn, on peut penser que les Français plébiscitent ce dernier qui avance irrésistiblement vers sa candidature. Pourtant, la gauche aurait tort de s’inscrire trop vite dans l’après Sarkozy car, à supposer même qu’elle parvienne à maitriser le processus éminemment dangereux des primaires (dans les sections, chez les militants, la propagande anti DSK bat son plein), il lui faut désormais faire face à la question de l’alliance avec les écologistes.

Oublions les conditions dans lesquelles les écolos se sont saisis du drame japonais et regardons la réalité. Les porte-paroles des Verts font monter les enchères et veulent imposer aux socialistes un prix très élevé: sortir du nucléaire. Comme toujours Daniel Cohn-Bendit est le plus apte aux compromis et il prône, de la part du PS, non pas la promesse d’une sortie du nucléaire, mais au minimum celle d’un référendum sur la sortie du nucléaire. Les socialistes sont donc devant une question politique majeure. Non seulement les écologistes ne peuvent plus désormais renoncer à mettre en avant l’un des leurs à l’élection présidentielle, à charge pour eux de continuer à alimenter le débat contre le nucléaire, mais ils se placent aussi sur un terrain idéologique qui touche à l’idée même que l’on peut se faire du progrès de la société et de la part de risques qui peut et doit être acceptée. Là encore, les cantonales donneront une première indication de l’émotion suscitée par la catastrophe de Fukushima et des mécanismes électoraux que les Français eux-mêmes s’apprêtent à mettre en place.

Jean-Marie Colombani

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