Economie

Des avantages des «indécents profits» du CAC 40

Gérard Horny, mis à jour le 28.03.2011 à 11 h 31

Même si ce qui est bon pour la Bourse ne l'est pas forcément pour l'intérêt général, mieux vaut des profits que des pertes.

Des traders boivent du champagne à la Bourse de Frankfort, le 30 décembre 2009. REUTERS/Ralph Orlowski

Des traders boivent du champagne à la Bourse de Frankfort, le 30 décembre 2009. REUTERS/Ralph Orlowski

Les résultats financiers des quarante groupes français cotés les plus importants ont avoisiné 83 milliards en 2010, ils ont augmenté de plus de 80% par rapport à 2009. Presque la moitié de cette somme va être redistribuée aux actionnaires qui vont ainsi encaisser la coquette somme de 40 milliards.

Une information de ce genre suscite toujours les commentaires les plus variés et, parfois, les plus caricaturaux. Si l’on se sent plutôt à l’aise dans le système économique actuel, on y verra une bonne nouvelle: c’est la confirmation de la sortie de crise. Si, au contraire, on ressent une poussée d’urticaire dès que l’on entend le mot «profit», on y verra la confirmation du regain de santé du capitalisme financier. De toute façon, sur un sujet comme celui-ci, il n’est pas possible d’être neutre. Mais on peut au moins essayer d’avoir une approche du phénomène la plus complète possible.

La première façon de lire ces chiffres est de les remettre dans leur contexte. L’année 2008 avait été une année noire, avec une baisse de 42% en moyenne des Bourses mondiales et des chutes plus dramatiques encore sur certains marchés: 67% à Moscou, 54% à Shanghai, 53% à Bombay… Le choc financier s’était transmis à l’économie réelle, avec un quatrième trimestre catastrophique: en un an, la croissance mondiale avait été presque divisée par deux, (de 5,3% en 2007 à 2,8%) et le cours du baril de pétrole avait été, lui, divisé par plus de deux, avec un point bas en décembre à 32,4 dollars le baril.

En 2009, même si les marchés ont donné le signal de la reprise dès le printemps, le PIB mondial a enregistré un recul de 0,6%. L’année 2010 a été l’année du retour de la croissance, avec une hausse du PIB mondial estimée à 4,8%, et cette amélioration devait logiquement se retrouver dans les comptes des entreprises. C’est particulièrement vrai pour celles du CAC 40 qui vivent au rythme du monde et réalisent près des trois quarts de leur activité hors de France.

La remontée après la chute

Quand on évoque la  remontée spectaculaire des bénéfices des entreprises du CAC 40, on doit  aussi rappeler la chute tout aussi spectaculaire qui l’a précédée: en 2009, ils étaient tombés à 46 ou 47 milliards, venant d’un record absolu de 92 ou 96 milliards en 2010 (deux chiffres sont cités pour chacune de ces années, car plusieurs séries statistiques circulent, les unes prenant les chiffres du CAC 40 tels qu’ils ont été publiés chaque année, d’autres reprenant des chiffres recalculés pour tenir compte des changements de composition de l’indice et raisonner sur la base des quarante sociétés qui le composent actuellement). Les bénéfices ont repris leur progression, mais ils n’ont pas encore retrouvé les niveaux d’avant la crise.

Dans ce contexte, on peut s’étonner que les actionnaires soient si bien traités: si les bénéfices n’ont pas encore retrouvé leur niveau antérieur, les dividendes, eux, arrivent à des niveaux record. Est-ce bien normal, alors que les salariés n’enregistrent que des hausses de salaires modestes?

Les sociétés cotées –et celles du CAC 40 ne sont pas seules dans ce cas– ont choyé leurs actionnaires. De 2007 à 2008, les dividendes n’ont reculé que de 12% et ils ont été stables en 2009 alors que les bénéfices étaient au plus bas. Est-ce une aberration? Non. Il faut rappeler que le CAC 40 avait chuté de 43% en 2008. Ce qui signifie que des baisses encore plus fortes avaient été enregistrés sur certains titres (-81% pour Dexia, qui a quitté ensuite le CAC 40, -80% pour Renault, -76% pour Peugeot...). Etre actionnaire, c’est aussi prendre des risques…

Retenir ses actionnaires

La tentation pouvait être forte pour certains investisseurs de vendre les titres qui leur restaient et de se retirer complètement du marché des actions (c’est d’ailleurs ce que certains on fait). Les entreprises n’ont guère eu le choix: elles devaient retenir leurs actionnaires en maintenant leur dividende au niveau le plus élevé possible. Ce qui les a conduites à des taux de distribution (part du bénéfice distribuée aux actionnaires) élevés, de l’ordre de 60%. La Bourse ayant remonté, un effort aussi important n’est plus aussi nécessaire: pour une progression des bénéfices supérieure à 80% en 2010, la hausse des dividendes sera limitée autour de 14% et le taux de distribution reviendra vers 45%.

Cette politique envers les actionnaires ne se fait-elle pas au détriment des salariés? Même le président de la République, si l’on croit les rumeurs provenant des petits déjeuners de la majorité, s’en inquiète. Si l’on raisonne en termes de salaires, la réponse n’est pas celle que suggérerait un raisonnement trop schématique: d’une façon générale, le niveau des salaires et leur rythme de progression sont plus élevés dans les grandes entreprises cotées que dans la moyenne des entreprises françaises. Celle qui réalise les plus gros bénéfices, Total, avec 10,3 milliards d’euros en 2010 (encore assez loin des 14 milliards de 2008), est aussi une de celles où les salariés sont le mieux payés.

Mais ce sont aussi des entreprises où la gestion des effectifs est souvent brutale: aujourd’hui, ce ne sont plus elles qui créent des emplois et, quand elles en créent, c’est très souvent à l’étranger, dans le cadre de leur développement international. De surcroît, les pressions qu’elles exercent sur leurs sous-traitants sont souvent terribles. C’est probablement ce point qui suscite les critiques les plus virulentes, non seulement en France, mais, d’une façon générale, dans tous les grands pays industrialisés: les grands groupes internationaux ont désormais une stratégie mondiale dans laquelle leur pays d’origine ne compte pas plus que les autres.

Malgré tout, si ce qui est bon pour General Motors n’est plus forcément bon pour les Etats-Unis, il reste certainement vrai que ce qui est mauvais pour General Motors l’est aussi pour les Etats-Unis. Autrement dit, il vaut mieux avoir des champions nationaux en bonne santé économique et financière, même si les intérêts de ces géants ne se confondent pas avec l’intérêt général. On peut déplorer que Renault (3,4 milliards de bénéfice en 2010) et Peugeot (1,1 milliard) gagnent autant d’argent en fabriquant autant de voitures hors de l’Hexagone.

Mais on doit se poser la question de savoir ce qu’il arriverait si nos constructeurs nationaux étaient rayés de la carte. Les vrais problèmes commenceront si, un jour, les grandes entreprises du CAC 40 ne sont plus en mesure d’annoncer des bénéfices comparables à ceux de leurs rivales.
 
Gérard Horny

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