Monde

Bouteflika malgré tout

Pierre Malet, mis à jour le 09.04.2009 à 4 h 46

Pour les Algériens, les dés sont joués et le Président sortant sera réélu sans opposition le 9 avril.

Abdelaziz Bouteflika lors du dernier meeting de sa campagne  Zohra Bensemra / Reuters

Abdelaziz Bouteflika lors du dernier meeting de sa campagne Zohra Bensemra / Reuters

Les Algériens élisent le 9 avril leur Président. Et pourtant à Alger, comme ailleurs dans ce pays de trente quatre millions d'habitants, peu de gens semblent s'en soucier. Il est vrai que pour la grande majorité des Algériens les jeux sont faits : Abdelaziz Bouteflika, 72 ans, au pouvoir depuis dix ans sera réélu sans coup férir. «La Présidentielle n'a pas fait l'objet de débats dans la société comme ce fut le cas auparavant, estime l'influent quotidien El Watan. La majorité (de la population) l'a considérée comme un non-événement.»

Pour les Algériens les jeux sont faits depuis le 12 novembre 2008 date à laquelle un amendement constitutionnel a permis la levée de la limitation des mandats du Président. C'est alors que le débat s'était développé autour de la question du maintien au pouvoir d'un chef de l'Etat à la santé défaillante.

Le suspens est encore moins grand qu'il y a cinq ans. A l'époque, la candidature d'Ali Benflis, l'ex-Chef de gouvernement avait laissé espérer l'éventualité d'un second tour. D'autant que l'armée donnait l'impression d'être divisée sur l'opportunité «d'offrir» un second mandat à Bouteflika. Mais cette fois-ci aucun poids lourd de la scène politique ne s'est hasardé à monter sur le ring pour affronter le tenant du titre. Il est vrai qu'en 2004, Ali Benflis avait réalisé un score très en deçà de ses attentes : moins de 10% des suffrages. Bouteflika avait été élu dès le premier tour avec plus de 80% des voix.

Cette fois-ci, la campagne, bien terne, est notamment animée par Louisa Hanoune (gauche, ex trotskyste) qui a à peu près autant de chance d'être élue que de succéder à Zinédine Zidane en équipe de France. Du coup, «l'angoisse qui habite Bouteflika, estime Le quotidien d'Oran est celle d'être mal élu. Car les foules qui sont allées à sa rencontre lors de ses meetings ne donnaient guère l'image de ce raz-de-marée électoral promis et annoncé par ses partisans». D'autant que nombre de supporters du Président étaient «enthousiastes» par obligation, car il s'agissait souvent de fonctionnaires, qui n'avaient guère le choix de leur allégeance. Déjà, lors des législatives de 2007, seuls 35% des Algériens avaient voté, selon les autorités. Deux fois moins selon l'opposition.

Mais si aussi peu de poids lourds se sont engagés dans la bataille, ce n'est pas simplement parce qu'ils craignent le bourrage d'urnes. C'est aussi parce qu'ils sentent que Bouteflika est en position de force. Beaucoup d'Algériens influents souhaitent sa réélection, notamment des militaires. Depuis dix ans, il est gage de stabilité. Tant qu'il est au pouvoir les grands équilibres politiques sont maintenus. Nulle «nuit des longs couteaux» à redouter. Son règne garantit l'immunité aux généraux qui se sont sali les mains pendant la guerre civile, ayant suivi l'annulation des législatives de décembre 1991, remportées par les Islamistes.

D'autre part, Bouteflika qui a eu dans un premier temps des relations difficiles avec les hauts gradés a négocié une sorte de Yalta avec eux. «A vous le pouvoir économique, les contrats juteux, l'import-export, à moi la politique». Les généraux n'ont pas eu à s'en plaindre, notamment avec des emprunts à taux préférentiels, qu'ils remboursent parfois, en fonction de leur bon vouloir.

Alors qu'il était raillé et présenté comme une marionnette des militaires, Bouteflika a fini par s'imposer. Au point que même dans le secteur économique les soutiens à sa campagne vont de soi. «En bon homme de réseaux, le Président Bouteflika a tissé depuis 1999, une importante toile d'influences : politique, sécuritaire, mais surtout économique. Le clan présidentiel n'a pas besoin d'argent mais du soutien formel des capitaines de l'économie» souligne El Watan. L'influent quotidien francophone ajoute en guise de conclusion : «La plupart des grands entrepreneurs algériens ne vivent que grâce aux marchés publics, qui ont explosé ces dernières années. C'est un moyen de pression pour les amener dans le giron présidentiel. Sinon, pas de marchés et en plus, le fisc viendra frapper à leur porte».

Au niveau international aussi Bouteflika séduit. Vieux routier de la politique, il rassure Français et Américains, qui se méfient des verdicts trop incertains des urnes. En décembre 1991, François Mitterrand avait «donné son feu vert» à l'annulation des élections remportées par les Islamistes. A Paris comme à Washington on sait que, dans la région, les élections ouvertes à tous tournent facilement en faveur des Islamistes. Une perspective qui n'enchante guère les capitales occidentales. Les «foucades nationalistes» de Bouteflika sont bien plus prévisibles et prêtent beaucoup moins à conséquence.

D'autre part, Bouteflika jouit d'une popularité réelle. Pour l'opinon publique, il est celui qui a mis fin à la guerre civile, même si des attentats sanglants se produisent encore de façon sporadique. En outre, une partie non négligeable de la population considère que sous son règne les conditions de vie se sont améliorées. A Alger, les coupures d'eau sont moins fréquentes. Des routes ont été construites, des logements bâtis à vitesse accélérée. La capitale algérienne ressemble à un vaste chantier avec ses cohortes d'ouvriers chinois qui suent sang et eau. Le régime affirme avoir construit 2,5 millions de logements et en promet trois millions de plus. Même si ces chiffres sont sujets à caution, il n'en reste pas moins que la situation du logement -notamment des jeunes- qui était jusqu'alors dramatique tend à s'améliorer.

En outre, les caisses de l'Etat sont pleines grâce à la manne pétrolière. Les réserves de devises de l'Algérie auraient atteint 110 milliards de dollars l'année dernière. Et la dette extérieure a pratiquement été réduite à néant. Le taux de croissance tourne autour de 5%. L'ensemble de ces chiffres fait dire aux autorités que l'Algérie est bien armée pour résister à la crise. D'autant que les marchés publics constituent le moteur de la croissance. Mis à part le pétrole, l'Algérie n'exporte pratiquement rien. Dès lors, elle sera moins touchée que d'autres par le ralentissement de l'économie mondiale.

Seule ombre au tableau, mais elle est de taille, «pendant le règne de Bouteflika, les libertés individuelles ont décliné», estime l'écrivain Chawki Amari, qui note que «l'indépendance de la presse a reculé pendant cette période. Des journalistes ont été emprisonnés. Même la liberté syndicale est menacée. Les manifestations sont interdites ou réprimées».

Du coup, dans cette société bien ordonnée les coups de colère ont de moins en moins d'écho. Le débat est étouffé. D'ailleurs quand on leur demande s'ils ne sont pas lassés de Bouteflika, beaucoup d'Algériens répondent «Mais qui d'autre ?». Il est vrai que depuis dix ans, ils n'ont guère entendu d'autres hommes politiques s'exprimer. Pour que le débat politique reprenne vie, il faudra sans doute attendre encore longtemps. Jusqu'au commencement d'une nouvelle ère pleine d'incertitudes : l'après Bouteflika. Le moment périlleux où le partage du gâteau -politique et financier- va recommencer. Gageons que les couteaux des convives sont déjà aiguisés.

Pierre Malet

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