Les antinucléaires, un lobby à quatre voies

Un militant de Greenpeace arrêté lors d'une campagne contre le transport de déch

Un militant de Greenpeace arrêté lors d'une campagne contre le transport de déchets nucléaires retraités à La Hague en novembre 2010. REUTERS/Greenpeace/Martin Storz

La catastrophe nucléaire qui frappe le Japon leur a redonné de la voix. Télé, journaux, web, manifs… : les opposants de l’atome sont scientifiques, journalistes, politiques, agitateurs et nombreux.

Y a-t-il un lobby des antis comme il existe un lobby du nucléaire? Non au sens où ce lobby disposerait d’un important relais politique qui lui permettrait d’infléchir la politique énergétique française. Oui au sens où le réseau ou plutôt la nébuleuse des antis est incontestablement actif. Mais il reste divisé, donc peu structuré.

Historiquement, l’opposition au nucléaire est un mouvement pacifiste résultant des bombardements d’Hiroshima et de Nagasaki, qui s’élargit ensuite au refus du nucléaire civil. En France, ce mouvement émerge dans les années 1970, avec des marches de protestation contre les centrales du Bugey, de Fessenheim, à Creys-Malville (Superphénix, 1976-1977) et, surtout, à Plogoff. Dans cette commune du Finistère, une importante mobilisation (100 à 150.000 manifestants en mai 1980) conduira l’année suivante le gouvernement de François Mitterrand à abandonner le projet. Un fait sans précédent — ni suite.

Depuis cette victoire historique, l’opposition au nucléaire a perdu en visibilité, la France s’accoutumant à vivre avec. Mais les «antis» savent mettre à profit incidents et accidents pour retrouver de la visibilité médiatique. L’accident de Tchernobyl (1986) et le drame japonais de mars 2011 en donnent la preuve. Mais si ces accidents coïncident avec l’acmé protestataire, les antis mènent régulièrement des actions destinées à alerter populations et médias; le blocage des trains transportant des déchets nucléaires est devenu un rituel.

Schématiquement, quatre grandes familles regroupent les opposants à l’atome: les scientifiques, les agitateurs, les CSP++ et les politiques. Des familles recomposées et consanguines car il est parfaitement possible de passer de l’une à l’autre, comme d’appartenir à plusieurs. Mais aussi de mener des combats similaires sans (trop) se fréquenter. La Criirad ne fait pas partie du réseau Sortir du nucléaire, par exemple.

Les scientifiques

Les scientifiques sont les moins connus. Ils sont peu nombreux mais s’efforcent de crédibiliser le discours de sortie du nucléaire. On y trouve notamment le GSIEN, la Criirad et l’association négaWatt.

Cette dernière a été créée en 2002 et revendique 350 adhérents. Elle entend favoriser la sobriété et l’efficacité énergétique, ainsi que le recours aux énergies renouvelables, via le scénario négaWatt. Elle a également créé en 2009 l’Institut négaWatt, pour faire des recherches et dispenser des formations. Negawatt est dirigée par un collège d’une vingtaine de personnes, dont nombre d’ingénieurs.

Présidé par Monique Sené, une physicienne nucléaire, le Groupe de scientifiques pour l'information sur l'énergie nucléaire a été créé en réponse à l’«absence totale de débat démocratique sur l'énergie nucléaire». Il a publié plus de 120 dossiers depuis sa création en 1976.

La Commission de recherche et d'information indépendantes sur la radioactivité (Criirad) est l’enfant de Tchernobyl et du mensonge d’Etat. C’est en effet lorsque Alain Madelin, ministre de l’Industrie, assure qu’il n’y a aucun «risque sanitaire» en France que Michèle Rivasi fonde cette association.

«Alors que les services officiels indiquent que la France, en raison de son éloignement, a été totalement épargnée par le nuage radioactif de Tchernobyl, des familles entières consomment, sans le savoir, du lait, du fromage, des légumes frais... gorgés de produits radioactifs. C'est en réaction au manque de prise en considération des conséquences de cet accident pour l'environnement et l'être humain que la Criirad s'est constituée.»

La Criirad dispose de son propre laboratoire d'analyse (agréé par le ministère de la Santé) et, dans la vallée du Rhône, d’un réseau de balises qui surveillent la radioactivité dans l'air et dans l'eau. Elle revendique environ 3.500 adhérents.

Les agitateurs

Ils escaladent les centrales, s’enchaînent sur les rails, détournent les pubs, envahissent l'Assemblée nationale… Bref, ce sont des fils de pub qui rivalisent d’imagination pour passer à la télé. Indéniablement créatifs, ils ont appris les secrets d’une agitprop bien menée. Les plus connus –parce que les plus spectaculaires– appartiennent au Réseau sortir du nucléaire et à Greenpeace.

Le réseau Sortir du nucléaire regroupe une myriade d’adhérents et est aussi membre de plusieurs associations. Pas toujours d’accord entre elles sur la stratégie et les moyens.

Le réseau a vécu une importe crise interne en 2010 avec le licenciement de celui qui l’a longtemps personnifié, Stéphane Lhomme, publiquement déballé sur internet (voir ou ici et là). Il reçoit le soutien du NPA, dont il est proche sans y adhérer. Car le gendre de José Bové «n’est pas soupçonnable de rouler pour un politique, quel qu’il soit», affirme un proche de l’association. Ses méthodes ont suscité le scepticisme: «Il envoyait des communiqués à tout bout de champ dans lesquels on comprenait qu’on allait tous mourir, ironise un journaliste. Ce n’était pas crédible. A la fin, plus personne ne les lisait.»

De fait, ce licenciement marque un changement d’orientation du réseau, avec un combat moins personnifié. En témoigne l’opération Tcherno-ville qui, actualité oblige, devrait connaître un joli succès le 26 avril prochain. Il s’agit, à l’entrée de chaque ville, d’ajouter un petit panneau accusateur. «Cette opération prendra la forme d’une flash-mob ou mobilisation-éclaire (sic). Celle-ci nécessite très peu de préparation et deux ou trois personnes suffisent pour l’organiser!», est-il expliqué sur le site dédié au Chernobyl-day (jour anniversaire de la catastrophe de 1986).

A Greenpeace, les actions s’inscrivent largement au-delà du simple flash mob.

«Greenpeace est gérée comme une entreprise, avec des managers qui gèrent les bénévoles, explique un proche de l’association. Elle vise l’efficacité plus que la démocratie – avec des AG qui n’en finissent pas… Les actions coup de poing impliquent une remarquable ingénierie. Rien n’est laissé au hasard. Il faut mobiliser les militants mais aussi les journalistes et… les politiques. Pour que ça marche, il faut en effet que les politiques laissent à l’association la possibilité d’agir. Et quand c’est Greenpeace, ils savent – et les RG aussi – qu’il n’y aura ni casse, ni blessés, ni morts. De telles opérations commandos demandent une grand professionnalisme; qu’elles soient menés par Greenpeace, en quelque sorte, ça rassure.»

S’enchaîner sur des rails, comme ici Yanick Rousselet en 2009, ou escalader un réacteur suppose donc des négociations préalables, parfois au plus haut niveau.

«Lorsque Greenpeace a déversé des tonnes de charbon devant l’hôtel de Roquelaure pour protester contre le projet de terminal méthanier de Dunkerque, Borloo a laissé faire…»

Ce type d’opérations peut cependant susciter des vocations chez des associations locales, à l’image du Groupe d’actions non violentes antinucléaires (GANVA)  qui, pour s’opposer à l’EPR, s’en prend au projet de ligne THT Cotentin-Maine et bloque des trains.

Cependant, le pacifisme n’est pas toujours au rendez-vous. Ainsi, Sébastien Briat, un militant de la CNT, confédération syndicale d’obédience anarchiste, meurt en 2004 lors d’une manifestation contre un convoi de déchets nucléaires. Cas extrême: le Suisse Chaïm Nissim revendique l’attaque à la roquette du chantier de Superphénix en 1982, affirmant même avoir obtenu ces armes du terroriste Carlos, via la Fraction armée rouge…

Les élus

Ce sont les plus connus. Succès électoral oblige, les élus écologistes (au sens large) font aujourd’hui d’autant plus partie du débat public que le Grenelle de l’environnement a mis sur le devant de la scène une bonne partie de leur programme électoral. Même si au PS, notamment avec la liberté de parole des jeunes cadres, les lignes bougent, le lobby nucléaire y reste solide. Les écologistes sont bien seuls dans leur combat contre l’atome.

Ils ont des origines diverses: le syndicalisme pour Yves Cochet (Unef), Dominique Voynet ou Didier Anger, membre fondateur des Verts, la contestation étudiante pour le plus people d’entre eux (Dany), la justice pour Eva Joly, la télé pour Noël Mamère, l’extrémisme pour Lipietz (au PSU il s’occupe de la Gauche ouvrière et paysanne (GOP), mouvement gramsciste-maoïste –oui, oui, ça a existé), l’associatif pour tous ou presque...

La plupart conjuguent en effet engagement associatif et vie politique. Pour eux, le combat contre le nucléaire est à la fois une conviction et un enjeu électoral. Lorsque Daniel Cohn-Bendit demande un référendum sur la sortie du nucléaire, qu’Yves Cochet lui emboîte le pas, il s’agit en fait de recentrer le débat sur le territoire national dans une logique politique — qui ne songe aux cantonales, voire au-delà? Leurs adversaires (PS, UMP, PCF...) répondent sur le même terrain. Et un possible candidat à la présidentielle, Nicolas Hulot, pourtant converti au nucléaire de longue date, retourne sa veste:

«Mon sentiment, mais je dirais même ma conviction, c'est qu'il faut sortir du nucléaire (...). Maintenant, reste à fixer les modalités. Nous avons une singularité en France, puisque que près de 90 % de notre électricité vient du nucléaire et on ne peut pas en sortir comme ça par un coup de baguette magique. Mais il faut garder ça comme objectif.»

L’accident de Fukushima Dai-ichi, occasion inespérée de réclamer la fin du nucléaire. enthousiasme, au moins dans les premières heures, les a conduits à reléguer au second plan le drame vécu par la population japonaise, d’où l’intervention assassine de Ségolène Royal: «Je pense qu'il y a un délai de décence et de respect», déclare-t-elle au micro de France Inter le 14 mars. Sur Twitter, une de ses proches, Delphine Batho, enfonce le clou:

«Ne pas croire à la langue de bois du lobby nucléaire, ni céder à une récup' indécente des Verts.»

Immédiatement, Cécile Duflot lui répond via un tweet qui énonce la ligne de défense:

«Ce qui est monstrueusement indécent madame ce sont ces propos. Les Verts alertent sur le risque depuis 30 ans!!!!!!!»

Pourtant, à regarder un tweet de Denis Baupin, adjoint au maire de Paris, on soupçonne un brin de satisfaction à prendre une forme de revanche sur la nucléocratie.

«Démonstration japonaise: c’est pas le nucléaire ou le retour à la bougie, c’est le nucléaire puis le retour à la bougie.»

Difficile de résister à un bon mot.

Un blogueur évoquera même sur Rue89 un Point Tchernobyl des écologistes (comparable au point Godwin), qualifiant de «catastrophisme politique» les propos tenus par des «écologistes et des associations antinucléaire dont les rangs sont truffés d'ex-trotskistes ou autres altermondialistes et dont la formation militante est profondément marquée par les méthodes de “contre-propagande” (ce qui veut dire de propagande) et d'utilisation des médias pour défendre leur cause».

Les CSP ++

Impossible de terminer ce tour de piste sans parler des «CSP ++». Dans les opposants au nucléaire, on compte aussi des juristes, des consultants, des journalistes... Des juristes parce que les combats se mènent au prétoire plus souvent qu’à la télé. France nature environnement anime un important réseau de juristes spécialisés en droit de l’environnement. Benoist Busson est l’avocat de Sortir du nucléaire, Alexandre Faro celui de Greenpeace, tandis que Corinne Lepage s’implique davantage dans des dossiers locaux, tel celui de Stop Fessenheim. Dans tous les cas, il s’agit de défendre des clients par conviction ou pour son image de marque de marque: «Plaider contre le nucléaire, ça ne rapporte rien…», soupire un avocat du secteur.

Certains militants associatifs se reconvertissent dans le consulting, comme Bruno Rebelle un ancien de Greenpeace, qui conseilla Ségolène Royal dans sa candidature en 2007.

Et puis, il y a ceux sans qui rien ne serait possible: les journalistes, qui donnent l’écho nécessaire aux idées antinucléaires. Nombre d’entre eux sont en effet sensibles aux arguments des écologistes pour plusieurs raisons: d’abord, la profession est marquée à gauche, ensuite, le catastrophisme antinucléaire garantit l’audience bien plus qu’un discours raisonné.

«Il y aussi le fait que les journalistes sont sensibles à la qualité de l’information qu’on leur donne, indique un journaliste spécialisé. Or, dans la nucléocratie française, on n’a toujours pas compris cela. On n’a pas compris que la forteresse EDF, c’est terminé.»

Les convictions jouent aussi. Certains, comme Hervé Kempf, qui promeut la décroissance au Monde, sont convaincus de la pertinence du discours écologiste, tout comme Laure Noualhat (Libération). D’autres, comme Guillaume Malaurie sur son blog (Le Nouvel Observateur), sont partisans. Dans la presse spécialisée, c’est souvent tranché. La rédaction de Terra-Eco ne cache pas ses idées antinucléaires (voir ici aussi). Mais ce n’est vrai qu’à la marge. Beaucoup de journalistes, aux Echos, au Figaro, ne sont pas contre le nucléaire. Et, dans Le Monde, on trouve souvent des dossiers à charge contre les éoliennes. Pas contre le nucléaire.

Familles multiples, divisions, réconciliations, alliances de circonstance… Le lobby des antinucléaires parle beaucoup mais rarement d’une seule voix. C’est ce qui fait sa richesse et sa faiblesse.

Alain Gerbault

Partager cet article