Monde

Avant de donner pour le Japon, réfléchissez

Annie Lowrey, mis à jour le 21.03.2011 à 11 h 52

Pourquoi faire un don pour le Japon n’est peut-être pas le meilleur moyen d’aider à sa reconstruction.

Des fournitures offertes aux victimes du séisme au Japon. REUTERS/U.S. Navy/Chief Mass Communication Specialist Jonathan Kulp/Handout

Des fournitures offertes aux victimes du séisme au Japon. REUTERS/U.S. Navy/Chief Mass Communication Specialist Jonathan Kulp/Handout

Selon le ministre des Affaires étrangères japonais, 88 pays ont offert ou envoyé de l’aide au Japon après le séisme et le tsunami qui ont frappé le pays. Des équipes d’Australie, de Chine, de Grande-Bretagne et des Etats-Unis participent aux opérations de sauvetage, de soins aux rescapés et d’évaluation des dégâts. Les pays en développement ne sont pas en reste, telle la Thaïlande qui a débloqué 5 millions de dollars et une cargaison de riz. Même le Bangladesh, un des pays les plus pauvres du monde, a proposé son aide. Parallèlement, des centaines de millions de dollars ont été offerts par des entreprises japonaises et étrangères ainsi que par des particuliers, invités à faire des dons de 10 dollars ou plus par SMS.

La sollicitude et la générosité sont des réactions humaines (et admirables!) à la tragédie japonaise. Mais comme l’ont fait remarquer Felix Salmon et d’autres, si vous voulez que votre aide soit efficace, il y a peut-être mieux à faire que d’envoyer sans réfléchir votre argent au Japon. Pour agir utilement, il y a deux règles d’or. Premièrement, donnez aux organisations ayant fait leurs preuves dans l’aide internationale. Deuxièmement, laissez les spécialistes décider de l’affectation de votre don.

La première suggestion est simple: pour éviter de vous faire escroquer, choisissez une organisation connue et reconnue dans le monde entier. Des ONG établies de longue date comme Médecins sans Frontières ou la Croix-Rouge représentent de bons choix. Si vous optez pour une association plus petite ou locale, vérifiez ses comptes auprès de sites comme le Better Business Bureau (Bureau d’éthique commerciale) ou Guidestar.

La seconde suggestion est plus importante. En ce moment même, des milliers de donateurs pleins de bonnes intentions envoient de l’argent au Japon pour aider à sa reconstruction. Mais une partie de ces fonds sera assignée à une action ou un projet précis et, par conséquent, ne soulagera pas forcément beaucoup les Japonais.

Par ailleurs, étant donné la richesse et le niveau de développement du Japon, les associations humanitaires risquent de se retrouver avec un excédent d’argent qu’elles seront forcées de dépenser dans le pays, alors même qu’ailleurs, d’autres pays ravagés par d’autres catastrophes (naturelles ou pas) en auraient plus besoin. C’est pourquoi les associations humanitaires ne sont jamais aussi efficaces que lorsqu’on les laisse décider de l’affectation des fonds qu’on leur confie.

Après une catastrophe naturelle, les organisations sont souvent submergées d’argent. Une partie des donateurs (parfois la majorité) assignent leur don à un projet précis. Mais dans la confusion des jours et semaines qui suivent un séisme ou un tsunami, les associations humanitaires ne savent pas précisément de quoi elles auront le plus besoin: nourriture, couvertures, barres d’armature ou médecins. Sans flexibilité, les fonds sont gâchés.

Prenons le cas de l’énorme tsunami de 2004 dans l’océan Indien. Au Sri Lanka, par exemple, les associations humanitaires auraient été contraintes de bâtir des «mini-manoirs» pour dépenser les fonds assignés à la création de logements. En Indonésie, des organisations se sont retrouvées avec plus d’argent que nécessaire pour la construction d’orphelinats. Résultat, «des familles ont dû se résoudre à abandonner leurs enfants… car ils ne pouvaient les nourrir ni les vêtir». Inutile de dire que dans les deux cas, si les donateurs avaient autorisé l’affectation optimale de leur argent, les Sri Lankais et les Indonésiens s’en seraient mieux portés.

Ce problème existe aussi au niveau macroéconomique. Il est possible que le Japon n’ait, en définitive, pas besoin de tout l’argent donné. Les entreprises et les familles japonaises sont plutôt bien assurées, et le pays est à la pointe en termes de gestion des catastrophes naturelles, vu la fréquence des secousses sismiques sur l’archipel et l’expérience tirée du tremblement de terre de Kobe. Sans compter que le pays dispose de ressources financières extraordinaires. Cela signifie que le Japon n’a sans doute pas besoin qu’on y déverse des milliards de dollars, tout du moins pas autant que le Pakistan, Haïti ou l’Indonésie après une catastrophe similaire. Pourtant, si les donateurs spécifient que leur argent doit être utilisé au Japon, les associations humanitaires seront bien obligées de le dépenser là, même si les Pakistanais, les Haïtiens ou les Indonésiens, par exemple, en auraient plus besoin.

La Croix-Rouge américaine évoque ce sujet sur sa page de don actuelle:

«Votre don à la Croix-Rouge américaine soutiendra nos efforts pour aider les victimes du séisme au Japon et du tsunami dans le Pacifique. Dans les rares cas où les dons pour une catastrophe dépassent les dépenses de la Croix-Rouge pour celle-ci, ils seront affectés à la logistique et l’aide aux rescapés d’autres catastrophes.»

Alors donnez, et donnez généreusement. Comme la plupart d’entre nous ne donnent que lorsque la télévision les confronte à une catastrophe humanitaire, ce rappel n’est pas inutile. Mais donnez sans condition: laissez aux spécialistes le soin de déterminer comment sauver le plus de vies et faire le plus de bien. Si le Japon a besoin de ces fonds, il les recevra sans faute. Mais s’il se relève seul, bien d’autres pays en auront l’utilité.

Annie Lowrey

Traduit par Florence Curet

Annie Lowrey
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