Culture

Les séries connaissent la musique

Pierre Langlais, mis à jour le 21.03.2011 à 4 h 54

«I Need a Dollar», «Don’t Stop Believing», «I’ll be there for you»: les séries télé sont devenues de vraies découvreuses de talents musicaux, des tremplins et des précurseurs de tendances.

Glee © 20th Century Fox Television

Glee © 20th Century Fox Television

Pour l’amateur de séries, c’est une scène banale. En plein épisode, quelques notes se font entendre. Un bout de morceau, une mélodie, quelques secondes pour accompagner une scène. Suffisant pour faire son effet. Le téléspectateur saisit son smartphone, appuie nerveusement sur Shazam. S’il a été assez vif, le morceau est reconnu. S’il a traîné, il peut rembobiner, re-shazamer… ou aller chercher sur Internet. Il y aura forcément un type, quelque part, qui pourra lui dire quel était ce morceau. Ne lui reste plus qu’à aller sur Deezer, Spotify ou iTunes pour retrouver le titre et l’ajouter à sa playlist, le réécouter, acheter le single, acheter le disque…

Depuis que les séries se sont imposées sur nos écrans, leurs génériques nous trottent dans la tête. Dans les années 1980, on sifflotait «Dallaaaas, ton univers impitoyable». Quinze ans plus tard, I’ll be there for you des Rembrandts, le générique de Friends, faisait un carton. Les dernières minutes de Six Feet Under et des Sopranos sont restées dans nos mémoires grâce à Breathe Me de Sia et à Don’t Stop Believing de Journey –redevenu tube international quelques années plus tard dans sa version Glee. Ces morceaux ne sont pas arrivés là par hasard…

Superviser juste

Il existe des gens dont c’est le métier de choisir la bonne musique pour les bonnes séries. On les appelle les music supervisors, les superviseurs musicaux chez nous. Alexandra Patsavas est la plus célèbre d’entre eux, considérée par beaucoup comme celle qui a fait entrer pour de bon, et plus intelligemment, la musique populaire dans les séries américaines, à la fin des années 1990 et surtout durant les années 2000.

Elle fait ses débuts sériels sur Roswell, en 2000. Le générique de cette série SF ado est un morceau du premier album d’une chanteuse Britannique alors inconnue, Dido, Here with me. Roswell fera décoller sa carrière, avant qu’Eminem ne la fasse exploser en samplant Thank You. Trois ans plus tard, Patsavas révolutionne l’utilisation de la musique dans les séries en sélectionnant des dizaines de petits groupes indépendants dans la BO de Newport Beach (six compilations de morceaux issus de la série sont disponibles). Elle continuera de le faire pour près d’une vingtaine de séries, de FBI: Portés Disparus, Esprits Criminels à Chuck en passant par Grey’s Anatomy (trois compilations sont en vente) et Gossip Girl, ses deux supervisions les plus populaires du moment.

Modeste, Patsavas, 42 ans, voit son métier comme un simple rouage dans la production d’une série. Tout le mérite d’une bonne sélection musicale reviendrait au producteur.

«C’est lui qui prend la décision de base, celle de mettre de la musique originale, de reprendre un morceau ou de laisser des silences, martèle-t-elle. Si les téléspectateurs aiment la musique, c’est qu’elle vient incarner un moment capital de leur série préférée, pas tant pour elle-même. Le crédit revient à ceux qui font la série, pas à ceux qui choisissent la musique…»

Celle qui supervise aussi la bande-son des films Twilightque des morceaux inédits», précise-t-elle) réduirait presque son travail à un artisanat où il faut suivre des indications simples.

«La base de notre choix est évidente: la musique doit correspondre à l’esprit de la série et de la scène, explique-t-elle. On ne va pas mettre du raga sur une scène d’enterrement! Les paroles des morceaux ont aussi un rôle important, elles doivent coller au récit. Nous n’avons en revanche pas de limites de genres. La plupart des producteurs sont très ouverts d’esprit. Dans des séries comme Gossip Girl, je peux aussi bien utiliser de la pop que du hip-hop. Une minute vous entendrez un petit groupe indé de Brooklyn et la suivante le dernier Lady Gaga

Dénicheur de talents

La supervision musicale est avant tout un job artistique. «Il faut connaître le marché de la musique, les tendances, etc. mais ce qui prime, c’est notre feeling», insiste Alexandra Patsavas, qui explique qu’elle possède «une immense librairie» dans ses locaux et les ordinateurs de son bureau. Les groupes déjà connus, voir célèbres, elle en glisse un ou deux par épisode, sur environ 7 titres choisis. Le reste, elle aime le dénicher, trouver de nouveaux talents. «Nous recevons quotidiennement des albums de petits groupes qui voudraient passer dans une série, explique-t-elle, mais je fais aussi régulièrement le tour des clubs, des salles de concerts, des festivals.» Pour suivre ses découvertes, elle a créé son propre label, Chop Shop Records, où sont édités des groupes comme The Republic Tigers, entendus dans Chuck, Grey’s Anatomy, Gossip Girl et Supernatural… toutes des séries qu’elle supervise.

Si elle ne l’admet qu’à demi-mots, son rôle dans l’industrie musicale est en pleine explosion. Ses choix ont boosté la carrière de groupe comme Snow Patrol ou The Fray, entendus dans Grey’s Anatomy, ou de The Virgins, révélés grâce à Gossip Girl. Tous les jeunes musiciens américains rêvent de voir leurs morceaux utilisés, même quelques secondes, dans la série ado, qui est devenu symbole de hype musicale, diffusant MGMT, Bloc Party ou Air.

Récemment, un inconnu nommé Aloe Blacc a vu un de ses morceaux, I Need A Dollar, utilisé pour le générique de la série d’HBO How to make it in America. Sans même que la série soit connue hors des Etats-Unis, un succès mondial a suivi. Utiliser les compositions d’inconnus a aussi l’avantage de ne pas coûter trop cher –on ne saura pas combien, Alexandra Patsavas tenant le montant des transactions secret. C’est une autre paire de manches quand on veut diffuser du Coldplay ou du Madonna. Il faut négocier.

Plus qu’un DJ, le superviseur musical est en effet responsable de la signature des droits. «Nous devons négocier les droits des morceaux, en définissant très précisément la nature de la scène où le morceau sera utilisé, sa longueur, etc.», explique Patsavas, qui rapidement revient à des considérations plus artistiques.

«Certains artistes n’aiment pas que leurs morceaux soient utilisés dans une série, d’autres refusent d’être diffusés dans un programme où les héros boivent ou se droguent, bref qui ne correspond pas à leurs valeurs.»

Il faut alors renoncer, chercher de nouveaux sons, de nouveaux noms, écouter, écouter et encore écouter, pour se construire une immense culture musicale, voir, voir et encore voir, pour bâtir la culture fictionnelle qui ira avec. «Mon métier, c’est de marier la musique et l’image», résume Alexandra Patsavas, qui conclut, presque blasée:

«Depuis 16 ans que je fais ce job, je commence à avoir des réflexes, je sais quels groupes collent avec quelles séries

Le sens des notes

Pourquoi glisser des extraits de tubes ou des morceaux pop, rap ou rock à la place –ou en complément– des bonnes vieilles BO signées par des compositeurs spécialisés? Il faudrait un article entier pour répondre pleinement à cette question. Disons au moins que cette musique a un triple effet: elle accompagne la série, elle est un élément capital de la narration, et elle permet une continuité entre la fiction et le réel.

L’accompagnement est bien entendu la fonction la plus évidente de cette musique. Les paroles importeront moins ici que l’émotion, le choix d’une balade, d’un rock nerveux ou d’un tube dance, pour coller à la scène. Paradoxalement, un bon superviseur musical n’usera que très rarement de cette pure fonction d’accompagnement, puisqu’il cherchera à ce que chaque morceau soit porteur d’un message narratif supplémentaire à celui délivré par les images ou par les dialogues.

De fait, la musique est devenue, sous l’impulsion d’Alexandra Patsavas et de quelques-uns de ses collègues, un élément clef de la narration. «Dans des séries comme Grey’s Anatomy, Newport Beach ou Gossip Girl, elle apporte un point de vue à part», explique-t-elle. Elle est presque un personnage invisible, qui s’exprime régulièrement, un peu à la manière du chœur antique. La musique, c’est le témoin de l’esprit et de l’humeur d’une série, et une part conséquente de sa couleur. Et ce rôle est de plus en plus important.

«Quand j’ai commencé, la musique était cantonnée à un fond sonore, se souvient Patsavas. Maintenant, c’est un vrai élément du récit, on entend souvent des morceaux en entier, on voit de vrais clips de plusieurs minutes au sein d’un épisode

Pas étonnant que la génération MTV (dont elle dit faire partie) ait donné tant d’importance aux séquences musicales. La musique, omniprésente dans notre quotidien, est devenue un art visuel avec l’invention du clip. Nous avons tous une «BO de notre vie», des morceaux qui nous accompagnent dans nos déplacements, sur notre baladeur MP3. Les héros de séries aussi –même s’ils n’ont pas besoin d’un baladeur. Grace à Internet, à Shazam, à Deezer et à toutes les technologies nous permettant d’identifier ce qu’ils «écoutent» –disons ce qui rythme leur vie fictive– nous pouvons connaître leur BO à eux, fondre notre monde au leur. La musique peut dès lors devenir un formidable produit dérivé, le plus efficace pour ramener les images de la séries à notre mémoire.

Et en France?

Le métier de superviseur musical existe bien en France, mais il se concentre pour le moment essentiellement sur le cinéma et la publicité. Les séries, elles, rechignent à utiliser autre chose qu’une musique composée spécialement pour l’occasion –la France possède d’ailleurs de fines plumes en la matière. Quelques séries comme Clara Sheller (France 2) ou plus récemment Les Invincibles (Arte) s’y sont néanmoins essayées. «Ça change complètement la donne, mais c’est un processus coûteux et encore assez peu populaire», explique Matthieu Viala, producteur des Invincibles, où on a pu entendre David Bowie, les Beach Boys ou MGMT. «Longtemps, les chaînes refusaient de passer de la musique anglophone dans des productions maison, et mettre des titres en français est extrêmement difficile, car les paroles polluent facilement le récit.» Pour arranger le tout, les artistes français ne sont pas toujours très emballés à l'idée de voir leur musique diffusée dans un genre à la réputation encore fragile.

Le problème est aussi budgétaire. «Cette musique représente entre 3 et 5% de notre budget, explique Matthieu Viala. Certains morceaux coûtent carrément plus ches, à la minute, que la production de la série elle-même.» Autrement dit, pour acheter une minute de musique, il faudra débourser autant que le coût de production de la minute d’images qu’elle accompagnera (entre 10 et 12.000 euros/minute)! Ajoutez à cela la nécessité de payer les droits pour plusieurs années, histoire que la musique soit la même dans l’édition DVD et lors de possibles rediffusions, et la note peut devenir vite salée. Toutefois, «il va y avoir de plus en plus de musique empruntée à des artistes, connus ou pas, dans les séries françaises, conclut Matthieu Viala. Les budgets augmentent doucement, et il n’y a aucune raison que la part consacré à la musique soit laissée à l’écart.» Restera à donner leur chance aux artistes qui chantent en langue française, pour que la séries hexagonales jouent pleinement, à leur tour, un rôle de découvreuses de talents.

Pierre Langlais

Pierre Langlais
Pierre Langlais (54 articles)
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte