Monde

Fukushima: l'homme contre la fusion

William Saletan, mis à jour le 17.03.2011 à 17 h 51

La crise nucléaire au Japon aboutira-t-elle à une catastrophe? Le pire n'est peut-être pas à venir.

La centrale de Daiichi, le 17 mars. REUTERS/Kyodo

La centrale de Daiichi, le 17 mars. REUTERS/Kyodo

Pour la plupart d'entre nous, le nucléaire est une histoire de tout ou rien. Une guerre nucléaire est impensable. Les armes nucléaires ne doivent jamais être utilisées. Les centrales nucléaires doivent être parfaitement sûres. La fusion nucléaire est la fin du monde. Et en anglais, l'expression «going nuclear» signifie que vous avez appuyé sur le bouton fatal, et atteint le point de non-retour.

L'enchaînement des pires

La crise au Japon nous enseigne le contraire. En matière nucléaire, la sécurité, tout comme le pire, ne sont jamais certains. Trop de choses peuvent mal tourner. Puis, quand la catastrophe semble inévitable, les choses peuvent rentrer dans l'ordre. Le défi que nous devrons relever, dans la gestion de cette crise actuelle et dans notre préparation à la prochaine, consiste à élargir nos possibilités. Nous ne pouvons anticiper, ni prévenir, tous les scénarios. Mais nous pouvons nous donner de bonnes chances de nous en sortir.

Il y a lundi, je louais les enceintes de confinement de la centrale de Fukushima Daiichi pour avoir résisté au tremblement de terre et au tsunami qui avaient mis KO son système de refroidissement primaire, et celui de secours. «Tout ce qui pouvait mal touner a effectivement mal tourné», écrivais-je.

Quelques heures plus tard, une explosion endommageait l'une des enceintes. Mercredi, les autorités annonçaient qu'une seconde enceinte pourrait être fissurée. Prenez-le comme un corollaire de la Loi de Murphy: toute personne qui vous dit «tout ce qui pouvait mal se passer est arrivé» ignore quelque chose qui peut, encore, mal se passer.

Nul n'aurait pu prédire tous les malheurs de cette centrale. Tout d'abord, un séisme, plus fort que tous les séismes de l'histoire du Japon, a détruit le réseau électrique qui l'alimentait. Ensuite, un tsunami a déferlé, à une vitesse sans précédent, et a liquidé ses générateurs diesel de secours. Une explosion, sur un des réacteurs, a détruit quatre des cinq pompes d'un autre réacteur.

Le dysfonctionnement d'une valve a bloqué l'arrivée d'eau dans un des réacteurs. Les jauges ont lâché. Les tableaux de bord ont lâché. Un feu s'est déclenché dans la piscine de stockage de combustible usagé d'un réacteur en maintenance depuis des mois.

La réussite est encore une option

Mais, de manière tout aussi surprenante, la catastrophe n'a pas tourné à l'apocalypse. L'eau de refroidissement s'est tarie, puis est revenue. Les enceintes de confinement endommagées sont restées globalement intactes. On pense que les cœurs des réacteurs ont fondu, mais seulement partiellement, et certains estiment même la fusion marginale. Les bâtiments des réacteurs ont explosé, mais de manière périphérique.

Le niveau de radioactivité externe a grimpé, puis est redescendu. Les feux se sont éteints, puis sont repartis, et se sont encore éteints. La plupart des ouvriers de la centrale ont été évacués, mais d'autres sont restés sur place pour refroidir les réacteurs et éteindre les feux.

Nous ne savons pas comment cette histoire finira. Et c'est tout son intérêt. L'échec est une option. La réussite, aussi.

L'industrie nucléaire aime à penser que l'échec n'est pas une option. Elle construit des centrales selon un principe dit de la «défense en profondeur». Selon ce principe, comme défini par l'Agence pour l’énergie nucléaire, «des niveaux de protection consécutifs et indépendants... devraient tous être mis en échec» avant que des dommages ne se produisent. Mais les niveaux de protection à Fukushima n'étaient pas vraiment indépendants. Ils ont tous été balayés par la même chaîne d'événements.

Le séisme a provoqué le tsunami, qui a détruit les générateurs diesel. Le défaut d'alimentation du système de refroidissement a provoqué des explosions, qui ont détruit les conduits du système de refroidissement. Les réacteurs surchauffés ont provoqué des explosions d'hydrogène, qui ont détruit les toits des réacteurs, exposant à l'air libre les piscines de stockage du combustible usagé.

Il est bizarre d'assister au désarroi des professionnels de l'industrie nucléaire assistant au péril simultané de tant de réacteurs. Les réacteurs de Fukushima sont alignés côte à côte, face à la mer. Comment un séisme ou un tsunami aurait pu en toucher un sans menacer les autres? Et quand vous mettez vos piscines de stockage du combustible usé au-dessus de vos réacteurs, vous vous attendez à quoi?

Néanmoins, les différents niveaux de protection n'ont pas été inutiles. Les enceintes de confinement ont empêché que Fukushima ne se transforme en Tchernobyl. Le bore stocké avec les tiges de combustible usagé a évité qu'elles n'atteignent un point critique. L'accès à des pompes transportables a permis la reprise du processus de refroidissement.

La persévérance et l'ingéniosité humaines ont aussi prêté main-forte. Une valve a été désactivée, puis réparée. Une pompe a été gelée, puis ranimée. Les opérateurs de la centrale ne pouvaient accéder à de l'eau douce, ils se sont donc tournés vers l'eau de mer.

Quand l'inattendu arrive, même dans une centrale nucléaire, pas de panique. Refroidir les cœurs est tout ce que vous avez à faire. Vous avez juste besoin d'eau. Si vous ne pouvez pas la pomper, vous pouvez la diffuser d'un camion, ou la projeter d'un hélicoptère. Si la pression monte, vous pouvez l'évacuer. Oui, cela pourrait aussi libérer quelques radiations. Mais le dégagement de radiations n'est pas la fin du monde. Il vaut mieux que cela se fasse à petites doses, que dans une explosion catastrophique.

Construisez des robots!

Tandis que les ouvriers de Fukushima livrent leur combat, nous devrions, pour notre part, repenser l'architecture des centrales nucléaires à l'aune d'une telle audace de l'urgence. Les centrales américaines construites selon un schéma de confinement similaire à celle de Fukushima ont déjà été mises à niveau afin de relâcher de la pression en cas de surchauffe. La crise japonaise suggère aussi d'autres améliorations. Exiger des batteries longue durée qui alimenteront le système de refroidissement si jamais le réseau électrique tombe en panne. Et bon sang de bonsoir, construisez des robots.

Rien n'est plus exaspérant que de voir tout ce qui ne peut être fait à Fukushima –la fixation de valves, le pompage de l'eau, le passage en revue des dégâts, l'arrosage des piscines de stockage– à cause de la chaleur, des rayonnements, ou du risque d'explosion. L'an dernier, BP a réussi à réparer une fuite de pétrole dans le Golfe du Mexique à l'aide d'engins commandés à distance. Pourquoi est-ce que le Japon, le pays le plus robotiquement développé du monde, ne dispose pas de machines sans pilote pour lui permettre d'effectuer des travaux dangereux sur un site nucléaire contaminé?

Voici dix minutes, j'ai reçu un bulletin d'informations émanant du secteur robotique narrant tous les exploits que font actuellement ces machines sans pilote pour aider le Japon. Et pas un mot sur les réacteurs nucléaires. C'est honteux.

Tout ce que nous devrions faire

Pour parer au prochain accident nucléaire, nous devons repenser les paramètres de conception des centrales. Pourquoi construisons-nous des pompes de secours pour le refroidissement des réacteurs, et pas pour les piscines de stockage du combustible usagé? Et nous avons besoin de niveaux de protection réellement indépendants. Si certains mécanismes de sécurité ont besoin d’électricité, d'autres devraient pouvoir fonctionner sans. Stockez de l'eau de refroidissement au-dessus des réacteurs pour, en cas de panne, pouvoir l'acheminer en vous en remettant simplement à la gravité.  Et diversifiez ces niveaux.

A Fukushima, toute la machinerie a échoué, mais les enceintes de confinement ont globalement tenu bon. En construisant des centrales possédant plusieurs types de protection –des barrières, une machinerie, un entraînement ou des outils manuels– si l'un d'entre eux faillit, d'autres peuvent prendre le relais.

Si tout tourne mal et que votre réacteur fond, n'abandonnez pas. Il vous reste l'évacuation et l'iode. Et même si Fukushima devient un autre Tchernobyl, le bilan de sécurité de l'énergie nucléaire est bien meilleur que celui des énergies fossiles, de même que, sur le long terme, les actions ont un meilleur rendement que les obligations, même en cas de krach occasionnel. Mais la pérennité de ce bilan repose sur nos épaules.

Nous devons tirer les enseignements de Fukushima, comme nous l'avons fait de Tchernobyl. Nous devons diversifier nos moyens d'affronter des catastrophes, et d'éviter les fusions de réacteurs. Nous devons nous donner une chance de nous en sortir, si les choses tournent mal, comme elles le font parfois. Les ouvriers de Fukushima n'ont pas abdiqué. A nous, aussi, de ne pas nous y résoudre.

William Saletan 

Traduit par Peggy Sastre

William Saletan
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Journaliste
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