Monde

Venezuela-Nicaragua: l'axe des déconnectés qui soutiennent la Libye

Moisés Naím, mis à jour le 18.03.2011 à 10 h 20

Mouammar Kadhafi peut faire confiance à son armée; et aussi à Hugo (Chavez) et Dani (Ortega).

Mouammar Kadhafi et Hugo Chavez en 2009. REUTERS/Carlos Garcia Rawlins

Mouammar Kadhafi et Hugo Chavez en 2009. REUTERS/Carlos Garcia Rawlins

Le Conseil de sécurité des Nations unies a adopté dans la nuit du jeud 17 au vendredi 18 mars une résolution autorisant le recours à la force contre le régime du colonel Mouammar Kadhafi. Cette résolution adoptée avec 10 voix pour et cinq abstentions dont la Chine, la Russie et l'Allemagne permet l'instauration d'une zone d'exclusion aérienne au-dessus de la Libye. Des raids français, anglais et américains pourraient intervenir dans les prochaines heures afin de prouver au régime de Tripoli la détermination de la communauté internationale.

A Benghazi, dernier fief des rebelles à un millier de kilomètres à l'est de Tripoli, la décision de l'ONU a été célébrée par des tirs de joie et des coups de klaxons. Après l'adoption de la résolution, le vice-ministre des Affaires étrangères libyen Khaled Kaaim a indiqué que son pays était prêt à un cessez-le-feu sous condition tout en estimant que la décision de l'ONU menaçait son unité. Cet article de Moises Naim a été écrit avant cette décision.

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Qui eût imaginé que Mouammar Kadhafi entrerait dans l’histoire comme le grand créateur du consensus international? Mettre d’accord 192 pays, ça n’a rien de facile. Kadhafi a réussi. Le monde entier a condamné le dictateur libyen qui massacre des civils innocents. Le monde entier, sauf deux chefs d’Etat: Hugo Chavez et Daniel Ortega (dit «Dani»), les présidents respectifs du Venezuela et du Nicaragua. A eux deux, ils forment l’«axe des déconnectés».

«La population doit être libre» – Mahmoud Ahmadinejad 

Même la Ligue arabe a retiré son soutien à Kadhafi. Mais pas Hugo et «Dani». C’est sûrement Fidel Castro qui les a convaincus. Ce dernier affirme que c’est la faute de l’Otan, et non celle de Kadhafi, si la Libye est en proie à une telle violence. Sur ce point, le dictateur libyen n’est pas du même avis que son homologue, l’ex-dictateur cubain. Selon Kadhafi, c’est al-Qaida qui est à l’origine des troubles en Libye. Cette différence pose un problème au tandem Hugo-Dani. Pour éviter d’avoir à prendre parti pour Fidel ou Mouhammar, ils concluront peut-être que la déstabilisation de la Libye est le fruit d’une opération conjointe de l’Otan et d’al-Qaida.

Mais celui qui n’adhère clairement pas à la position des déconnectés est un autre allié de Chavez et d’Ortega: c’est Mahmoud Ahmadinejad.

«Il est difficile d’imaginer qu’il existe des gens sur terre qui puissent tuer et bombarder leur propre peuple. C’est abominable (…) Je les exhorte à écouter le peuple et à considérer ses revendications. La population doit être libre et avoir un pouvoir de décision sur son avenir. Le monde entier est choqué par les événements qui se produisent en Libye (...) [Les dirigeants libyens] doivent tenir compte de leur concitoyens.»

C’est ce qu’a déclaré avec indignation le leader iranien. Pourtant, lui aussi pourrait faire partie de l’axe des déconnectés, quoique pour une autre raison: le pauvre Ahmadinejad ne semblait pas être au courant que, pendant qu’il faisait ses déclarations, son gouvernement réprimait sauvagement ses opposants –une fois de plus. Quand il se rendra compte que la différence entre lui et Kadhafi est minime, il risque d’être de nouveau profondément choqué…

Kadhafi et les droits de l’homme

Les tensions entre Kadhafi et Ahmadinejad ne datent pas d’hier. Une manifestation concrète de cette inimitié: le dirigeant iranien n’a jamais reçu le prix Kadhafi des droits de l’homme. Ce prix, créé en 1988, est décerné chaque année à ceux qui «qui ont contribué de façon considérable à la prestation d’un service humain remarquable et ont réalisé de grandes actions de défense des droits de l’homme» (sic). Hugo Chavez l’a obtenu en 2004; Daniel Ortega en 2009. Quelques années plus tard, Chavez a renvoyé l’ascenseur à son ami libyen en lui offrant une réplique de l’épée du Libérateur , en ajoutant que «Mouhammar Kadhafi est pour les Libyens ce que représente Simon Bolivar pour les Vénézuéliens». Rien que ça!

Le président vénézuélien n’est pas le seul à avoir distingué le dictateur libyen dans le domaine des droits humains. Le 4 janvier, le Conseil des droits de l’homme, organe des Nations unies, a publié son rapport sur la Libye. Il ne contient pas l’ombre d’une critique faite au gouvernement de Kadhafi! Voici ce qu’il en ressort au contraire:

«Diverses délégations ont exprimé leur reconnaissance à l’engagement du pays vis-à-vis de la défense des droits de l’homme (...)»

La délégation brésilienne a notamment souligné «le progrès social et économique de la Libye et a reconnu ses efforts à l’égard des handicapés». La Birmanie abonde dans le même sens. Quant à la Biélorussie, elle «a remarqué avec satisfaction que la Libye adhérait à tous les traités internationaux sur les droits de l’homme et coopérait avec les organismes desdits traités».

La résolution de l’Assemblée générale des Nations unies par laquelle elle a créé le Conseil des droits de l’homme stipule que le vote en faveur des Etats qui aspirent intégrer ce Conseil doit être conditionné par la conviction que «tous (…), quels que soient leur régime politique, leur système économique et leur héritage culturel, [font la promotion et défendent] tous les droits de l’homme et toutes les libertés fondamentales (…)»  [PDF] . 155 pays ont voté en faveur de la Libye. 

Mouhammar, Hugo et Dani, prêts à rendre respectables les meurtres

Même ce rempart de l’hypocrisie internationale n’a guère pu maintenir la Libye en son sein. En effet, après de longues délibérations, le Conseil des droits de l’homme de l’ONU a conclu que la contribution de la Libye de Kadhafi aux droits de l’homme était retombée en dessous des standards acceptables. La Libye a donc été expulsée du Conseil.

Mais Hugo et Dani, eux, restent fidèles à leurs amis. «Je ne vais pas condamner Kadhafi, a déclaré le président de la Venezuela, je ne suis pas sûr que ce soit un assassin.» En entendant cela, je me suis rappelé la vieille et si juste formule de George Orwell:

«Le langage politique est destiné à rendre vraisemblables les mensonges, respectables les meurtres (…)»

Non, ces deux-là ne sont pas véritablement déconnectés. Le sont ceux qui les croient.

Moisés Naím

Traduit par Micha Cziffra

Moisés Naím
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Editorialiste
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