1 dollar par jour
«Poor Economics», d’Abhijit Banerjee et Esther Duflo, est un ouvrage édifiant qui apporte un éclairage neuf sur la pauvreté et propose des solutions concrètes.
- Shobha Vakade, Indienne qui a contracté un prêt de microfinance, en octobre 2010 à Bombay. REUTERS/Danish Siddiqui -
Le magazine Forbes a publié son classement annuel des plus grosses fortunes –pas de surprise particulière. Le nombre de milliardaires ainsi que leur patrimoine moyen (3,5 milliards de dollars [2,5 milliards d’euros]) a augmenté. Et, bien que la majorité des plus riches continue d’être des Américains, cette proportion est en baisse en raison de la hausse du nombre de riches dans les pays pauvres.
Aujourd’hui, les pays «pauvres» comme la Chine, le Brésil, l’Inde, le Mexique, la Turquie, l’Ukraine ou la Russie voient apparaître chez eux de plus en plus de multimillionnaires. Et en examinant la façon dont ils ont bâti leurs fortunes, il en ressort que dans ces pays pauvres, si on aspire à figurer sur la liste de Forbes, mieux vaut être proche du gouvernement que des consommateurs. L’origine du succès d’un grand nombre de ces multimillionnaires est essentiellement l’Etat, pas le marché.
Et si les multimillionnaires devaient faire avec un dollar par jour?
Pendant que je consultais cette liste des plus riches, j’avais entre les mains un ouvrage qui explique comment et dans quoi ceux qui gagnent un dollar par jour (c’est-à-dire les 13% d’habitants les plus pauvres de la planète) dépensent leur argent. Il y a bien longtemps que je n’ai pas lu un livre aussi instructif. Il s’intitule Poor Economics; ses auteurs sont Abhijit Banerjee et Esther Duflo, deux professeurs à l’Institut technologique du Massachusetts. Cet ouvrage, qui sera publié en anglais en avril et devrait également être traduit dans plusieurs langues, est très accessible. Il recèle de multiples surprises et devrait changer notre façon de penser la pauvreté et ce qu’il convient de mettre en œuvre pour la combattre.
Les auteurs sont allergiques aux grandes généralisations («il faut augmenter l’aide internationale aux pays pauvres» ou encore «l’aide internationale est contre-productive»). En outre, ils sont sceptiques vis-à-vis des affirmations non étayées par des données vérifiables et se contentent de recueillir des informations de première main auprès des personnes citées: celles qui gagnent (et doivent vivre avec) un dollar par jour. Ils recourent à des statistiques, observations, interviews et expériences contrôlées qui soumettent à des tests empiriques les hypothèses existantes sur les causes de la pauvreté ou sur lesquelles se fondent les politiques gouvernementales destinées alléger la pauvreté. Leur message central est le suivant: ces politiques échouent souvent parce qu’elles reposent sur des suppositions erronées à propos des pauvres, leurs contextes de vie et leurs comportements.
Les plus défavorisés ne sont pas des «crève-la-faim»
Le livre énonce une multitude de faits qui contredisent des idées reçues très enracinées. Les études de terrain révèlent, par exemple, que ceux qui vivent avec un dollar par jour ne meurent pas de faim. S’ils étaient affamés, ils consacreraient tout leur argent à l’achat de nourriture; or ce n’est pas le cas. Les données qu’Abhijit Banerjee et Esther Duflo ont recueillies dans 18 pays révèlent que la nourriture représente entre 36% et 79% du budget des pauvres qui vivent à la campagne, et entre 53% et 74% de ceux qui vivent en ville. Et à chaque fois que leurs revenus augmentent de 1%, ils n’en consacrent que 0,67% à la nourriture. Par ailleurs, cette augmentation ne vise pas à obtenir un plus grand apport calorique, mais à trouver des calories qui ont meilleur goût: «Les pauvres dépensent 7% de leur budget global dans le sucre qui, en tant que source de calories, coûte plus cher que les céréales et présente une faible valeur nutritive.»
Les vraies questions sur la pauvreté
Pourquoi Oucha Mbarbk, un Marocain nécessiteux, s’est-il démené pour acheter un téléviseur, une antenne parabolique et un lecteur de DVD? Pourquoi est-ce faux qu’avoir beaucoup d’enfants appauvrit davantage les pauvres? Et pourquoi les plus pauvres ont-ils besoin de contracter un prêt (et le rembourser avec un intérêt annuel de 42 %) pour pouvoir épargner? Pourquoi, pour les enfants les plus démunis, aller à l’école n’implique pas une meilleure instruction?
Chaque année 9 millions d’enfants meurent avant d’avoir atteint l’âge de 5 ans et, parmi eux, un sur cinq meurt de diarrhée. Ce sont les enfants de ceux qui gagnent un dollar par jour. On pourrait réduire cette mortalité en utilisant plus largement les solutions de réhydratation orale, dont les ingrédients de base ne sont autres que le sel et le sucre. Il n’en est rien... En Inde, un tiers des enfants de moins de 5 ans souffrant de diarrhée ne reçoivent jamais de réhydratation orale.
En partant principe que le comportement des indigents dépend de leurs motivations, des informations dont ils disposent (souvent insuffisantes ou inexactes) et de leur gestion très pragmatique des énormes risques auxquels ils sont confrontés, ce livre non pose seulement des questions cruciales, mais il apporte des réponses et propose des solutions pratiques.
Les très pauvres ne sont pas si différents de nous. Mais jusqu’ici, nous les avons traités comme s’ils l’étaient. Lisez ce livre, et vous porterez un autre point de vue sur le monde. Et sur les milliardaires figurant au classement de Forbes.
Moisés Naím
Traduit
par Micha Cziffra
Mis à jour le 19/03/2011 à 6h52














































1) que le nombre de milliardaires ne cesse d'augmenter dans le monde mais que pour y arriver "il vaut mieux être proche du gouvernement que des consommateurs".
2) que ceux qui vivent avec un dollar par jour, sont loin d'être des "crève-la -faim". Ils achètent téléviseurs, antennes paraboliques et DVD. Inutile donc d'"augmenter l'aide internationale aux pays pauvres"
3) que "chaque année 9 millions d'enfants meurent avant d'avoir atteint l'âge de cinq ans... On pourrait réduire cette mortalité" Mais on ne le fait pas. De là à nous laisser penser qu'on préfère laisser s'instaurer une sélection naturelle ?
Il faut que Slate.fr publie rapidement un article sur les "solutions concrètes" du livre, faute de quoi les mauvais esprits seraient tentés de penser qu'il ne servira surtout qu'à transformer deux professeurs du MIT en futur milliardaires.
Les pauvres ont certainement raison de considérer la télévision comme une priorité, mais ce qui va réellement changer le monde c'est la possibilité, grâce à des paraboles, de regarder des chaines indépendantes du gouvernement du pays où l'on vit...(Al Djazira)
La répartition séculaire entre les milliardaires et les "un dollar par jour" n'en a plus pour très longtemps...
Un dollar/jour dans un pays très pauvre constitue déjà le moyen de survie qui aboutit à une fin de vie prématurée. En Occident 5€/jour ont le même effet compte tenu des coût de la vie comparés. On peut compatir à ces pauvretés déchirantes de l'autre bout du monde, mais ce, au détriment de nos propres populations désespérées ?
La solution c'est un changement complet du système économique criminel (le capitalisme) qui régit notre planète. Et la bonne nouvelle, c'est que ce sont peut-être les pays du Sud (quelque part du côté de la Méditerranée?)qui vont nous l'inventer !