Monde

1 dollar par jour

Moisés Naím, mis à jour le 19.03.2011 à 6 h 52

«Poor Economics», d’Abhijit Banerjee et Esther Duflo, est un ouvrage édifiant qui apporte un éclairage neuf sur la pauvreté et propose des solutions concrètes.

Shobha Vakade, Indienne qui a contracté un prêt de microfinance, en octobre 2010 à Bombay. REUTERS/Danish Siddiqui

Shobha Vakade, Indienne qui a contracté un prêt de microfinance, en octobre 2010 à Bombay. REUTERS/Danish Siddiqui

Le magazine Forbes a publié son classement annuel des plus grosses fortunes  –pas de surprise particulière. Le nombre de milliardaires ainsi que leur patrimoine moyen (3,5 milliards de dollars [2,5 milliards d’euros]) a augmenté. Et, bien que la majorité des plus riches continue d’être des Américains, cette proportion est en baisse en raison de la hausse du nombre de riches dans les pays pauvres.

Aujourd’hui, les pays «pauvres» comme la Chine, le Brésil, l’Inde, le Mexique, la Turquie, l’Ukraine ou la Russie voient apparaître chez eux de plus en plus de multimillionnaires. Et en examinant la façon dont ils ont bâti leurs fortunes, il en ressort que dans ces pays pauvres, si on aspire à figurer sur la liste de Forbes, mieux vaut être proche du gouvernement que des consommateurs. L’origine du succès d’un grand nombre de ces multimillionnaires est essentiellement l’Etat, pas le marché.

Et si les multimillionnaires devaient faire avec un dollar par jour?

Pendant que je consultais cette liste des plus riches, j’avais entre les mains un ouvrage qui explique comment et dans quoi ceux qui gagnent un dollar par jour (c’est-à-dire les 13% d’habitants les plus pauvres de la planète) dépensent leur argent. Il y a bien longtemps que je n’ai pas lu un livre aussi instructif. Il s’intitule Poor Economics; ses auteurs sont Abhijit Banerjee et Esther Duflo, deux professeurs à l’Institut technologique du Massachusetts. Cet ouvrage, qui sera publié en anglais en avril et devrait également être traduit dans plusieurs langues, est très accessible. Il recèle de multiples surprises et devrait changer notre façon de penser la pauvreté et ce qu’il convient de mettre en œuvre pour la combattre.

Les auteurs sont allergiques aux grandes généralisations («il faut augmenter l’aide internationale aux pays pauvres» ou encore «l’aide internationale est contre-productive»). En outre, ils sont sceptiques vis-à-vis des affirmations non étayées par des données vérifiables et se contentent de recueillir des informations de première main auprès des personnes citées: celles qui gagnent (et doivent vivre avec) un dollar par jour. Ils recourent à des statistiques, observations, interviews et expériences contrôlées qui soumettent à des tests empiriques les hypothèses existantes sur les causes de la pauvreté ou sur lesquelles se fondent les politiques gouvernementales destinées alléger la pauvreté. Leur message central est le suivant: ces politiques échouent souvent parce qu’elles reposent sur des suppositions erronées à propos des pauvres, leurs contextes de vie et leurs comportements.

Les plus défavorisés ne sont pas des «crève-la-faim»

Le livre énonce une multitude de faits qui contredisent des idées reçues très enracinées. Les études de terrain révèlent, par exemple, que ceux qui vivent avec un dollar par jour ne meurent pas de faim. S’ils étaient affamés, ils consacreraient tout leur argent à l’achat de nourriture; or ce n’est pas le cas. Les données qu’Abhijit Banerjee et Esther Duflo ont recueillies dans 18 pays révèlent que la nourriture représente entre 36% et 79% du budget des pauvres qui vivent à la campagne, et entre 53% et 74% de ceux qui vivent en ville. Et à chaque fois que leurs revenus augmentent de 1%, ils n’en consacrent que 0,67% à la nourriture. Par ailleurs, cette augmentation ne vise pas à obtenir un plus grand apport calorique, mais à trouver des calories qui ont meilleur goût: «Les pauvres dépensent 7% de leur budget global dans le sucre qui, en tant que source de calories, coûte plus cher que les céréales et présente une faible valeur nutritive.»

Les vraies questions sur la pauvreté

Pourquoi Oucha Mbarbk, un Marocain nécessiteux, s’est-il démené pour acheter un téléviseur, une antenne parabolique et un lecteur de DVD? Pourquoi est-ce faux qu’avoir beaucoup d’enfants appauvrit davantage les pauvres? Et pourquoi les plus pauvres ont-ils besoin de contracter un prêt (et le rembourser avec un intérêt annuel de 42 %) pour pouvoir épargner? Pourquoi, pour les enfants les plus démunis, aller à l’école n’implique pas une meilleure instruction?

Chaque année 9 millions d’enfants meurent avant d’avoir atteint l’âge de 5 ans et, parmi eux, un sur cinq meurt de diarrhée. Ce sont les enfants de ceux qui gagnent un dollar par jour. On pourrait réduire cette mortalité en utilisant plus largement les solutions de réhydratation orale, dont les ingrédients de base ne sont autres que le sel et le sucre. Il n’en est rien... En Inde, un tiers des enfants de moins de 5 ans souffrant de diarrhée ne reçoivent jamais de réhydratation orale.

En partant principe que le comportement des indigents dépend de leurs motivations, des informations dont ils disposent (souvent insuffisantes ou inexactes) et de leur gestion très pragmatique des énormes risques auxquels ils sont confrontés, ce livre non pose seulement des questions cruciales, mais il apporte des réponses et propose des solutions pratiques.

Les très pauvres ne sont pas si différents de nous. Mais jusqu’ici, nous les avons traités comme s’ils l’étaient. Lisez ce livre, et vous porterez un autre point de vue sur le monde. Et sur les milliardaires figurant au classement de Forbes.

Moisés Naím

Traduit par Micha Cziffra

Moisés Naím
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Editorialiste
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