Monde

Ne pas laisser Kadhafi gagner

Christopher Hitchens, mis à jour le 01.05.2011 à 9 h 28

Ignorez les «réalistes». Si nous ne faisons rien, la situation en Libye ne fera qu'empirer.

A Tripoli, le 14 mars 2011. REUTERS/Ahmed Jadallah

A Tripoli, le 14 mars 2011. REUTERS/Ahmed Jadallah

Un raid de l'OTAN dans la nuit de samedi à dimanche a frappé la résidence à Tripoli où se trouvait la famille de Mouammar Kadhafi. L'un de ses fils Saif al-Arab, 29 ans, aurait été tué ainsi que trois de ses petits enfants selon un porte-parole du gouvernement libyen. Des journalistes ont été amené sur place pour constater les dégâts importants subis par le batiment. L'OTAN confirme le raid qui visait un «centre de commandement» dans le quartier de Bab al-Aziziya.

La position de l'école «réaliste», et ses objections à une implication plus conséquente, ou plus rapide, dans la crise en Libye peuvent globalement être résumées ainsi:

  • 1) Il y a trop d'incertitudes en Libye pour savoir précisément quel camp soutenir. Nous courons donc le risque d'enfreindre le principe du primo non nocere, ou «d'abord ne pas nuire».
  • 2) Le calme relatif de Tripoli, quand on le compare avec le soulèvement de Benghazi, souligne une division historique Est-Ouest entre les anciennes provinces de la Tripolitaine et de la Cyrénaïque, qui date d'avant la formation de la Libye moderne, et qui pourrait être, en soi, déstabilisante. L'Occident pourrait, par inadvertance, provoquer la montée d'un régionalisme sectaire qui risquerait d'aboutir à la division ou à la partition de la Libye.
  • 3) Le Conseil de Sécurité de l'ONU ne légalisera pas les moyens pour destituer Mouammar Kadhafi.
  • 4) Le monde arabe est très dubitatif quant à une intervention occidentale, et est prompt à se sentir insulté par tout ce qui s'apparente à du néo-colonialisme.
  • 5) L'instauration d'une «zone d'exclusion aérienne» est moins simple qu'elle en a l'air, vu que cela implique nécessairement la confrontation à un système de défense aérienne de fabrication russe, et conduira très certainement à l'étape suivante, soit une intervention militaire au sol et peut-être même une période d'occupation, ce qui n'augure rien de bon.
  • 6) Le changement politique en Libye doit être dans tous les cas –comme en Tunisie et en Égypte– l'œuvre des forces sociales nationales.

Les deux premiers points sont plutôt solides, mais perdent jour après jour de leur force de persuasion, sauf si l'on estime que le pouvoir libyen est toujours entre les mains du clan Kadhafi.

La situation actuelle, néanmoins, atteste d'un Kadhafi père en plein syndrome Ceauşescu: un effondrement en grande tenue (au sens premier) vers la paranoïa, la mégalomanie et l'aveuglement.

Ces récents discours et ses dernières apparitions l'ont montré puant de folie et d'hystérie. Son âge et son état de santé, quoi qu'il en soit, limitent très fortement la durée de son régime. Si son régime implose alors qu'il est toujours «en place», toutes les funestes conséquences entrevues par les réalistes se produiront, dans tous les cas. Les armes tomberont dans les mauvaises mains; les stratégies «diviser pour mieux régner» (d'ores et déjà son fonds de commerce) s'intensifieront; les passions religieuses et tribales seront délibérément attisées. La différence principale, c'est que nous aurons globalement été les spectateurs d'un tel enchaînement.

Il serait bon de se rappeler que lorsqu'en 1989, Ceauşescu avait tenté de déclarer la guerre à sa propre population, le secrétaire d’État James Baker avait tenu une allocution publique sans précédent disant que les États-Unis ne s'opposeraient pas à une intervention russe afin d'épargner la Roumanie d'un surcroît de misère et de chaos. Les Chinois et les Russes sont-ils si attachés aux arguties légalistes, ou si fiers de leur association avec Kadhafi, qu'ils désavoueraient un discours du Président Barack Obama où il en appellerait à la réciprocité? Nous ne pouvons pas savoir si un tel discours ne sera jamais prononcé, ou s'il est même à l'étude.

Kadhafi est mal vu

Passons aux points (3) et (4): la Ligue Arabe vient elle-même de briser des décennies de torpeur, en déclarant le régime de Kadhafi illégitime, et en appelant à l'imposition d'une zone d'exclusion aérienne.

Cette résolution sans précédent, qui n'est pas contredite par une quelconque et mesurable opinion pro-Kadhafi dans la légendaire «rue arabe», semble ôter le gros de sa pertinence à la préoccupation réaliste concernant l'opinion régionale. La population chiite n'a pas oublié le rôle de Kadhafi dans la disparition et le meurtre présumé de l'imam Moussa Sader; les autorités saoudiennes ont été la cible de ses escadrons de la mort; depuis plusieurs années, de nombreux autres États ont des raisons d'en vouloir à ses manigances criminelles.

Kadhafi est aussi particulièrement mal vu en Égypte, dont nous avons entretenu les forces armées à un haut niveau de sophistication (et à grands frais) depuis plusieurs décennies. Le gouvernement Obama ne devrait-il pas être en train de faire pression sur l'Égypte pour qu'elle soutienne le vote de la Ligue Arabe, et qu'elle prenne sa part de responsabilités dans le maintien de l'ordre régional? Ce serait un beau baptême pour la nouvelle républicaine égyptienne. Mais, encore une fois, on n'entend que le bruit du vent que l'on brasse.

Quant à la faisabilité d'une zone d'exclusion aérienne, j'ai souligné il y a plusieurs semaines ce que je n'ai pu m'empêcher de remarquer lors de mes deux brefs séjours en Libye: tout le pays est en réalité une longue bande littorale, avec un vaste arrière-pays désertique, en bordure d'une mer, et la Sixième Flotte y est de loin la force militaire la plus puissante.

Ce point élémentaire a été repris et développé dans un très respectable –on pourrait même dire réaliste– article du Wall Street de James Thomas et de Zachary Cooper. Ces deux experts du Centre d'évaluation stratégique et budgétaire (CSBA) font valoir que «contrairement aux Balkans et à l'Irak, les villes les plus peuplées et les bases aériennes libyennes sont situées sur le littoral, et la plupart à moins de 16 km de la côte» (c'est moi qui souligne). Ce simple fait géographique nous donne la possibilité d'utiliser des missiles tirés depuis une flotte navale et aérienne, sans avoir à envoyer un seul avion dans l'espace aérien libyen, ce que les auteurs appellent une «zone d'exclusion aérienne en cul-de-sac».

Les méfaits de l'improvisation

Les stratégies pour infléchir la donne à moindre coût ne manquent pas, comme le brouillage du système de transmission aérien de Kadhafi. Mais ce qui saute le plus aux yeux, ce n'est pas l'absence de ressources –ou, en effet, d'options–, mais l'absence de préparation. Quand la crise libyenne a commencé, et alors qu'elle se poursuivait depuis un certain temps déjà, la Sixième Flotte n'avait même pas affrété un seul porte-avion en Méditerranée. Qu'est-ce qui pourrait être moins «réaliste» que cela? Compte tenu de notre ancienne et vilaine histoire avec Kadhafi, et les nombreux signes d'une rébellion imminente, on frôle apparemment ici un niveau exceptionnel d’insouciance.

Si l'autre partie du raisonnement est juste, et pour autant qu'elle soit juste, on nous avertit donc qu'une Libye mutilée et traumatisée fera partie de notre avenir, quoi qu'il arrive. Dans ce cas, une politique improvisée et au coup par coup est la moins pragmatique possible. Même si Kadhafi inverse provisoirement la tendance, comme c'est envisageable, et nous couvre ainsi de honte pour l'avoir laissé faire, ces problèmes resteront toujours à régler. Espérons, au moins, que certaines excuses ne soient pas disponibles, la prochaine fois.

Christopher Hitchens 

traduit par Peggy Sastre

Christopher Hitchens
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