Monde

Les leçons du désastre japonais, failles et réussites

Foreign Policy, mis à jour le 17.03.2011 à 6 h 50

Là où la pauvreté et la négligence règnent, les dégâts et les pertes sont amplifiées et le délai de reconstruction rallongé, si la reconstruction arrive un jour.

Un survivant à Otsuchi, le 14 mars 2011. REUTERS/Damir Sagolj

Un survivant à Otsuchi, le 14 mars 2011. REUTERS/Damir Sagolj

Les images en provenance du Japon sont à la fois terrifiantes et incroyablement fascinantes. La tragédie progresse à chaque instant. Des vies sont balayées, des fortunes anéanties. Des vagues noires poussent des navires de transport dans les rues. Des centrales électriques explosent et des villes sont comme rayées de la carte.


Au-delà de la dimension humaine, on est également frappé par le déchaînement des éléments, des forces naturelles qui peuvent balayer sans discernement des vies humaines et des années de planification et de construction. Mais il n’y a pas de hasard. Les lignes de failles se trouvaient à l’endroit même où les villes se développaient et la pression allant croissante, la catastrophe devenait aussi certaine que le lever du soleil le matin. Tout ceci nous apparaît comme le fruit du hasard, parce que nous devons encore développer notre capacité à prévoir les catastrophes naturelles… N’oublions pas que nous ne pouvions pas prévoir, fut un temps, les éclipses solaires, la trajectoire des comètes, ou le fait que l’exposition à certains microbes provoquent des maladies.

Une société préparée aux catastrophes

Ceci posé, ce que ces images de catastrophe naturelle ne parviennent pas à nous montrer –à moins de le rechercher spécifiquement– c’est que le caractère très prévisible d’un tel désastre, combiné à l’industrialisation, à l’innovation et au caractère du peuple japonais ont considérablement atténué le bilan de cette énorme catastrophe. Aucune nation n’est mieux préparée aux tremblements de terre et aux tsunamis, aucune n’a des codes de construction aussi stricts, aucune ne passe autant de temps à entraîner ses citoyens sur la manière de répondre à de telles crises, et aucune ne dispose d’une telle culture de la coopération et du respect envers la communauté, qui permettent de rendre le travail collectif, par suite de tels événements, plus efficace.

Il est possible que 10.000 personnes soient mortes dans ce désastre. Cela est déjà poignant. Mais 25 fois plus de personnes sont mortes par suite d’un séisme de moindre amplitude qui frappa, l’an dernier, l’île pauvre et mal préparée d’Haïti… un séisme qui n’a pas été suivi d’un tsunami. De même, le tremblement de terre, au Chili, d’une magnitude équivalente au séisme japonais, n’a coûté «que» quelques centaines de vies, mais 1,5 million de personnes ont été affectées par ses suites et il est manifeste qu’au Japon, la combinaison d’une bonne prévoyance, de standards de construction respectés et les ressources disponibles ont permis de sauver des milliers de vies et peut-être plus. Le Premier ministre japonais a déjà déclaré que cette crise était la plus grande que devait affronter le Japon depuis la Seconde Guerre mondiale. Au vu des immenses défis économiques et politiques que le Japon a dû affronter les deux dernières décennies, sans mentionner le séisme de Kobe en 1995, qui a fait près de 6.500 victimes, cela donne une idée de l’étendue de la catastrophe. Clairement, la situation qui va en s’aggravant dans la centrale nucléaire de Fukushima fait planer le spectre d’un désastre plus grand encore.

De l'importance des règles

Si la crise est loin d’être contenue, il est certain que le Japon s’en remettra plus vite parce qu’il a compris que le fondement essentiel d’une société aussi résistante que possible face aux catastrophes naturelles est la réglementation. Si le gouvernement ne met pas en place les règles et ne veille pas à leur stricte application, les populations sont exposées aux forces de la nature, comme si elles étaient totalement sans défense. De même, sans règles claires concernant le domaine des assurances, et une chaîne claire des responsabilités, la reconstruction peut-être grandement entravée.

De tels systèmes ne sont pas parfaits et il est clair qu’une refonte majeure aura lieu après le séisme, essentiellement dans le domaine de la conception et du fonctionnement des centrales nucléaires. Tout ceci devrait servir d’avertissement aux Etats-Unis, où chaque tentative de réglementation est décrite par les personnes mues par leur seul intérêt et à courte vue comme un coût sans bénéfice aucun. (Il est également bon de noter que les gens ne se plaignent jamais de l’omnipotence du gouvernement à la suite des catastrophes naturelles –ils se demandent pourquoi le gouvernement n’a pas agit plus en amont et avec plus de moyens.)

Cette leçon devrait avoir des retombées planétaires, mais dans le sillage de cette catastrophe particulière, il conviendrait que nous nous montrions particulièrement sensibilisés à sa signification, eu égard à nos interactions avec notre environnement. Sur MSNBC, le 13 mars, le professeur Thomas O’Rourke de l’Université de Cornell a évoqué le séisme et le tsunami frappant le Japon comme une «nouvelle norme» de catastrophe naturelle. Rapprochant cet exemple avec celui du Chili, d’Haïti ou de la Nouvelle-Zélande, il a suggéré que ces catastrophes massives allaient se produire avec une fréquence plus rapprochée. Si le débat est largement ouvert en la matière, car le nombre des catastrophes naturelles demeure assez stable dans l’ensemble, quelques faits tendent à confirmer cette assertion.

Premièrement, les conséquences humaines et le coût de tels désastres vont en augmentant car de plus en plus de gens vivent dans des régions menacées –particulièrement mais pas uniquement sur les côtes. Deuxièmement, la hausse prévisible du niveau des mers, due aux changements climatiques, a de bonnes chances d’aggraver les conséquences des tsunamis, typhons et autres ouragans.

Prendre conscience des besoins des plus pauvres

Nous avons également constaté, dans le cas du tsunami sur les côtes de l’Océan indien, le séisme en Haïti, les coulées de boue et les inondations au Pakistan et même avec l’ouragan Katrina, que là où la pauvreté et la négligence règnent, les dégâts et les pertes sont amplifiées et le délai de reconstruction rallongé, si la reconstruction arrive un jour.

Aux Etats-Unis, il est manifeste –au vu de ces évènements– que nous ignorons, à notre propre péril, les risques d’un nouveau Katrina et le fait qu’une telle préparation nécessite des mesures de prévention et d’adaptation aux changements climatiques. Aux Etats-Unis comme ailleurs, nous devons également prendre conscience que les plus pauvres sont particulièrement vulnérables et que les mesures post-désastres, aussi importantes qu’elles aient pu paraître et être, s’avèrent bien trop lents et inefficaces. La seule manière d’éviter ces problèmes passe par un effort international bien plus appuyé et plus solide, par des institutions dédiées, capables d’établir des standards et de financer des améliorations des infrastructures afin d’atteindre ces mêmes standards et d’assurer ainsi une réponse plus rapide et efficace lorsque les calamités frappent.

A l’heure actuelle,  il est difficile de ne voir autre chose qu’un désastre lorsque l’on regarde le Japon, mais de nombreuses décisions et procédures se sont avérées efficaces et méritent que l’on s’y attarde, car elles seront des leçons importantes, démontrant que les évènements imprévus peuvent nous révéler ce que l’idéologie ou le dogme nous cachent.

David Rothkopf
Tient le blog How the world really run

Traduit par Antoine Bourguilleau

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