Monde

Obama dans le piège libyen

Daniel Vernet, mis à jour le 17.03.2011 à 10 h 54

Contrairement à la Tunisie et à l'Egypte, l'administration Obama se montre incapable en Libye de mettre ses actes en accord avec ses paroles et de soutenir les aspirations à la liberté.

La fuite devant les troupes de Kadhafi / Goran Tomasevic / Reuters

La fuite devant les troupes de Kadhafi / Goran Tomasevic / Reuters

Etre du bon côté de l’Histoire. Barack Obama s’était donné cette règle face aux révolutions en Tunisie et en Egypte. Et il avait réussi. Face au soulèvement populaire en Libye, il semble incapable de tenir le subtil équilibre entre démocratie et stabilité qu’il avait réalisé quelques semaines auparavant quand les manifestants de Tunis et du Caire mettaient un terme à plusieurs décennies de régime autoritaire. Aujourd’hui, la prudence l’emporte sur l’empathie avec une population qui revendique la liberté et la démocratie.

Le président américain hésite. Il avoue lui-même réfléchir à la meilleure attitude, pèse le pour et le contre d’une ingérence trop visible dans les affaires libyennes. En Tunisie et en Egypte, les décisions étaient relativement faciles à prendre. Les Etats-Unis ont des liens étroits avec les armées des deux pays qui ont joué un rôle crucial dans le départ du pouvoir des présidents Ben Ali et Moubarak. Les révolutions tunisienne et égyptienne ont certes fait des victimes mais les régimes en perdition n’ont pas lancé leurs troupes contre les populations civiles et le nombre de morts n’aura rien à voir avec le bilan de la guerre civile en Libye.

Mouammar Kadhafi n’a pas hésité devant le recours à la force pour se maintenir au pouvoir et reconquérir les bastions emportés par les insurgés. Comme tous les dirigeants occidentaux et quelques pays arabes, Barack Obama a appelé au départ du colonel Kadhafi. A plusieurs reprises, il a déclaré que «les Etats-Unis soutenaient fermement les droits universels du peuple libyen. Les droits de l’homme ne sont pas négociables et ne peuvent être déniés par la violence ou la répression».

Mais il n’a rien fait au-delà de ces bonnes paroles. Il a écouté les partisans et les adversaires d’une intervention dans sa propre administration sans donner raison aux uns ou aux autres. Le secrétaire à la défense, Robert Gates, a estimé que l’imposition d’une zone d’exclusion aérienne («no-fly-zone») dépassait les capacités américaines. Le chef des services de renseignement a  déclaré devant une commission du Sénat que «à long terme, les forces pro-Kadhafi l’emporteront». La secrétaire d’Etat Hillary Clinton a changé plusieurs fois d’avis sur la «no-fly-zone».

De l’autre côté, certains démocrates proches de Barack Obama, comme le sénateur John Kerry, ont joint leur voix aux républicains qui reprochent au président son inaction. Dans un article publié mardi 15 mars dans l’International Herald Tribune, l’ancienne chef de la planification au Département d’Etat, Anne-Marie Slaughter, qui a regagné en février son poste de professeur à Princeton, démolit un à un les arguments des adversaires d’une zone d’exclusion aérienne.

Il est dans l’intérêt stratégique des Etats-Unis, écrit-elle, de soutenir la jeunesse arabe qui voit son avenir dans la démocratie et non dans le terrorisme. Si la «no-fly-zone» est soutenue par des Etats arabes, les rapports entre l’Occident et le monde arabe en seront changés. Si la communauté internationale paralyse l’aviation de Kadhafi, celui-ci pourrait être amené à négocier. Si la zone d’exclusion aérienne est efficace, nous ne savons pas quelles seront les conséquences, disent les sceptiques.

Il y a en effet une incertitude, concède Anne-Marie Slaughter, mais si l’on ne fait rien, la certitude est que la répression contre les insurgés et les civils qui les ont soutenus sera féroce. Enfin, si le Conseil de sécurité des Nations unies ne donne pas son feu vert à une intervention, les Etats-Unis devraient reconnaitre le Conseil de transition, comme l’a fait la France, et se mettre d’accord avec lui et la Ligue arabe sur l’aide qui doit être apportée aux adversaires de Kadhafi.

Ces arguments n’ont pas ébranlé Barack Obama. Jusqu’à maintenant. Il parait comme tétanisé par les précédents créés par George W. Bush en Irak et à un moindre degré en Afghanistan, et par l’échec de Reagan en 1986 qui a échoué à se débarrasser de Kadhafi. Il craint les dégâts psychologiques entrainés par une nouvelle intervention occidentale dans un pays musulman. Les révolutions arabes de ces dernières semaines n’ont eu aucun caractère anti-occidental, anti-américain ou anti-israélien. La tentative du président yéménite Saleh de dénoncer la main de Washington et de Tel-Aviv dans les manifestations a fait long feu. Le sentiment de la «rue arabe» ne risque-t-il pas de se retourner après une intervention occidentale dans un pays frère, même si personne n’envisage d’envoyer des troupes au sol?

L’argument se retourne: si les Occidentaux, et en premier lieu les Etats-Unis, laissent Kadhafi écraser dans le sang la révolte populaire en Libye, une autre forme d’anti-américanisme ne risque-t-elle pas de voir le jour dans les pays arabes? Non plus l’hostilité à l’ingérence dans les affaires du Moyen-Orient – qui, répétons-le, était quasiment absente des mouvements de ces dernières semaines --, mais l’amertume d’avoir été lâché face à la folie sanguinaire d’un dictateur. La désillusion d’une jeunesse abandonnée alors qu’elle se battait pour les valeurs dont les Occidentaux truffent leurs beaux discours.

Barack Obama est conscient de ce risque-là. Il n’est pas exclu qu’il se rallie, dans les prochains jours, à l’idée d’une «no-fly-zone» ou à d’autres formes d’intervention. Mais dans la course que se livrent la diplomatie dans les couloirs de l’ONU et les hommes de Kadhafi sur le terrain, ces derniers ont de plus en plus l’avantage.

Daniel Vernet

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Journaliste
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