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Je veux garder les commentaires anonymes

Anonymous, mis à jour le 16.03.2011 à 19 h 35

Le fait de publier sous son vrai nom dissuade certes certains dérapages mais n'est en rien la certitude d'un débat plus qualitatif.

Manifestation à Madrid contre une loi qui menace de fermer les sites de partage

Manifestation à Madrid contre une loi qui menace de fermer les sites de partage de contenus, le 13 mars 2011. REUTERS/Sergio Perez

Farhad Manjoo, mon confrère de Slate.com, a relancé le débat sur l'anonymat des commentaires dont il ne veut plus: «Si je gouvernais le Web [...], je forcerais tous les commentateurs à se connecter via Facebook, ou n'importe quel autre site tiers, et ils devraient révéler leur véritable identité  pour pouvoir dire quelque chose sur un forum public.», écrit-il. Pour le chroniqueur techno du grand frère américain de Slate.fr, cela permettrait de réduire «de manière significative le nombre de trolls». Permets-moi Farhad de te troller: dans cette histoire, c'est toi le troll.

Depuis que Facebook permet de commenter sur les sites de presse avec son profil, la tentation est grande pour des journalistes comme Farhad Manjoo d'en finir définitivement avec les commentaires anonymes, source d'une grande déception dans la profession. (Même si la démarche est illusoire puisque tous les profils Facebook ne révèlent pas l'identité de la personne et qu'il est facile de créer un faux profil pour rester anonyme.)

Quand les commentaires se sont généralisés en-dessous des articles il y a quelques années, on était encore en pleine utopie du web 2.0 et nombre de journalistes pensaient que les commentaires allaient permettre d'améliorer leur métier, en plaçant le lecteur en situation de co-production: corriger, enrichir l'information. En pratique, à quelques exceptions près, les contributions des internautes se sont révélées très décevantes. L'article et les commentaires sont restées deux sphères hermétiques se regardant l'une l'autre avec hostilité: les journalistes méprisant des commentaires qu'ils ne lisent souvent pas, les commentateurs s'en prenant parfois avec virulence aux journalistes (et surtout aux modérateurs).

Les trolls n'ont pas besoin de pseudos

À qui est-ce la faute? Uniquement à l'anonymat comme le pense Farhad Manjoo?

Le fait de publier sous son vrai nom dissuade certes certains dérapages mais n'est en rien la certitude d'un débat plus qualitatif. Il suffit de regarder les pages Facebook des sites de presse où les internautes n'hésitent pas à se lâcher, forçant les modérateurs à supprimer de nombreux commentaires. Un exemple pris sur la page Facebook du monde.fr, en-dessous d'un article sur le licenciement de John Galliano:

Afficher son nom en public ne signifie pas qu'on devient instantanément visible. Le web est fait de nombreux recoins en «clair-obscur» comme l'a conceptualisé le sociologue Dominique Cardon. Dans ces espaces indépendants de leur page de profil ou de leur blog, les internautes «échangent le risque pris à s’exhiber contre l’assurance –toute relative– de rester protégés d’une recherche rapide»Les internautes n'hésitent ainsi pas à se livrer sur certaines pages, protégés par le relatif anonymat de ce paravent du «clair-obscur». Ici une discussion sur les exs:

Dans les commentaires des sites d'info, l'anonymat a la vertu d'arracher les internautes à leur éventuel devoir de réserve, de libérer la parole, de recueillir d'éventuels leaks. Le blog de l'ancien journaliste de Libération Jean-Dominique Merchet était devenu un lieu de débat très important d'une communauté militaire tenue au silence, dessinant un «embryon de kakisphère». Mais dépassé par le succès du blog dont il devait gérer la modération seul, Merchet avait fini par fermer les commentaires.

Gérer intelligemment les commentaires

Si les sites d'info ne parviennent pas à organiser une prise de parole intéressante sous leurs articles, c'est aussi parce qu'ils accordent généralement une visibilité équivalente à chaque commentaire, qu'il soit bon ou mauvais, laissant la modération non pas à la communauté mais à des professionnels qui ne peuvent souvent appuyer que sur 2 boutons: "valider" ou "refuser".

Les tentatives de gestion intelligente des commentaires se multiplient. Par exemple sur Reddit, un site de partage de liens où chaque commentaire est soumis au vote, faisant remonter les fils de discussion les plus pertinents et cachant les autres. L'internaute peut choisir d'afficher les commentaires les plus pertinents ou les plus récents, exactement comme sur le fil d'actualités de Facebook.

En France, Rue89 parie aussi sur la valorisation des meilleurs commentaires, mais le journaliste garde la prééminence sur l'internaute en faisant lui-même le choix des contributions les plus pertinentes.

La proposition de Farhad Manjoo est aussi rétrograde que celle du sénateur UMP Jean-Louis Masson qui proposait en mai 2010 d'en finir avec l'anonymat sur les blogs. Le sénateur avait subi un tir de barrage de toute la communauté Internet française, des patrons du web signant même un «appel pour la défense du droit à l'anonymat», pour ne pas «brider la liberté d'expression des internautes». Jean-Louis Masson, qui ne savait pas ce qu'était Twitter, a été vite classé dans le camp des ringards.

Facebook vs 4chan

Mais on sent que sa critique de l'anonymat revient par la porte de la modernité avec Mark Zuckerberg, le patron de Facebook, qui tente d'imposer la transparence à ses 630 millions d'utilisateurs. «Vous n'avez qu'une seule identité. En avoir des différentes selon que vous soyez avec vos collègues ou vos amis, c'est bientôt fini. Avoir deux identités de vous même, c'est l'illustration d'un manque d'intégrité», déclarait-t-il, cité dans le livre The Facebook Effect. L'idée est que la démocratie libérale devrait s'accompagner d'une parfaite transparence. C'est ce que sous-entend Farhad Manjoo: «Dans tous les cas, à part les plus extrêmes –partout sauf sous les gouvernements répressifs– l'anonymat fait du tort aux communautés virtuelles.»

Cette question devrait occuper le débat sur Internet dans les années à venir. Christopher Poole, le créateur de 4chan, le forum le plus créatif du monde (où l'anonymat est la règle), a lancé ce combat idéologique le 13 mars lors d'une conférence à Austin aux Etats-Unis:

«Zuckerberg a tort quand il affirme que l'anonymat conduit à la lâcheté. L'anonymat, c'est l'authenticité. Il vous permet de partager d'une manière totalement brute et entière [...] Avec les sites où l'on doit s'inscrire obligatoirement, on perd l'innocence de la jeunesse. On ne peut plus faire autant d'erreurs que par le passé. [...] Nous croyons aux contenus plutôt qu'au créateur. Sur d'autres sites, ce qui compte c'est votre identité. Les gens sont jugés sur leur contribution. Sur 4chan, il y a une mutation créative»

Deux camps se dessinent donc: un web civilisé et policé où chacun doit assumer tous ses propos; contre un web sauvage et créatif où l'erreur est autorisée, vite oubliée et immédiatement modérée par la communauté, comme sur Wikipedia. Christopher Poole a déjà tracé la voie médiane entre ces deux conceptions en lançant canv.as, une sorte de 4chan en plus propre, sur lequel il faut s'inscrire avec son profil Facebook, mais sur lequel il est possible de poster en anonyme. La créativité des foules anonymes n'est ainsi pas (trop) bridée et les risques de dérapages sont évités puisque les internautes sont traçables facilement.

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