Economie

Faut-il fermer les Bourses en cas de catastrophe?

Jean-Marie Pottier, mis à jour le 16.03.2011 à 22 h 38

La Bourse de Tokyo est restée ouverte depuis vendredi, car ce sont plutôt les guerres et les révolutions qui forcent les marchés à s'arrêter.

Des piétons dans les rues de Tokyo, dont l'image se reflète dans un écran.

Des piétons dans les rues de Tokyo, dont l'image se reflète dans un écran diffusant les cours de Bourse. REUTERS/Issei Kato.

Faut-il fermer les marchés financiers dans la foulée d'une triple catastrophe (séisme, tsunami, accident nucléaire) comme celle qui survient actuellement au Japon, ou d'un attentat terroriste? Si peu de gens ont posé la question, Atsushi Saito, le PDG du Tokyo Stock Exchange, la Bourse de Tokyo, y a implicitement répondu dans un communiqué adressé «à tous les investisseurs et les participants aux échanges», mardi 15 février: «Je crois que la Bourse de Tokyo, en tant qu'infrastructure sociale importante, doit continuer à fournir des opportunités d'échange de titres».

En clair, rester ouverte malgré de fortes baisses: en deux séances depuis le séisme (qui était survenu une demi-heure environ avant la clôture vendredi), le Nikkei, l'indice qui regroupe les 225 principales valeurs de la Bourse de Tokyo, a perdu plus de 16%, connaissant mardi sa pire chute depuis le krach de 1987 (-10,55%) avant de rebondir de 5,68% mercredi. Les marchés européens et américain ont également souffert dans une moindre mesure, Paris perdant environ 4% en deux jours.

Dans un rapport publié en 2004 sur l'impact des «catastrophes de grande ampleur», l'OCDE estimait cependant que «l'incidence de chocs exogènes [extérieurs, ndlr] sur le comportement des marchés [est] plus limitée que celle de chocs générés à l'intérieur du système». A l'hiver 2004-2005, la Bourse de Djakarta était restée ouverte après le tsunami et n'avait pas connu de krach. Dans le quotidien canadien Globe and Mail, un analyste de la société de courtage Desjardins Securities évalue lui, à partir d'exemples passés, les baisses potentielles à seulement quelques points de pourcentage.

«On connaît les dégâts»

L'idée qu'une fermeture des marchés, même uniquement à Tokyo, aurait été préférable laisse donc sceptique les observateurs, sachant qu'en cas de panique boursière des mécanismes de suspension temporaire (les «coupe-circuits») sont prévus, que les Etats-Unis ont prévu de renforcer depuis le krach éclair de mai 2010.

En cas de fermeture, de toute façon, «les baisses se matérialisent au moment où on rouvre», explique Bertrand Jacquillat, PDG d'Associés en Finance et auteur d'essais sur les marchés financiers, selon qui «il faut laisser les investisseurs traduire leurs perceptions dans les cours». «Ce n'est pas en cassant le thermomètre qu'on aura plus ou moins chaud», renchérit Daniel Goyeau, professeur à l'université de Poitiers et auteur de La Bourse (éd. La Découverte). «Quand on cherche des justifications à une fermeture, on n'en trouve pas. Lorsqu'on laisse ouvert, on connaît les dégâts: cela permet de voir plus clair sur les valeurs qui sont exposées et celles qui ne le sont pas».

En l'occurrence, les sociétés du secteur nucléaire (le français Areva, l'américain General Electric, qui a fourni les réacteurs de la centrale de Fukuchima, et bien sûr le japonais Tepco, opérateur de cette centrale, dont l'action a perdu 42% en deux jours), les assureurs ou les groupes de luxe, pour qui le Japon est un secteur important. Les groupes de BTP, qui pourraient bénéficier des programmes de reconstruction, ont eux moins souffert.

Paris n'a pas fermé depuis 1968

Il y a deux ans et demi, au plus fort de la crise financière, Rolland Bellegarde, vice-président de Nyse Euronext, justifiait une éventuelle fermeture des marchés par deux seuls «cas de force majeure, [...] les guerres et les révolutions». Le plus récent exemple est la fermeture pendant deux semaines, fin février, de la Bourse régionale ouest-africaine des valeurs mobilières, en raison de la réquisition de son siège d'Abidjan par les partisans de Laurent Gbagbo. Auparavant, cela avait été le cas de celles de Tunis et du Caire. En France, la dernière fermeture date de mai 68, quand le palais Brongniart avait été incendié. En revanche, les Bourses ne ferment pas automatiquement en cas d'attentats terroristes: cela n'avait pas été le cas lors de ceux du 11 mars 2004 à Madrid, ni de ceux du 7 juillet 2005 à Londres.

Et si New York avait fermé quatre jours après les attentats du 11-Septembre, la situation était alors très différente, puisque ceux-ci s'étaient produits en plein Financial District: de nombreuses sociétés financières occupaient les deux tours du World Trade Center, et l'entreprise qui avait payé le plus lourd tribut dans les attentats était d'ailleurs une firme de courtage, Cantor Fitzgerald, dont 658 employés avaient péri dans la tour nord. «Les circuits de transmission avaient été touchés et on ne pouvait plus coter», se souvient Bertrand Jacquillat, qui rappelle néanmoins que les autorités financières américaines «avaient alors tout fait pour rouvrir au plus vite».

Jean-Marie Pottier

Article mis à jour avec les exemples des fermetures des Bourses de Tunis et du Caire.

Jean-Marie Pottier
Jean-Marie Pottier (944 articles)
Rédacteur en chef, responsable de la newsletter politique «Le Jour d'après». Auteur de «Indie Pop 1979-1997» et «Ground Zero. Une histoire musicale du 11-Septembre» (Le Mot et le Reste).
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