Economie

Renault: les bons, les brutes et les truands

Hugues Serraf, mis à jour le 23.04.2011 à 17 h 03

Les barbouzes sont bouclées, les patrons sont désolés, mais les victimes restent sonnées.

Après des émeutes en Algérie. REUTERS

Après des émeutes en Algérie. REUTERS

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Un groupe industriel d’envergure mondiale entourloupé par un gang de barbouzes recyclées dans «l’intelligence économique», ça n’est pas banal. Et Renault, si l’on espère que son activité n’en sera pas sérieusement affectée, est légitimement la cible de quolibets plus assassins les uns que les autres depuis quelques jours.

Notez qu’il y a tout de même un précédent fameux à cette affaire ― toutes choses égales par ailleurs ― avec l’histoire des «avions renifleurs». Les jeunes lecteurs n’en ont sans doute jamais entendu parler, mais Giscard (un président de la Ve République, chauve mais sexy. C’était juste avant Mitterrand mais juste après Pompidou) s’était tout de même fait enfler d’un milliard de francs (la monnaie d’avant l’euro) par un trio de margoulins inventeurs d’un dispositif permettant de renifler les nappes phréatiques depuis les airs…

Une baguette de sourcier à 150 millions d’euros, quoi…

Chez Renault, les enjeux financiers sont moins élevés, Dominique Gevrey, l’ex-responsable de la sécurité du groupe soupçonné d’avoir monté cette affaire n’ayant réclamé que 925.000 euros, mais le ridicule de Carlos Ghosn vaut bien celui de Giscard. Car enfin, décider, sans aucune base concrète, de licencier trois salariés avant de les désigner à la face du monde comme espions à la solde d’un concurrent chinois, ça n’est pas exactement du management de haute-volée!

Bon, il leur a tout de même présenté ses excuses lundi soir sur TF1, mais le mal est fait et, si les avocats des victimes évoquent déjà des compensations financières «à la mesure du préjudice», on se demande comment l’on se remet d’une aventure pareille. D’âge et de fonctions très différentes, les trois accusés avaient au moins un point commun: cette espèce d’amour un peu cruche pour «La Boîte» que l’on intègre à la sortie de la fac et que l’on ne quitte que pour aller cultiver ses tomates…

Dans le temps, c’était même pour aller directement manger les pissenlits par la racine, mais les choses se sont un petit peu améliorées.

Pour le plus jeune d’entre eux, Matthieu Tenenbaum (33 ans), le soulagement est d’ailleurs à la mesure du cataclysme qui s’est abattu sur lui lorsque, le 3 janvier dernier, une «mise à pied conservatoire» lui a été signifiée en préalable à «un licenciement pour faute». «A ce stade, rien ne lui avait encore été expliqué sur la nature de cette faute, explique Thibault de Montbrial, son avocat, et ce n’est que par la presse que nous avons découvert ce dont il était accusé, soit la détention de comptes à l’étranger sur lesquels il était supposé avoir perçu de l’argent de la part de sociétés étrangères. Mais ces accusations ne lui ont jamais été signifiées directement et je n’ai moi-même eu aucune relation avec les avocats de Renault sur ces points».

Un espion qui ressemble à un espion, qui se comporte comme un espion, c’est pratique dans les films d’OSS 117, mais on imagine que les vrais préfèrent avoir le look de braves types sans histoires, ce qui est exactement le cas de Matthieu Tenenbaum, que j’avais d’ailleurs l’occasion de rencontrer à Genève. A Genève? Là où l’on ouvre des comptes secrets numérotés? Non, à Genève, là où se tient chaque année l’un des principaux salons automobiles au monde et où ce cadre moyen à 60.000 euros bruts par an primes comprises (mais hors tickets restaurant), simultanément timide et volubile, était venu défendre le projet de gamme électrique du constructeur français pendant les journées de presse.

Clairement, le responsable du casting de Jean Dujardin n’en aurait pas voulu, de ce passionné de sa marque qui, losange à la boutonnière de son veston, faisait les louanges de ses petites autos écolos auprès de journalistes venus de toute la planète. «Encore aujourd’hui, il reste attaché à Renault, explique d’ailleurs Montbrial, et imagine même d’y retourner travailler, évidemment à un autre poste et sur d’autres fonctions».

Le problème avec la calomnie, comme disait Beaumarchais qui n’avait pourtant pas de voiture, c’est qu’il en reste toujours quelque chose et que, même si tout le monde sait désormais qu’il ne s’est rien passé, les choses risquent d’être un poil plus délicate que ça: «Certains de ses collègues du Technocentre, le QG de la recherche Renault à Guyancourt, en région parisienne, ont tout de suite eu des doutes en apprenant les raisons de son départ et descendaient lui téléphoner en douce d’une cabine, histoire de ne pas utiliser leur fixe ou leur portable de l’entreprise. Mais pour pas mal de gens, il n’est plus fréquentable. Le courage, ce n’est pas donné à tout le monde…»

Pour l’avocat, même un recrutement chez un constructeur concurrent risque de devenir problématique, «excuses publiques de Renault ou pas». Un élément qui sera certainement à prendre en compte dans le calcul du préjudice, le renoncement de Carlos Ghosn, à son bonus annuel de 1,6 million d’euros tombant à point nommé du point de vue des conseils de Tenenbaum et de ses «co-accusés».

«Au final, c’est un immense soulagement pour lu mais il va lui falloir se reconstruire. Et ça va prendre du temps», lâche encore Thibault de Montbrial.

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