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La guerre de l'eau n'aura pas lieu

Jack Shafer, mis à jour le 10.04.2009 à 7 h 30

L'escalade de la violence pour le contrôle des ressources n'est pas inéluctable.

Char israélien traversant un gué  Amir Cohen / Reuters

Char israélien traversant un gué Amir Cohen / Reuters

À l'attention des rédacteurs en chef des services internationaux et environnement : avant de vous lancer dans des papiers annonçant des guerres imminentes pour cette ressource aussi rare qu'indispensable, lisez l'article (payant) de Wendy Barnaby paru dans la revue scientifique Nature : «Do Nations Go to War Over Water?» [« Les nations entrent-elles en guerre pour l'eau?»]. On y lit notamment : «Les pays ne partent pas en guerre pour l'eau, ils remédient à leur pénurie au moyen d'échanges commerciaux et d'accords internationaux.»

Barnaby a mis au jour cette vérité intangible alors qu'elle se documentait pour écrire, à la demande d'un éditeur, un livre consacré aux guerres de l'eau. La thèse semble naturelle : si les pays sont prêts à se battre pour le pétrole, qui rend possible la vie moderne, pourquoi pas pour l'eau, sans laquelle la vie n'est pas possible ? Et elle est loin d'être marginale : dirigeants d'ONG (Organisations non gouvernementales), chercheurs et journalistes s'accordent à prédire que la lutte pour l'eau se muera inévitablement en conflits armés quand les ressources hydriques de certains pays ne pourront plus répondre aux besoins de l'agriculture, de l'industrie et de la population.

Vu sous cet angle, le Canada est l'empire de l'or bleu, en même temps éminemment puissant grâce à ses immenses ressources, et éminemment menacé par la soif des pays moins bien lotis.
Rédactrice en chef de la revue People & Science, éditée par la British Science Association, Barnaby a commencé à douter en étudiant la notion d'eau «virtuelle» [la quantité d'eau nécessaire à la production d'un bien].

En moyenne, 1 000 mètres cubes d'eau sont nécessaires pour nourrir une personne pendant un an. Les pays arides, qui ne détiennent pas de telles ressources, contournent leur déficit en important des biens alimentaires qui renferment l'eau « virtuelle » de la terre où ils ont été produits. Barnaby note ainsi : Dix millions de personnes vivent entre le Jourdain et la Méditerranée. Pour atteindre l'autosuffisance hydrique, il leur faudrait 10 milliards de mètres cubes d'eau par an. Or, la région n'en possède qu'un tiers, ce qui ne suffit à produire que de 15% à  20% des besoins. Le reste est importé sous forme de biens alimentaires.

Ce manque d'eau est source «de conflits et de tensions», concède Barnaby, mais les dirigeants israéliens et palestiniens ont réussi à créer un conseil (contrôlé par les Israéliens) qui règle les problèmes pacifiquement. Dans d'autres endroits du monde où la lutte pour l'eau devrait, en théorie, devenir de plus en plus violente, la journaliste observe le même type de solution à l'amiable. Il en va ainsi de l'Égypte, qui a apaisé ses relations avec ses voisins afin de fluidifier les échanges commerciaux. De même, les éternels ennemis que sont l'Inde et le Pakistan s'en sont, jusqu'ici, toujours remis au «traité de l'eau» signé sous l'égide de la Banque mondiale pour résoudre leurs différends en la matière.

À la lumière de ces éléments, Barnaby a envisagé de revoir sa thèse pour son ouvrage. Mais, son éditeur ayant fait valoir que «pronostiquer une non-guerre de l'eau ne serait pas très vendeur», elle a tout simplement abandonné le projet.

D'aucuns estiment que cette guerre aura pourtant lieu. Dans son édition du 31 mars dernier, The Nation titrait «Blue Gold: Have the Next Resource Wars Begun? » [«Or bleu : les guerres de demain ont-elles commencé ?»]. S'appuyant sur un rapport de l'ONG britannique International Alert qui dresse la liste de 46 pays «où le stress climatique et hydrique pourrait générer de violents conflits d'ici à 2025», l'article cite également le secrétaire général de l'ONU, Ban Ki-Moon : «Les conséquences pour l'humanité sont graves. Le déficit en eau menace le développement économique et social, c'est une source préoccupante de guerres et de conflits.»

Le mois dernier, le troisième rapport mondial des Nations unies sur les ressources en eau, qui voit poindre «une crise mondiale de l'eau (...) pouvant menacer la sécurité des hommes à différents niveaux», a été très largement repris par les médias du monde entier.

Mon scepticisme ne veut surtout pas dire que je considère que toute la planète a accès à une eau potable et bon marché. Comme toutes les ressources, l'eau est insuffisante, et je ne nie pas que cette insuffisance puisse engendrer des conflits. Mais avant de s'affoler sur la possible imminence des guerres de l'eau, relevons l'observation de Barnaby selon laquelle au cours du demi-siècle dernier, nous n'avons eu à déplorer aucune «déclaration de guerre formelle portant sur l'eau».

Bien qu'Israël se soit battu contre l'Égypte et la Jordanie, remarque enfin la journaliste, cela n'a jamais été à cause de l'eau, ajoutant que «chaque année, de plus en plus d'eau «virtuelle» abreuve le Moyen-Orient, enclose dans les graines qui parcourent le Nil pour parvenir jusqu'aux fermiers égyptiens.»

Jack Shafer
Traduit par Chloé Leleu

Jack Shafer
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