Monde

Risque contre catastrophe: le choc des cultures

Cécile Dehesdin, mis à jour le 15.03.2011 à 18 h 07

Le Japon, la Californie, le Chili ou encore la Suisse ont appris à vivre avec les risques naturels. Quelles sont les implications pour ces sociétés?

Des femmes attendent dans la rue après avoir été évacuées de leur immeuble, le 11 mars 2011 à Tokyo. REUTERS/KYODO

Des femmes attendent dans la rue après avoir été évacuées de leur immeuble, le 11 mars 2011 à Tokyo. REUTERS/KYODO

Le séisme de magnitude 9 qui a secoué le Japon le 11 mars est le tremblement de terre le plus violent que le Japon a connu depuis 140 ans, mais l’archipel est un habitué des secousses sismiques. Deux ont particulièrement traumatisé le pays: celui de Kanto qui a tué plus de 100.000 personnes en 1923, et celui de Kobé, qui a fait plus de 6.000 morts en 1995.

Les Japonais vivent avec le risque constant des séismes, mais aussi de typhons ou d’éruptions volcaniques. L’archipel n’est pas le seul territoire à haut risque de catastrophes naturelles. La Californie, le Chili ou, plus proche de nous, la Suisse ont également dû apprendre à vivre avec. Quel impact cela a-t-il sur la culture de ces populations?

En Suisse au XIXe siècle, plusieurs catastrophes naturelles (glissement de terrain en 1806, inondations en 1834 et 1839, violentes inondations en 1868) vont cimenter les cantons et former l’identité nationale suisse, qui se construit autour de la solidarité, explique l’historien Grégory Quenet (1).

Des associations récoltent les dons de particuliers, et les journaux lancent des concours de collecte, où la bourgeoisie urbaine vient en aide aux alpins excentrés.

L’historien suisse Christian Pfister expliquait en 2009 que s’est ainsi développée une culture [PDF] avec un fort engagement de la population en faveur des personnes sinistrées, qui est «une des bases du système de valeurs qui a marqué la fondation de l’Etat fédéral de 1848», puis a permis de développer la conscience nationale du pays à travers la mobilisation lors de catastrophes. Les catastrophes ont alors le même rôle unificateur que la guerre a pu avoir pour des pays comme la France. Le meilleur exemple de l’importance de la solidarité dans l’identité suisse étant peut-être la devise non officielle du pays, «Un pour tous, tous pour un», apparue vers 1868 et qui est même inscrite sur la coupole du Parlement fédéral.

Des autorités ultra-préparées

Le risque peut aussi structurer la société, il y est intégré, fait partie de la structure du pouvoir. Le Japon en est un bon exemple puisque les autorités mettent depuis longtemps en œuvre des politiques de prévention ou de préparation aux séismes notamment. Dans l’urbanisme, avec des immeubles construits selon des normes parasismiques qui en font le pays le mieux préparé pour résister à un tremblement de terre. Dans l’éducation et l’information des populations, à travers notamment l’exercice annuel de prévention, organisé à la date anniversaire du grand tremblement de terre de Kanto. Les Japonais apprennent les bonnes pratiques à suivre dès l’enfance, et elles sont même ancrées dans le cerveau des expatriés.

Mais quand la catastrophe surgit, «elle fait exploser les cadres de gestion du risque», explique Grégory Quenet. Les Japonais suivent les consignes de sécurité qu’on leur a inculquées... sauf quand ils ne les suivent pas, comme le montre cette vidéo où les gens essayent d’empêcher leur mobilier ou leur ordinateur de tomber au lieu de se mettre en lieu sûr. (Même si, souligne la chercheuse au centre des catastrophes de l’université du Delaware Tricia Wachtendorf, on peut aussi arguer que «les nombreuses personnes qui ont suivi les mesures de protections conseillées n’étaient simplement pas en train d’enregistrer et de mettre en ligne ce qu’ils faisaient»).

En Californie, alors que l’Etat connaît très régulièrement des tremblements de terre plus ou moins importants et attend l’arrivée de «The Big One», moins de 20% des foyers ont renforcé leur maison ou vérifié qu’elle résisterait à un séisme. 60% n’ont pas les réserves d’eau recommandée ni de plan mis au point avec leur famille en cas de désastre.

D’après cette enquête, réalisée en 2010 pour l’Etat californien, les agences de gestion d’urgence et de sûreté publique sont mieux préparées que jamais auparavant, contrairement aux résidents. C’est là toute la complexité de la culture du risque: elle est avant tout mise en place par les autorités qui tentent de la communiquer aux populations.

Mais celles-ci n’y sont pas nécessairement réceptives, ou n’y accordent pas autant d’attention qu’elles devraient pour être suffisamment préparées en cas de catastrophe.

Le fatalisme de la catastrophe

En plus, les populations ont souvent de leur propre côté développé une «culture de la catastrophe» ou du danger, moins codifiée que la «culture du risque» des autorités, mais qui peut être beaucoup plus ancrée parce qu’elle s’est constituée bien avant, autour de peurs ancestrales.

Alors que le risque est une notion utilisée par les experts et les politiques publiques, s’y oppose un «vécu de la catastrophe», explique Gaëlle Clavandier, une sociologue qui s’intéresse à la mort collective et aux catastrophes de grande envergure, avec «une culture qui va se développer autour de ce vécu, une culture itérative qui se transmet de génération en génération».

La culture de la catastrophe, ou culture du danger, a un côté fataliste au sens où elle suppose que les catastrophes se produiront de toute façon et qu’il faut les accepter, alors que la culture du risque est à l’opposé même de l’acceptation. Comme l’explique Grégory Quenet, «l’interprétation religieuse des catastrophes naturelles peut nous apparaître comme une superstition, comme du fatalisme, mais c’est peut-être une manière d’accepter la catastrophe en lui donnant du sens, d’être plus résilient».

Et il est parfois difficile pour les pouvoirs publics de réintégrer cette culture de la catastrophe dans «une culture gestionnaire, en lien avec des résultats de recherches scientifiques», note Gaëlle Clavandier. Parfois, elle peut être en adéquation avec une politique du risque, parfois elle peut au contraire être considérée comme dangereuse.

Par exemple, dans l’étude sur les Californiens et les tremblements de terre, les enquêteurs ont trouvé que certains habitants croyaient toujours dans des mythes [PDF] qui risquaient de les mettre en danger. Certains estimaient ainsi que, s’ils étaient à l’intérieur au moment d’une secousse, courir dehors ou se positionner dans l’embrasure d’une porte réduisait les risques (alors que la meilleure chose à faire aux Etats-Unis est de se mettre à terre, en dessous d’une table si possible, et de s’accrocher: c'est la méthode «drop, cover and hold on» prônée notamment par la Croix rouge américaine).

Les pratiques locales

Avec le risque d’avalanches, c’est l’inverse, remarque Gaëlle Clavandier: les experts peuvent trouver le manteau neigeux tout à fait dangereux d’un côté, alors que de l’autre côté le montagnard va dire par expérience, ou en se souvenant de récits de ses parents, qu’il ne considère pas le danger imminent. «Et dans ce cas, les expertises sont tellement aléatoires qu’on s’appuie sur la culture locale», estime-t-elle.

Il n’y a pas «une» culture de catastrophe: certaines communautés «peuvent devenir un peu indifférentes aux risques», affirme la chercheuse au centre des catastrophes de l’université du Delaware Tricia Wachtendorf. «On peut entendre les gens dire des choses comme “j’ai vécu cette catastrophe-là et je m’en suis sorti. Je ne m’inquiète pas”.»

A l’inverse, d’autres communautés «sont très préparées, et ont l’habitude de réagir à de plus petits événements, ce qui les encourage à prendre les catastrophes plus au sérieux que les communautés qui ont été épargnées récemment».

Pour Gaëlle Clavandier, les «politiques publiques doivent s’appuyer sur ces connaissances», parce que le fait de passer outre «veut dire que les personnes vont prendre des risques». Les deux cultures se recoupent mieux dans les zones urbaines, où la population est davantage sensibilisée à la culture du risque puisque c’est celle adoptée par les entreprises où les gens travaillent au quotidien.

Dans un livre consacré à la «culture de la catastrophe» des Philippines, l’historien Greg Bankoff tient les mêmes propos: pour la population, les dangers font partie intégrante du quotidien, et tenter d’imposer une gestion «top down» qui ne prend pas en compte la gestion des catastrophes qui s’est installée historiquement bien avant la rationalisation scientifique est la meilleure façon d’échouer [PDF]. D’autant plus qu’une telle organisation place les populations au rang de «victimes impuissantes de la nature» qui ne peuvent s’en sortir sans assistance extérieure.

Cécile Dehesdin

(1) Auteur de Les tremblements de terre en France aux XVIIe et XVIIIe siècles. Retour à l'article.

Cécile Dehesdin
Cécile Dehesdin (610 articles)
Rédactrice en chef adjointe
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