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Le streaming porno a changé nos vies

Le porno en ligne fait aujourd'hui partie des habitudes des Français, mais des habitudes toujours pas assumées, et souvent incomprises.

Vous êtes né après 1976 et disposez d’une connexion web digne de ce nom? Vous consommez très probablement du porno seul ou en couple, et souvent sur des plateformes de vidéos en streaming. Inutile de nier, c’est statistique. Et si ce n’est pas vous, c’est donc que votre conjoint consulte pour deux. Si le phénomène n’est en lui-même pas nouveau, le temps de la découverte semble bien révolu. Place aux habitudes –pas toujours assumées.

Certains liens contenus dans l’article renvoient vers des contenus à caractère pornographique.

Avec Internet, la démocratisation de l’accès au porno s’est considérablement accélérée ces dix dernières années. Selon l’outil de classement des sites les plus consultés Alexa, la plateforme de partage vidéo en streaming Xvideo se classe au 53e rang mondial, devant CNN, eBay ou Myspace. Selon un sondage Ifop de 2009 commandé par les productions Marc Dorcel, 43% des hommes de moins de 35 ans sont des consommateurs réguliers de porno: la pornographie fera désormais totalement partie de la vie quotidienne des foyers types du futur.

Youporn Génération

Selon ce même sondage Ifop, 89% des Français interrogés affirment avoir déjà regardé un film porno. En France, près d’un contenu pornographique consulté sur deux est hébergé sur une plateforme de streaming comme comme Xvideos, Youporn ou Redtube. Cette dernière décennie a vu naître ces «tubes», des sites de partage gratuit de contenus vidéo inspirés de YouTube et consacrés au sexe sous toutes ses formes. Ils sont gratuits, variés à l’infini, disponibles partout et tout le temps, répondent à toutes les curiosités, tous les fantasmes.

On a beaucoup discuté de leur impact moral et économique sur l’industrie porno, de la propagation des déviances que le faible contrôle opéré sur ces sites engendre, du succès évidement énorme auprès des adolescents... Et pendant ce temps, à force de vouloir se faire leur idée sur la question, les curieux impénitents que nous sommes ont pris leurs (plus ou moins discrètes) habitudes.

Se masturber devant une vidéo porno n’est plus réductible au cliché simpliste de la compulsion du mâle frustré. Selon le sondage, l’usage du porno est plus répandu chez les personnes en couples (48%) que chez célibataires (45%). Et si l’usager reste le plus souvent masculin, les femmes sont de plus en plus nombreuses à avouer, avec souvent moins de complexes, leur consommation de porno. Le sexe partout, tout le temps, sur le smartphone, à la télé, sur internet, au boulot, dans le métro, au lit, dans la voiture. C’est la norme pour nous autres «jeunes de moins de 35 ans».

Les plus âgés d’entre nous ont connu les dernières heures de la pornographie de pénurie: les rares magazines qui servaient sur des années et à plusieurs générations d’adolescents. Il fallait croiser le regard de la buraliste, feindre l’âge légal, trouver une planque. Vinrent ensuite les années 80, et les premières VHS «à papa»; les séances d’onanisme collectif, rituel quasi contraint par la rareté des films et des magnétoscopes…

Ceux qui n’y ont pas participé l’ont observé ou entendu. Les générations actuelles ont construit leur sexualité avec la pornographie comme principal vecteur de découverte et de pédagogie en matière de sexualité. Que l’on trouve ça regrettable ou pas, cela fait partie intégrante de la construction et du développement de notre vie sexuelle.

Avec l’apparition des «tubes», le monopole de l’iconographie grivoise a peu à peu glissé des mains des magnats de l’industrie du porno. A côté des stéréotypes de physiques et de pratiques jusqu’à lors maîtrisés par les grosses productions, est apparu un porno différent.

Rapidement avec la banalisation, la transgression morale s’est déplacée du fait de regarder à celui d’être regardé: c’est l’explosion du porno de style amateur et «des sexualités de niche». L’horizon du plaisir s’est élargi dans des proportions jusqu’à lors inédites pour le commun des mortels, et la vie sexuelle des couples en est forcément affectée.

Nicolas* raconte:

«Oui, le streaming a changé quelque chose dans ma consommation de X. Entre le début et la fin de mon adolescence, j'ai dû avoir 3 VHS maxi (toujours empruntées à des potes, d'ailleurs, et rendues 2-3 jours après) [...] Le sexe à deux, quelle que soit la rubrique, c'est la base. Et c'est d'une banalité (même en costumes). C'est bien à faire, pas à voir. [...] Donc exit le scénar, vive le gonzo (sur Internet, en tout cas).»

Regarder c’est tromper?

Parler de sa sexualité de couple ne fait plus tellement peur, c’est même de bon ton. Mais la sexualité intime et solitaire reste souvent emprunte d’une culpabilité honteuse, surtout quand elle persiste dans le cadre du couple: 67% des Français qui consomment  du porno le font seul (dont 87% de messieurs). Quand je leur ai posé la question, les garçons se sont moins bousculé que les filles pour assumer les plaisirs solitaires que les statistiques leurs prêtent, ou pour commenter les activités de leur conjointe.

On l’a constaté, ce n’est plus seulement une affaire d’hommes. Notons que 85% des femmes ont déjà regardé un film porno, et contrairement aux idées reçues 61% d’entre elles ont trouvé ces films excitants, bien que souvent inadaptés à leurs attentes. Elles regardent plus facilement avec leur partenaire (59%) bien qu’une sur deux admette aussi le faire seule. Cependant seuls 5% des consommateurs réguliers sont des femmes.

En guise de micro-trottoir, j’ai placardé deux questionnaires (un par sexe) sur un mur virtuel à disposition d’environ 600 de mes contacts (sans prétention d’établir ni étude représentative ni réalité scientifique). Partant des clichés du cru –monsieur regarde dans le dos de madame– ils demandent une description par le détail des usages de chacun en matière de streaming porno.

Au bout de 72 h, les résultats sont surprenants: 22 réponses dont 15 filles et sept garçons, tous âgés de 20 à 35 ans. «Ça pointe là où il faut! Entres mes frères et mes ex, je peux le dire, ils n’assument pas ce qu'ils font tous!», commente Émilie*.

Attraper son conjoint en flagrant délit de YouPorn? Maureen*, d’emblée, serait «plutôt surprise et vexée (forcement tu te poses des questions du pourquoi et tu te remets en question)», là où Nadia* et Carole* seraient déçues «qu’il fasse ça sans moi». Maëlys* serait «gênée de surprendre mon copain devant YouPorn, comme je serais gênée qu'il me surprenne. Mais ça ne nous empêche pas de regarder ensemble de temps en temps. Je vois ça peut-être comme un truc perso: ça fait partie de mon intimité».

Madeleine* serait pour sa part effondrée: «Ma première réaction c'est "merde... je ne lui suffis pas". Seconde réaction: "mieux vaut ça qu'une pute". Troisième réaction: "ah, chier! Qui me dit qu'il ne va pas en tripoter une ou deux de temps en temps?". Suivit d'un "Je suis trop nulle!"»

Leïla*, elle, n’a pas besoin qu’on l’attrape: «Ça me prend comme une envie de pisser si je bosse chez moi l’après-midi (et oui le boulot mène a tout). En général, pas avec mon homme mais ça ne m’empêche pas de lui dire ce que j’ai fait l’aprèm’. Ça l’étonne toujours un peu, mais je sens que ça lui donne une indication sur mon état d’excitation, et il n’est pas mécontent d’en profiter!»

A l’opposé pour Eloïse*, «ce serait pire que de se faire tromper, parce que c’est les malades mentaux qui vont voir ça». Un sentiment intériorisé par Simon*: «J’y vais parfois mais je ne le crie pas sur les toits, je n’aime pas l’idée de porter l’image d’habitué du porno Maureen* admet que «c'est un sujet qu’on n’aborde pas trop, même entre copines. J'en ai entendu pas mal qui me disaient que leur mec ne faisait pas ça... Elles ne pouvaient même pas le concevoir». 

Si l’on croit les forums de discussion qui débordent d’appels au secours d’amoureux inquiets de la pornophagie de leur moitié, ou les articles de presse alarmistes annonçant la mort du couple à coup de clic cochon, il persiste une difficulté au dialogue et donc une incompréhension. Dans certains couples, il en résulte une foule de tensions et de non-dits. Une part de la culpabilisation liée à sa consommation vient du fait que le porno véhicule toujours une mauvaise image, des tabous et des clichés.

C’est sale et pervers, ce n’est pas «le vrai sexe», «ce n’est pas ce qui se passe à la maison». Les gens qui regardent ça «sont des malades», «ça rend dépendant», «ça rend impuissant», «ça tue le désir». A en croire les chiffres, les ménages équipés d’une connexion web –toujours plus nombreux– sont mal barrés et la démographie va s’effondrer si le tabou persiste.

Même chez les femmes les plus ouvertes sur le sujet, un besoin revient: «Je voudrais comprendre, savoir ce qu’il regarde, ce qui le tente, etc.» Lorsqu’elle ne choque pas, la pratique appelle une cohorte de questions gênantes pour l’utilisateur habitué au confort solitaire de l’onanisme.

Sans être un tordu complexé, force est de constater qu’il n’est pas évident d’en parler au sein du couple: l’un des plaisirs premier du solitaire réside justement dans le caractère intime de la branlette, qui n’appelle ni justification ni explication. Et lorsque parfois le conjoint tolère, il comprend mal pourquoi il n’est pas convié. En bref la tolérance d’accord, mais à grand coup de bêche dans son jardin secret.

Regardons autour de nous: bon an mal an, cupidon fait encore et toujours son office, on fait la queue à la maternité. Près d’un ménage sur deux termine en divorce, certes, mais il paraît malhonnête d’en prêter la seule cause au streaming pornographique. Reste que nous sommes des bêtes avec des envies, des besoins, des hormones. On regarde aujourd’hui une vidéo X comme on mate les filles et les garçons à la terrasse des bars. Et la Terre ne s’arrête pas de tourner.

Alors monsieur est-il devenu un de ces affreux pervers qui rôdent près des sex-shops? Madame a-t-elle des envies d’orgies romaines et de chirurgie plastique? Pourra t-il vous encore vous regarder si vous ne portez pas de combinaison en vinyle et que vous ne travaillez pas vos capacités de déglutition? Que fait-il le midi sur son iPhone pendant la pause déjeuner? Que pèse votre réalité face à la faim fantasmagorique? Rassurez-vous, les fabricants de mobiles commencent à mettre un peu de morale dans tout ça.

Oser transgresser libère: l’omnibranlette contre le carcan viril

Tentons ici, en qualité de mâle-en-couple-usager d’établir un embryon d’explicitation subjective du phénomène. Quarante ans ont passé depuis la «révolution sexuelle» qui devait marquer la libéralisation des mœurs et l’avènement de l’amour libre. Les évolutions qui en résultent sont indéniables mais on reste loin de la totale mutation attendue.

Le modèle largement dominant en Occident reste monogame et hétérosexuel, inspiré du modèle judéo-chrétien. Les images et la norme de la féminité et de la masculinité sont par contre largement bouleversées, en conséquence notamment du développement de ce que –par soucis de concision– nous appellerons «le droit des femmes à exister».

Pour le philosophe et écrivain Vincent Cespedes dans son livre L’homme expliqué aux femmes, il en résulte pour nous autres mâles une crise des modèles, une virilité diabolisée, devenue une exigence coupable et pourtant nécessaire de l’expression de notre puissance d’homme épanoui: «Vivre son corps comme une évidence, sans éprouver le besoin d’en exprimer la masculinité.» Il en découle que les canons de la virilité se dépouillent doucement des qualités d’ordre agressif.

Malmené par une société qui libère ses femmes, tenté de redéfinir les rapports inter-sexe, et soumis à l’exigence permanente de l’hyperperformance, l’homme «se réfugie» régulièrement dans la masturbation comme un espace de relaxation et de libération. Cette dernière n’est pas forcément la caresse du pénis, selon Cespedes, on touche dans le même état d’esprit un levier de vitesse ou à la coque lisse d’un smartphone.

Selon l’historien Thomas Laqueur, «au cours des trois cents dernières années, aucune pratique sexuelle n’aura signifié autant, dans autant d’endroits, pour autant de gens; aucune forme de sexualité, aucun vice présumé n’a jamais été plus démocratique» que la masturbation. Elle devient à de nombreux égards «existentielle», à mesure que l’on brique son ego sur Facebook, que l’on asticote son «personal branding» sur LinkedIn ou que l’on éjacule son avis sur Twitter.

Pour en revenir à un contexte plus directement sexuel, face à l’écran, nul besoin d’assurer la performance, nul besoin de réprimer l’agressivité contenue, de coller aux modèles sociétaux: on vide le trop plein de désir à la seconde où il se présente, on tue dans l’œuf la frustration des ardeurs. Et dans la vidéo, on assure pour vous sur tous les plans.

Le streaming porno, acteur déterminant de «l’automasturbation permanente», devient un outil de compensation face aux exigences insurmontable de la performance. Pour Cespedes, on peut d’une certaine façon s’en réjouir car il contribue au divorce entre virilité et agressivité.

Pourquoi cela produit-il du mal-être

«A mes yeux la branlette devant un porno est un acte sexuel, bien que "léger". Même si je n'irais pas l'assimiler à de la tromperie, ça me met mal à l'aise de me faire plaisir en regardant d'autres filles. D'autant que ça sous-entend que ma partenaire n'est pas fichue de me donner assez de plaisir par ailleurs», explique Maurice, à l’image d’un certain nombre d’autres garçons et filles. La séance de YouPorn vécue comme un acte adultère: on comprend dès lors que l’usage individuel du porno dans le cadre du couple produise jalousie, incompréhension et mal-être.

«Je suis choquée par le terme consommation», lâche l’ancienne star du X Ovidie, aujourd’hui aux commandes de la chaîne porno-pédagogique à destination des couples French lover Tv. «Aux Etats-Unis, il existe des centres de désintoxication. Lors de salons, j’ai vu des stands qui proposaient de sauver les drogués du X, on compare ça aux jeux du casino. On est dans la culpabilisation, le fond du problème.»

Une culpabilisation qui contribue probablement à renforcer la fascination de l’interdit. «Il n’y a pas d’addiction, ça peut être un besoin à une période de la vie. A partir de combien de fois par semaine devient-on malade? Ce qui tue les couples, c’est en fait la jalousie.»

Là où ça se corse, c’est que la jalousie est au cœur de la structure du couple-modèle moderne, construit sur l’héritage contradictoire du modèle romantique de nos grands-parents mêlé au mirage de l’amour libre véhiculé par nos hippies de parents. Le socle millénaire du couple monogame à survécu, mais un coup de balai post-soixante-huitard est passé par là.

La pilule, les capotes, le libre-échangisme n’ont pas tenu leurs promesses. Le jeune actuel pourrait multiplier les partenaires sans risque (de maladie, d’enfanter), mais le sexe libre a un coût social exorbitant. Il implique de bafouer le modèle du «juste couple» où la fidélité et l’engagement triomphent.

Assumer un tel mode de vie est un défi dans une société qui a placé le couple un piedestal. La notion de couple repose en effet sur la nécessité d’exclure ses deux composantes du marché des partenaires disponibles. C’est une déclaration (matérialisée par exemple par un pacs ou un contrat de mariage) d’exclusivité sexuelle officielle. Sur Facebook, cela se traduit par une modification de statut de «en relation libre» à «en couple». Cet état entre en contradiction à la fois avec les promesses de l’après-68, et avec les pulsions naturelles supposées de l’homme-bête.

Face à la douloureuse dichotomie du champ des possibles et du devoir des promesses,  le streaming porno campe en palliatif. Son usage est mal aimé parce que l’habitude survit au passage des statuts et qu’elle contrevient à l’idéal illusoire d’exclusivité, d’appartenance, de fusion totale des âmes et des corps.

Le réflexe du porno facile est problématique et honni car il renvoie à l’adultère, crime majeur dans l’imaginaire collectif des «encouplés» de la France moderne. Gageons, comme le philosophe Cespedes, qu’un affranchissement du carcan de la jalousie puisse dédramatiser la chose.

Marc de Boni

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